Avec les patronnes françaises, on est face à une autre manière de se raconter que par rapport aux femmes haïtiennes. Déjà, le discours médical et psychologique est plus présent dans leur vie, ce qui est propre aux pays du Sud où la modernité exacerbée porte à un épanchement sur le sujet (Niewiadomski, 2012). Il est donc important de regarder le rôle de l’hypermodernité dans le discours des femmes françaises au lieu de parler ici encore de « différence culturelle ». On peut dire aussi que la place des patronnes dans les rapports sociaux articulés leur permet de se positionner autrement par rapport à certains aspects de leur humanité. Par exemple, quand elles parlent du care, on voit la grande différence entre elles qui vivent dans un contexte où les relations familiales sont plus protégées face à certaines violences, alors que les femmes haïtiennes, en Haïti et en France vivent des histoires marquées par des abandons liés à la paternité au rabais, des souffrances liées à maternités empêchées (des migrantes qui doivent vivre loin de leurs enfants), ou des douleurs face à l’impossibilité d’être de bonnes filles pour leur mère (le cas des migrantes entre autres). Aussi pour toutes ces raisons, les femmes haïtiennes évitent un certain discours sur soi qui mettrait constamment face aux soifs inassouvies. En plus, et peut-être pour les mêmes raisons, ces femmes sont dans le « tout social », cette tendance à tout expliquer par l’Etat et les rapports sociaux par exemple, alors que chez les patronnes françaises, l’individu prend toute la place, laissant peu de place aux rapports sociaux. C’est ainsi que dans le discours de ces patronnes, le racisme et les autres rapports sociaux sont à peine dévoilés. La responsabilité individuelle est partout, de même que la déresponsabilisation des hommes aussi alors que les femmes haïtiennes ont tendance à condamner leur partenaire. Cela aussi, comme on l’a vu, peut s’expliquer par les rapports sociaux.
Les rapports sociaux de sexe, de classe, de race et Nord/Sud, quoique invisibilisés, marquent grandement la vie de ces femmes patronnes françaises et également leur rapport avec les travailleuses haïtiennes. Ils restent imbriqués dans ces récits, et même dans cette fameuse différence culturelle qui se fonde largement sur une différenciation raciale. Mais, pour comprendre la relation de travail, on ne saurait se fixer uniquement sur ces déterminismes sociaux. La trajectoire sociale de ces femmes, leur histoire singulière, marquent aussi ces relations de travail et déterminent leur attitudes et comportements. Si Madame Forbe cherche aujourd’hui dans l’externalisation une dame de compagnie, c’est que son histoire est agissante en elle, ses phobies qu’elle explique par la détresse de la naissance, l’absence de son père et l’inquiétude de sa mère marquent son quotidien. Les angoisses liées à l’accouchement et à la maternité interdite ont marqué sa vie de femme et sa vie de professionnelle où les besoins de conciliation répondaient plus à la demande de son mari qu’à celle de sa fille. Cette maternité interdite fait qu’elle n’a jamais pu se considérer comme mère, et nuit à sa relation avec sa fille qui n’arrive pas à être une fille pour elle. Cette fille ne peut pas être présente, ce qui marque aussi son recours à l’externalisation même si cela ne le détermine pas. On doit considérer tout cela en analysant le rapport de cette femme avec sa travailleuse de care haïtienne et non réduire son discours aux effets de la mondialisation du care ou de la division sexuelle du travail. Quand on regarde le cas de Madame Aix également, il y a deux points qui méritent une référence à sa biographie : la méfiance et le rapport à la famille normale. On se rappelle que, à côté de la différence culturelle qui finalement recouvre tout et exprime clairement l’imbrication des rapports sociaux, ce sont ces deux facteurs qui agissent par exemple dans la rupture de contrat avec sa nounou algérienne.
La méfiance de Madame Aix qui s’explique grandement par les rapports sociaux marquant sa conception de la différence culturelle, provient d’une impasse biographique. On a analysé comment le familialisme ambiant qui porte à croire que seules les mères peuvent bien s’occuper de leurs enfants, familialisme qui se base aussi sur la division sexuelle du travail, explique aussi la méfiance de Madame Aix. On a vu aussi comment l’image de la nounou était contradictoire au sens où on exigeait de ces femmes qu’elles aiment les enfants et qu’en même temps on pense qu’elles ne peuvent pas les aimer vraiment (paradoxe du care), ce qui les rend suspectes. La méfiance de Madame Aix serait finalement peu exceptionnelle, résulterait des contradictions du monde actuel qui des normes de parentage intenables tout en laissant les mères face à cette responsabilité. En même temps, comme le reconnaît d’ailleurs cette patronne, sa méfiance reste assez particulière et fait partie des peurs personnelles qu'elle n'a pas réussi à résoudre. La mère de cette patronne a souffert dans son enfance parce que ses parents ne l’aimaient pas et n’ont pas respecté leur engagement de la protéger : « Ma mère en a souffert à cause de ce manque d'amour de ses parents. Un enfant il a besoin d'amour. Il a besoin de quelqu’un qui soit là quoi. C'est tellement important, l'engagement ». La mère de Madame Aix a transmis cette peur à ses enfants, même si peut-être que Madame Aix reçoit cet héritage davantage que les autres enfants. Depuis, elle considère que les enfants souffrent fondamentalement, et qu’il faut les protéger, donc culpabilise du fait de son absence alors que parallèlement elle veut travailler. Elle engage des travailleuses de substitution pour mieux articuler ses temps de vie, mais tout en reconnaissant l’obligation de leur faire confiance, elle est submergée par la méfiance, continue à croire que les nounous font souffrir ses enfants. Elle ne donne pas beaucoup de détails sur la manière dont sa mère a souffert dans cette famille de la classe moyenne en milieu rural où il y avait des employés de maison. Elle est peu bavarde aussi sur la manière dont sa mère lui a transmis sa peur ou sa souffrance. Et quand elle a cru à l’enlèvement de sa fille par la nounou algérienne, elle a tout de suite pensé à des abus sexuels. Mais on peut voir comment tous ces morceaux de son passé marquent son présent. La reproduction des angoisses dans la généalogie marque aussi le quotidien des femmes et détermine leur rapport à l’externalisation, même si les rapports sociaux aussi déterminent cette externalisation.
Madame Aix a du mal à séparer sa trajectoire de celle de sa mère. La souffrance de cette mère est la sienne. Parallèlement, elle croit qu’elle doit réparer les « erreurs » de sa mère. Certains aspects de sa conception de la famille, « la famille normale », est assez courante dans la classe moyenne française. Et le couple hétérosexuel unit pour le bonheur des enfants est une norme sociale générale. En même temps, l’histoire familiale de Madame Aix est déterminante dans cette conception qui cassera son rapport avec sa nounou algérienne. Cette nounou n'était plus fiable car elle avait divorcé, disait-elle. J’étais impressionnée face à la place que prenait la vie privée de cette nounou dans le récit de cette patronne. Je lui ai alors demandé si cela l’a tant choqué que la nounou divorce. Elle répond : « ce qui m'avait choqué c'était le mensonge. Je ne me suis pas demandée si c’est parce qu'elle est divorcée....Je ne me suis pas posée la question comme ça. Je ne sais pas si c'est ça qui m'a choquée ». Mais finalement, quand on analyse son discours sur cet évènement où par peur, elle fouille le sac de la nounou et tombe sur son jugement de divorce, elle ne se focalise pas tant sur le mensonge que sur le divorce en soi. Madame Aix est très portée par la volonté de faire « famille normale ». Quand je lui demande ce que cette expression « famille normale » veut dire pour elle, elle répond : papa, maman et les enfants, en ajoutant, pas de divorce. Tout cela, parce qu’elle a vécu très mal le divorce de ses parents. Elle n’avait pas dix ans, et « Le monde s'est effondré ! », exclame-telle. Et depuis, elle sépare sa jeunesse en deux périodes : avant ses dix ans où elle était « hyper-heureuse » et la période se situant entre ce divorce et son mariage, période où elle a été « hyper-malheureuse ». La fratrie a éclaté : le benjamin est parti ailleurs, le père a gardé la cadette et la mère la benjamine, Madame Aix. Les trois enfants ont ainsi grandi dans trois villes différentes assez éloignées les unes des autres. Cette patronne garde un rapport très fort avec sa mère, même si les conflits ont aussi marqué cette relation, dit-elle. Mais elle a souffert de l’éloignement, géographique aussi, des autres membres de sa famille. La famille a aussi éclaté symboliquement par la perte de la maison familiale. On comprend pourquoi cette femme voulait avoir sa maison et aussi pourquoi dans les choix des modes de garde, elle voulait que les enfants puissent être dans ce « chez soi ». Madame Aix ne dit pas quel rôle ou quelle part de culpabilité elle attribue à sa mère dans ce divorce. Elle dit juste que sa mère a souffert de cette séparation et n’a jamais réussi à trouver un travail ou un partenaire après. Mais si on analyse sa conception du divorce, on peut dire que pour Madame Aix sa mère a échoué. « On peut toujours sauver un couple », ou encore « Le divorce est un échec. C’est très clair », affirme cette femme qui pense que si la nounou qui a trois enfants comme sa mère échoue jusqu’à divorcer comme sa mère, cette travailleuse n’est plus fiable. Je lui demande si ces aspects de la vie de la nounou lui a fait penser à la situation de sa mère, ce qui expliquerait sa réaction démesurée face à ce divorce. Elle répond : « Oui, ça fait écho à plein de choses ». C’est aussi sur ces échos qu’elle a travaillé avec le psychologue qui l’a aidé à analyser son attitude violente face à cette nounou.
Madame Aix dit que sa vision du divorce est « une vision des années 80 » et qu’actuellement au contraire « c'est tout juste si les enfants n'ont pas envie que les parents divorcent. "J'aurais deux maisons..." ». Pourtant, tout en reconnaissant l’anachronisme de son attitude, elle continue à fonder son point de vue sur la souffrance qu’elle a vécu à cette époque-là où le divorce, surtout en dehors de la région parisienne, était très mal vu. « C'était aussi une question d'époque. Je n'étais pas à Paris. Les enfants de divorcés, il y en avait très peu. En province. En 4e, une fille de divorcée dans la classe... Alors qu'à Paris à la même époque il y avait plein de divorces ». Elle comprend et critique cet aspect illogique de sa conception, mais elle reste incapable de lâcher ce point de vue. On comprend aussi qu’avec une telle conception de la « famille normale » cette femme rejette tout ce qui peut la mettre en conflit avec son mari quitte à nier la présence des rapports sociaux de sexe dans son couple.
Cette femme qui n’arrive pas à affranchir son histoire de celle de sa mère pense qu’elle doit réparer l’échec de celle-ci. Après avoir fini de raconter les effets douloureux du divorce de ses parents, Madame Aix affirme : « Oui, j'avais envie de refaire la famille ». Il est important de souligner qu’elle ne parle pas de « faire une/ma famille » mais plutôt de « refaire la famille ». Elle croit pouvoir réparer la famille d’origine (la fin) en construisant sa propre famille (le moyen). Cette femme explique : « L'idée était que je vais me marier, je vais avoir des enfants, je vais avoir une famille. Je vais avoir une maison ». Et ici, s’engager dans le mariage c’est surtout s’engager pour les enfants. Cette femme qui pourtant tient à se marier, est déterminée non à être une épouse mais à être une mère, comme sa mère, mieux que sa mère. Et quand elle cherchait un amoureux, elle se disait : « Je cherche le père de mes enfants ». « Je n'ai pas cherché un mec...non. J'ai cherché le père de mes enfants. Ça a toujours été ça. C'est extrêmement traditionnel on va dire… C'est ça ma vision ». Elle voulait s’assurer que ce père allait s’engager. Elle a donc choisi un homme qui saurait ce que c’est « la souffrance d’un enfant », ou l’éclatement d’une famille. Ce sort partagé et à ne pas reproduire était un socle commun entre Madame Aix et son futur mari : « (…) très vite, avant de sortir ensemble, on avait compris qu'on était tous deux fils de divorcés. (…) j'avais pas à lui expliquer cette anormalité qui était dans ma vie ». Plus de dix ans après, Madame Aix croit avoir fait le bon choix : « Là où je suis contente c’est que j'ai trouvé le père de mes enfants. J'en ai trois comme maman, maman qui en avait trois. J'en voulais trois, j'en ai trois ». Trois enfants, deux filles et un garçon, comme maman, doit-on ajouter. La reproduction est patente ici.
Son frère et sa sœur ne s’inscrivent pas du tout dans cet héritage et construisent autrement le couple ou la parentalité, ce qui l’agace. Un problème dans leur couple, et elle rechigne : « Et là, et merde ! On ne va plus avoir de Noël avec tout le monde, d'anniversaire avec tout le monde ». Elle est la seule à fêter chez sa mère, avec oncles et tantes, l'anniversaire de ses enfants, et elle insiste en vain pour que les autres fassent ainsi. Elle dit : « Je suis la seule à dire : "Allez on vient à la maison, on est une famille!" ». D’après elle, elle aurait plus souffert de cette séparation parce qu’elle a été la plus petite, ce qui explique qu’elle s’obstine plus que les autres à faire famille normale. Elle a été la seule à vivre avec sa mère aussi après le divorce, ce qui peut aussi expliquer sa part particulière d’héritage face à la situation de sa mère. En tout cas, elle s'enferme dans cette histoire de famille dans l’idée de réparer ce passé qui lui reste irréparable. Elle n’arrive pas à accepter que sa famille ne soit pas « normale », ne peut/pouvait pas l'être, n'est pas obligée de l'être. D’où une impasse biographique, un nœud qui détermine toute sa vie, son rapport à la famille, à la conciliation, à l’externalisation.
Ce nœud qui ne doit pourtant pas porter à oublier les déterminismes sociaux, doit être pris en compte dans l’analyse du comportement de cette femme face à l’absence de son mari. Le fait est que ce mari, ce père d’enfants aussi bien choisi, est assez absent auprès des enfants finalement. La division sexuelle du travail est évidente dans la situation qu’explique cette femme et on voit bien comment cela détermine son recours à l’externalisation. Mais Madame Aix reste silencieuse sur cet aspect, surestime l’apport de son mari au soin des enfants, et justifie l’absence de ce père qui rentre trop tard. Son silence face à cette absence est assez surprenant. Mais comment pourrait-elle tenir si elle commençait à questionner l’absence de ce mari-père ? Comment vivrait-elle si elle devait se dire que sa famille — elle non plus — n’est pas normale ? Questionner l’absence du mari reviendrait à questionner ce qu’elle appelle engagement envers les enfants. Or peut-elle vivre en sachant qu’elle s’est trompée sur cet engagement qui était à la base même de son choix marital ? Ce serait casser l’harmonie du couple et l’assurance du père que de mettre sur le tapis le partage des tâches et plus largement la division sexuelle du travail. En cela, l’externalisation, même si elle ne met pas fin à l’épuisement de cette mère, permet à cette femme de maintenir son illusion de vie familiale parfaite. Et tant que le mari-père continue à gagner de l’argent dans le travail non-domestique et à participer aux frais de cette externalisation, il est correct.
On ne peut pas analyser la méfiance de cette femme, sa fixation sur l'idée d'une famille normale, en se référant uniquement aux rapports sociaux et aux normes sociales en général. Comprendre l’histoire familiale ici permet de mieux décortiquer les noeuds de sa vie qui sont à la fois psychiques et sociaux. Il faut, d’une part, analyser les rapports sociaux et faire ressortir à la fois les divisions du travail où interviennent les divisions intercatégorielles (entre Madame Aix et son mari) et les divisions intracatégorielles (entre cette patronne et ses employées). Ces rapports sociaux expliquent aussi la conception de cette différence culturelle qui distancie Madame Aix par rapport à ses nounous. D’autre part, il faut analyser les impasses généalogiques qui empêchent cette femme de « séparer » sa vie de celle de sa mère, de se libérer de cette obstination de faire famille normale et de la certitude que les enfants souffrent. Ces impasses généalogiques l’empêchent de questionner les divisions du travail, la rendent méfiante face aux nounous qui pourraient faire souffrir ses enfants, et la portent à une curiosité malsaine face à la vie familiale de ses nounous. Il est donc nécessaire de voir comment l’aspect social et l’aspect individuel qui restent irréductibles l’un à l’autre et déterminants l’un comme l’autre, s’entrecroisent, s'alimentent mutuellement, et forment ensemble des nœuds socio-psychiques ou psycho-sociaux. D’où le bien fondé d’une « clinique des rapports sociaux ».
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Dans le discours des patronnes françaises, on doit signaler cette absence des rapports sociaux. D’abord, les rapports sociaux de sexe sont d’une part invisibilisés dans une illusion de l’égalité, et d’autre part instrumentalisés pour expliquer ce qui est produit par d’autres rapports sociaux. Tout cela fait passer les hommes blancs riches du Nord pour des êtres supérieurs par rapports aux hommes pauvres et racisés du Sud. Ces hommes du Nord sont encore absents de la vie domestique et se surinvestissent dans la construction de leur vie professionnelle. En cela la société n’a pas réellement changé. Là où les choses semblent avoir un peu changé c’est dans la représentation que ces femmes se font de la division sexuelle du travail. Madame Aix présente comme un choix personnel tout ce qui lui semble inconfortable dans le monde du travail, et en même temps, elle pense que les hommes n’ont aucun choix face aux demandes de l’entreprise, ce qui expliquerait leur absence de la vie familiale. Et c’est parce que l’externalisation existe comme alternative, et parce qu’ils participent aux frais de l’externalisation, que les hommes absents sont aussi « blanchis ».
Quant aux rapports de classe, ils sont occultés. Les patronnes ne relèvent pas les différences de classe entre elles et leurs travailleuses. Madame Aix va jusqu’à faire le lien entre le salaire des nounous et celui des patronnes. Par ailleurs, ces employeuses étant moins payées que leur mari, elles continuent à en dépendre économiquement pour les frais de l’externalisation par exemple. Tout se passe de telle sorte que, quel que soit leur classe, leur niveau d’éducation, et même si elles travaillent, les femmes restent dépendantes des hommes. Le genre devient ainsi un plafond de classe qui fait échec à l’évolution des femmes.
Dans le discours de ces femmes patronnes blanches, le racisme est à peine dévoilé. Elles se disent antiracistes et enseignent l’antiracisme à leurs enfants. Mais on peut entrevoir dans leurs mots un racisme intégré au cœur même du discours qu’elles disent antiraciste. C’est comme s’il pouvait exister un racisme antiraciste ou un antiracisme raciste. En sont-elles conscientes ? Serait-ce une forme de déni de l’emprise réelle du racisme dans la société française ? Cette recherche ne donne pas suffisamment d’éléments pour répondre à cette question. Mais ce qu’on peut admettre c’est qu’il est impossible pour ces femmes de se reconnaître une part de racisme. Regarder les choses en face les exposerait aux dilemmes moraux qui marquent l’externalisation. Ces femmes ne regardent pas non plus les rapports Nord/Sud. Le néocolonialisme que critiquent pourtant les migrantes haïtiennes est complètement passé sous silence dans leurs analyses. Il en résulte une conception complètement dépouillée de la migration et donc de la présence de ces femmes dans leur intimité.
Cette invisibilisation des rapports sociaux exprime aussi le problème de la société française d’aujourd’hui qui, par les médias notamment, porte à croire que tout va bien. Ce phénomène conforte les dominantEs tout en décuplant le malaise des dominéEs. Ceux-celles-ci ne peuvent pas exposer - et pour certainEs analyser - ce qui pourtant les fait souffrir au quotidien. Là où les rapports sociaux n’apparaissent bien qu’en filigrane c’est dans le discours de Madame Aix sur la « différence culturelle ». Dans cette conception différentialiste, on peut voir comme les rapports s’articulent pour créer la relation d’externalisation. Il en résulte dans cette relation de travail des difficultés de communication conduisant au silence, avec le présupposé de l’ignorance des travailleuses étrangères ne maîtrisant pas le français. Ces premiers aspects expulsent les travailleuses du champ de la rationalité et les rend encore plus exploitables. Cette prétendue différence crée des intrusions des patronnes dans la vie privée des travailleuses. Cette vie subit l’étonnement excessif des patronnes qui, ayant peur, développent une distance avec ces travailleuses. On peut alors parler de frontière dans l’intimité, ce phénomène qui explique que tout en partageant l’intimité du domestique, ces femmes restent éloignées les unes des autres. On est encore face à cette rencontre impossible entre ces patronnes et les travailleuses pourtant forcées de se rencontrer. Il existerait ainsi deux humanités parallèles, et la différence culturelle est en cela éminemment raciste. Cela explique la fixation des travailleuses haïtiennes sur le racisme quand elles regardent les rapports sociaux dans la société française. Ce racisme s’exprime aussi par les compliments, où les attitudes comme la douceur sont essentialisées alors qu’elles sont produites par les rapports sociaux qui, eux, construisent un cadre de travail souvent proche de la servilité. Dans les mots des patronnes, déni et essentialisation obscurcissent la domination. Mais le concept de la différence culturelle exprime bien la prégnance des rapports sociaux dans les relations sociales ainsi que l’articulation de ces antagonismes. Ce concept est un très bon vecteur pour analyser les liens entre ces patronnes françaises et les femmes haïtiennes. Il a fallu aussi se poser la question de l’impact de cette prétendue différence culturelle entre moi, doctorante haïtienne, et ces patronnes. Qu’elle existe ou pas dans la représentation des patronnes, il demeure que je devais manier leur discours sur les rapports sociaux avec précaution. Mon immersion dans leur milieu n’était que partielle et mes expériences des rapports sociaux en France n’arrivaient que très tard dans une vie déjà bien construite en Haïti. Ce dernier fait, qui marque d’ailleurs également le vécu des migrantes interviewées, fait que ma démonstration est timide et précautionneuse. C’est ainsi que j’écris sur elles en prenant des gants, en évitant constamment de faire de ma plume une baïonnette.
Par ailleurs, la vie de ces patronnes subit un traitement différent dans mon texte. Je regarde un peu plus les impasses généalogiques et les noeuds socio-psychiques, ce qui s’explique par les modes de discours que ces femmes mobilisent. Ces femmes ont un autre rapport avec leur histoire, ce qui permet ici de rester encore plus proche des trajectoires individuelles. Elles font davantage référence à leur famille et aux aspects affectifs des relations intimes, ce qui permet de mieux analyser certains aspects du travail comme le care. Et la force de cette partie est qu’au lieu de faire une analyse psychologiste ou familialiste de ces discours, je regarde les liens entre ces histoires individuelles et l’histoire sociale. Je regarde de plus près comment les rapports sociaux agissent dans le vécu des individus. Je regarde avec un prisme matérialiste certains aspects souvent trop psychologisés comme la maternité ou le sentiment de culpabilité. Leur discours permet de mieux comprendre pourquoi elles refusent de regarder la division sexuelle du travail qui ébranlerait leur couple. L’externalisation permet alors la seule stratégie qui ne soit pas empêchée, d’autant plus qu’elle est mobilisée en invisibilisant les autres rapports sociaux. Elles regardent de près le care dans ses aspects paradoxaux, ce qu’on ne peut pas voir dans le discours des femmes haïtiennes. Cela permet de relativiser l’idée même du care comme travail, qui existerait plus dans un contexte social donné qu’un autre. Le soin existe partout, mais la manière de le spécifier au cœur des autres activités qui l’entoure varie donc d’une société à une autre. En plus, ce constat qui montre que ce qui est central pour les unes ne paraît même pas particulier pour les autres, que dit-il des sentiments humains ?
Le fait que ces femmes se racontent différemment permet aussi de dire autre chose sur les femmes haïtiennes. Existe-t-il des manières d’être différentes en fonction des rapports sociaux ? Quelles individualités sont possibles ou empêchées par eux ? L’oubli des liens familiaux chez certaines migrantes haïtiennes serait-il une manière de mieux supporter le déracinement ? Serait-ce une expression du fait de devoir s’oublier pour conforter la vie familiale en France ? Le moins qu’on puisse dire c’est qu’il s’agit de deux vies parallèles, l’une où les gens se focalisent sur une idée d’amour (la care) et l’autre où les personnes sont transformées en robots pour aimer sur mesure. L’une où les dominantEs ne sont même pas obligéEs de regarder la part de l’Autre (ce qu’il-elle est ou ce qu’il-elle apporte) et l’autre où les dominéEs deviennent des fantômes. La vie des femmes françaises est un miroir où se reflètent à la fois la présence fantomatique des hommes absents dans la réalité et invisibles dans le discours, et à la fois l’existence fantomatique des travailleuses qui sont là mais qu’on ne regarde pas, comme dans le phénomène de l’invisibilité critiqué par Axel Honneth (2004). Cet auteur introduit son propos sur l’invisibilité par une référence au roman de Ralph Ellison où un esclave noir parle de son inexistence sociale, du fait qu’on regarde à travers lui. Or ici, si les migrantes sont invisibles, elles n’ont de cesse de regarder leur patronne puisqu’en tant que dominées elles ne peuvent pas ignorer les dominantEs.
Tout cela montre que la rencontre entre femmes du Nord et femme du Sud n’est qu’apparente. Pourtant, il existe plusieurs points où ces humanités convergent, s’enchaînent de telle sorte qu’il n’existe pas de frontière entre la vie des plus pauvres du monde et des mieux lotiEs. C’est ce que montre cette chaîne de travail et de migration autour de laquelle se construit mon raisonnement. Les femmes paysannes deviennent des travailleuses domestiques à Port-au-Prince. Leur domesticité facilite l’investissement des patronnes de Port-au-Prince au travail non-domestique. C’est ce travail et les privilèges qu’il permet d’accumuler qui facilite la migration internationale à quelques-unes. Celles qui partent, de patronnes qu’elles étaient, deviennent des travailleuses domestiques en France. Et on vient de voir que c’est leur travail qui permet à ces patronnes françaises de répondre à l’attractivité grandissante du monde de l’emploi, leur permet de se positionner comme des mères excellentes et des épouses satisfaites, et qui expliquent qu’elles ne soient même pas obligées de regarder les rapports sociaux, même ceux qui les piétinent.