Dans le service domestique où les relations verticales sont plus visibles que les relations horizontales parfois inexistantes, il existe une survisibilisation du relationnel qui, selon Judith Rollins (1990), constitue une particularité de ce travail. Elle explique que lors du recrutement, plus que les compétences des travailleuses, c’est surtout leurs traits de personnalité que les employeuses évaluent. Elle ajoute que les employées elles aussi survalorisent le relationnel. Pour Rollins (1990), cela est dû au fait qu’employeuse et employée sont toutes deux des femmes. « Le fait que les deux protagonistes sont des femmes a une autre conséquence importante : le succès de leurs relations de travail est mesuré davantage en termes de qualité des rapports que d'après les aspects pratiques du travail », exprime Rollins (1990). L’auteure présente cette relation entre femmes comme étant spécifique au service domestique, spécificité notée aussi par Destremeau et Lautier (2002). Les rapports sociaux de sexe, de classe, de race et Nord/Sud marquent cette relation où, comme on l’a vu dans le service domestique en Haïti, les patronnes et leur travailleuse partagent la même « classe de sexe » Guillaumin (1992) tout en étant inscrites différemment dans les autres rapports sociaux. Les écrits de Carneiro (2005), Sánchez Néstor (2005), Rodríguez Romero (2005), hooks (2008), Carby (2008), Glenn (1992) sont instructif en ce sens. Et dans la mondialisation néolibréale, ce relationnel reprend les paradoxes de l’égalité dans la rencontre forcée entre femmes du Nord et femmes du Sud (Falquet et al, 2010), dans le cadre de cette nouvelle division internationale du travail (Fedrici, 2002 ; Verschuur et Reysoo, 2005). C’est prioritairement dans cette relation verticale, féminisée à cause de la division sexuelle du travail, que s’exprime la violence au travail, à en croire les interviewées, en Haïti comme en France. C’est ce qui porte Vanya à préférer le service domestique dans l’hôtellerie où elle n’aurait quasiment aucun rapport avec les bénéficiaires, hommes et surtout femmes. Cette femme de chambre affirme : « Même le ménage que je fais, je ne vais pas le faire chez les particuliers hein. Jamais ! A l’hôtel, oui. A l’aéroport oui. Au restaurant oui. Chez les particuliers, je préfère mourir ! ». Elle renchérit : « Il y en a des femmes blanches qui sont tellement malpropres ! Elles ne savent rien faire, elles veulent te commander. En tout cas je ne me vois pas travailler chez des particuliers. A l’hôtel, c’est une chambre d’hôtel, tu tires le lit, tu laves les toilettes, c’est terminé ! Tu ne passes pas la serpillère à l’hôtel. Tu laves pas la vaisselle à l’hôtel ». Cela rappelle les propos de Fabienne qui déteste se rabaisser à « laver les chiottes des femmes françaises », ou ceux de Keli qui, comme Vanya, refuse absolument de faire le ménage chez les particuliers.
Ici encore, les travailleuses jugent prioritairement les femmes patronnes qui leur paraissent plus méchantes, plus violentes, plus irrespectueuses, plus inégalitaires que les hommes patrons. Les femmes haïtiennes jugent très sévèrement les patronnes françaises et parallèlement se montrent assez condescendantes face aux hommes patrons. Pourtant, toutes expliquent qu’elles rencontrent rarement les pères, à part Laurette qui vit dans un endroit où, à cause de l’absence de transports en communs, les pères visiblement plus mobiles que les mères, déposent les enfants chez la nounou en partant au travail. Et comme les autres, Laurette aussi avouent avoir plus d’échanges, de conversations, avec les mères qu’avec les pères. En 2007, elle déclarait avoir vu le père du bébé le garder que deux fois alors qu’elle voyait la mère tous les jours. Cela aussi est un indicateur de la division sexuelle du travail. Kouzin dit que les mères sont plus présentes, surtout le soir, ce qui s’explique par le fait que les pères rentrent plus tard du travail que les mères. Et la particularité du care au cœur des autres métiers de service ou du service domestique rend encore plus complexe cette relation verticale féminisée. En effet, dans le care, le service demandé par l’employeuse — pour elle-même ou un tiers — ne concerne pas un objet (un ordinateur, un livre, un meuble, etc.), mais un être humain (un enfant à garder, une personne malade ou handicapée à accompagner, etc.). Et la demande de soin ne concernent pas seulement les besoins physiques du « corps à soigner » (changer les couches, donner à manger, etc.). Elle concerne l’être même d’une personne, son être à la fois physique, psychique et social, comme l’ont souligné certaines auteures comme Hochschild (2004) ou Glenn (1992). Ce soin complexe porte les patronnes à se montrer parfois trop exigeantes ou trop méfiantes, et peut générer de la violence dans cette relation verticale féminisée.
Néanmoins, tout en disant que les patronnes sont moins gentilles que leur mari, les interviewées déclarent être « plus à l’aise » avec elles qu’avec les patrons. Kouzin déclare : « Je suis plus à l’aise avec la dame. Peut-être parce qu’on se parle plus. Le monsieur c’est toujours ‘bonjour’ et ‘au revoir’. Sauf des rares fois où il peut me sortir quelques mots, s’il passe un peu de temps à la maison ». Cela veut dire que les échanges se passent entre femmes, le matin quand la mère raconte la nuit et le réveil des enfants, donne des directives pour la journée, de même que le soir quand la nounou raconte la journée. Pour Laurette, ces échanges autour des enfants constituent l’essence même des dialogues entre parents et nounous. Par ailleurs, ces femmes patronnes portent aussi la responsabilité de transmettre aux travailleuses domestiques les demandes de leur partenaire masculin. Autant dire que les hommes aussi bénéficient du travail de médiation qu’effectuent les patronnes entre les demandes de toute la famille et les travailleuses domestiques.
En outre, toutes les discussions ordinaires et dépassant le cadre professionnel se passent aussi entre femmes. La patronne veut alors parler du quotidien de la nounou quitte à enfreindre le respect de sa vie privée, et la nounou écoute sa patronne raconter son propre monde. Kouzin explique qu’après les échanges habituels sur la journée des enfants la patronne lui raconte parfois sa propre journée, ses propres relations au travail, ses déboires, ses colères. L’échange peut être « inégal », mais fait partie de leur relation. : « Bon, je l’écoute surtout. Je ne vois pas vraiment quoi lui dire. Je l’écoute surtout. Par exemple si elle me dit qu’elle a eu un problème avec un travailleur, (…) qu’est-ce que je vais lui répondre sur ça ? (…) Parfois pour ne pas paraître trop indifférente, je lui dis : ‘Oui oui oui, ce sont des choses qui arrivent, ça arrivent très souvent’, etc. ».
Comme on l’a vu chez les travailleuses en Haiti, les hommes apparaissent dans le discours sur le relationnel du domestique uniquement dans des faits très précis souvent liés à la violence sexuelle. Les travailleuses en France relatent aussi des tentatives de viol ou du harcèlement sexuel. Vanya raconte la présence de ces faits dans le service dans l’hôtellerie où les hommes demandent parfois aux femmes de chambre si elles n’offrent pas « d’autres services ». Elle s’écrit : « Tu comprends ? Parfois même quand la personne est bien habillée, c’est un salaud ! ». Dès qu’ils voient une femme, ils la courtisent, dit cette femme qui croit que c’est alors aux femmes de « se protéger ». Elle explique sa stratégie : « Cela ne m’est jamais arrivé, parce que je suis toujours fâchée. Quand je suis avec mes collègues, je souris. Mais quand je suis à l’étage à travailler, j’ai toujours l’air fâchée. Ça veut dire que mon humeur m’aide à tenir les hommes à distance ». L’image de « la domestique » fait encore fantasmer les hommes qui continuent à exercer sur ces travailleuses le « droit de cuissage » (comment toi tu caractériserais ce rapport ? ça peut-être bien de le dire pour contrebalancer l’expression « droit de cuisage ») comme le critiquent Delphy et al (2011). Cette violence sexuelle doit aussi être critiqué dans ce contexte mondialisé où subsiste, en connexion avec le secteur domestique (Oso Casas, 2003) le « marché très féminisé du sexe » dont parle Falquet (2006). Et comme en Haïti, les travailleuses en France méprisent la prostitution, le fait de « vendre son corps » note Laurette qui trouve que c’est plus dégradant encore que le travail déclassé du domestique.
L’image des hommes dans ce relationnel reste donc entre les deux extrémités : les méchants qui abusent de leur pouvoir et les gentils qui se montrent encore plus humains que leur conjointe. Entre ces deux pôles, ils restent surtout des individus absents, ce qui explique néanmoins et aussi ces deux extrémités. Finalement, ils sont déresponsabilisés face au domestique, de même que l’on oublie le rôle des entreprises (Meda, 2001), des Etats (Falquet et al. 2010) et de l’international (Sassen, 2010) dans l’organisation du travail dit reproductif. Cela prouve le danger que représente toute analyse des relations de travail qui ne considère pas les rapports sociaux (Joseph, 2012). Par ailleurs, les inégalités entre hommes et femmes du Nord renforcent les inégalités de classe et de race entre les femmes du Nord et femmes migrantes du Sud. Et quand on articule la division sexuelle du travail avec ces autres divisions, on comprend que c’est aussi parce que les couples de la classe moyenne du Nord ont des moyens économiques pour payer l’externalisation et aussi parce que les femmes pauvres et racisées du Sud sont rendues disponibles pour le service domestique que les hommes du Nord partagent aussi peu les responsabilités domestiques et familiales. La division sexuelle du travail que cache ce relationnel vertical féminisé constitue également une division raciale, sociale et internationale du travail.