Madame Laguerre qui a employé deux Haïtiennes pour la sortie d’école s’est montrée optimiste face à relation entre ses enfants et ses employées. Elle exprime cette posture en ces phrases : « c'était toujours la première candidate qui faisait l'affaire », « De toute façon, les enfants tout jeunes, on voit bien s'ils sont à l'aise ou pas hein ». Madame Aix quant à elle s’inquiétait dès le début. En parlant des entretiens d’embauche, elle dit : « On a eu de tout. (…). Avec les nounous, c'est toujours comme ça ». Implicitement, pour Mme Aix une bonne travailleuse de care est une exception à la règle. C’est le pessimisme. Pour Mme Laguerre, optimiste, c'est au contraire la mauvaise nounou qui serait l'exception. Ces postures de départ marquent grandement la relation qui s’établira entre employeuse et employée. Là où ces deux patronnes s’entendent c’est sur la primauté de la confiance : Quand je demande à Madame Laguerre ses critères de choix pour les nounous, elle répond : « Et ben dans le cas des enfants, qu'on puisse lui confier les enfants en.... en toute confiance. Le plus important c'est la confiance. ( ...) On lui donne ce qu'on a de plus précieux, hein ». Mais pour Madame Aix, cette obligation de faire confiance pose problème. Elle se dit incapable de faire confiance alors qu’elle sait qu’il le faut. Elle essaie donc de chercher un équilibre entre confiance et méfiance qu’elle appelle « prudence ».
Elle dit que quand il s’agit d’un point aussi sensible que ses enfants, elle veut faire confiance mais n'y arrive pas. Elle a constamment peur « que la nounou s'en prenne aux enfants » en cas de tension entre elle et sa nounou. C’est là que se croisent les enjeux de la relation verticale féminisée et ceux de la relation personne soignante/personne soignée. « C’est toujours la peur des parents qui ont une nounou, qu’elle se venge sur les enfants », énonce Madame Aix qui raconte après comment cette peur a détruit sa relation avec son ancienne nounou. Elle raconte une situation « d’angoisse totale » où, ne pouvant pas trouver la nounou au téléphone, elle se demandait : « Où est-ce qu'elle est ? ». « Ma fille était enlevée. Des abus sexuels quoi. C'est la peur fondamentale », ajoutait-elle. Elle avait peur et cherchait « une preuve de quelque chose », se justifie-t-elle. Et là, elle a alors fouillé dans le sac à main de la nounou. Ce geste violent qui lui a d’ailleurs été reproché par la nounou est pourtant justifié par Madame Aix. Le fait est qu’elle est tombée sur quelque chose dans ce sac à main : le jugement de divorce de la nounou ! Elle conclut : « Elle me cache des choses ! ». Le fait de divorcer fait perdre toute sa crédibilité à cette nounou aux yeux de sa patronne qui va jusqu’à demander si cette travailleuse est apte mentalement à s’occuper de ses enfants. Elle regarde ce divorce de cette femme mère de trois enfants comme elle l’a fait pour sa mère qui était elle aussi mère de trois enfants. Sa mère ayant divorcé l’a fait souffrir, donc la nounou divorcée va faire souffrir ses enfants. Elle a eu une deuxième scène de méfiance avec sa nounou où elle a encore réagit de manière violente. La nounou a alors démissionné en lui reprochant cette méfiance. Cette fois, Madame Aix reconnait être allée trop loin : « On s'est séparé avec elle, et moi personnellement je suis allée voir une psychologue », raconte-t-elle. C’est dans ce travail thérapeutique qu’elle a pu aussi faire le lien entre l’histoire de sa mère, son divorce, la construction du présupposé que les enfants souffrent forcément, et sa méfiance face aux nounous. Madame Aix fait ainsi remonter sa peur jusqu’à son enfance voire plus loin encore dans la généalogie. Sa mère qui a été maltraitée par ses parents a toujours eu peur qu’on fasse du mal à ses enfants. Cette mère maltraitée aurait ainsi transmis la peur à sa fille Madame Aix qui, à son tour, a peur pour ses propres enfants. Faire la part des choses pour savoir si ses enfants souffrent effectivement pour des raisons objectives, ou si c’est juste sa peur qui prend le dessus devient une difficulté dans la vie quotidienne de cette patronne. Or, elle ne peut pas supporter de ne pas faire confiance non plus. « La confiance, il faut qu’il y ait cent pour cent de confiance. S’il y a un doute, pour moi c’est l’enfer. (…) Il faut que mes enfants soient dans le bien-être. Sinon je souffre quoi ». Madame Aix fait un long exposé sur l’empathie et dit ressentir les sentiments des autres. Mais ce qui est problématique dans son cas ce n’est nullement l’empathie mais le présupposé que les enfants souffrent. Avec ce présupposé, elle a toujours besoin d’être rassurée. « Qu’est-ce qu’elle fait avec mes enfants à la maison ? », c’est la question qui la ronge constamment, qui accompagne « Cette inquiétude que la nounou puisse ne pas être gentille avec un bébé qui peut rien dire en plus ». Elle affirme que « c’est difficile d’évaluer la souffrance d'un enfant », tandis que Mme Laguerre dit : « Quand l'enfant n'est pas bien, on le voit ». Ce qui paraît « simple » pour d’autres femmes reste donc très compliqué pour Madame Aix.
Dans le cas de Madame Aix par exemple, si la méfiance s’explique effectivement par son histoire familiale, elle est aussi causée par les rapports sociaux, ceux de classe, de race et Nord/Sud, qui séparent la nounou et sa patronne. Plus loin, on verra comment c’est aussi cette soi-disant incapacité de les connaître vraiment — tant elles seraient différentes culturellement — qui porte Madame Aix à rester méfiante face à ces femmes « étrangères ». Et là encore, face à cette idée de confiance ou de méfiance, la place des maris-pères est occultée, absence que critiquent Messant, Modak et Praz (2001). A cause de la division sexuelle du travail, les mères suresponsabilisées dans le care peuvent devenir plus méfiantes que les hommes. Mais malgré tout, c’est Madame Aix qui gère cette relation si difficile avec les nounous. La féminisation de la relation verticale, même dans les cas où elle pose problème, reste bien présente dans le care et le service domestique. Et comme on peut le déduire, le fait que ce soient toujours les femmes qui soient employeuses ou employées dans le care ne correspond nullement à l’intérêt des enfants contrairement à ce qu’on prétend.
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