En construction
Comme on l’a souligné dès le début, l’État haïtien investit très peu dans la prise en charge de la reproduction sociale, ce qui laisse aux familles toute les responsabilités domestiques et familiales. Mais comme, la main-d’oeuvre domestique est bon marché, l’externalisation paraît envisageable. C’est aussi ce que remarque Lourdes Benería (2011) à propos de l’externalisation au Sud. En Haïti, les structures d’accueil des jeunes enfants, des personnes âgées, des malades et des handicapés sont assez rares. Elles sont quasi inexistantes dans le secteur public et le secteur privé ne propose que très peu d’offres. Cela explique aussi la massification du service domestique chez les particuliers. En plus, comme dans la plupart des pays du monde, la division sexuelle du travail fait que les hommes partagent peu les tâches domestiques. En plus, même ceux qui sont sans emploi, fuient le travail domestique. On peut dire que le travail détermine le recours à l’externalisation, mais plus dans le cas des femmes que celui des hommes.
Zoune, en 2011, utilise une photo pour se poser la question suivante : entre le travail et la famille, quel est le temps que j’ai pour moi ? Elle dit alors que c’est une question fondamentale pour les femmes haïtiennes. D’abord, cette femme analyse le temps pour la famille en parlant de grosse dépense de temps et d’énergie. Notons qu’elle élève seule sa fille et vit dans une « maison sans homme ». Passer du temps avec sa fille lui semble fondamental : « J’essaie de passer le plus de temps que possible avec ma famille, avec mon enfant. C’est moi qui ai pris la responsabilité de faire cet enfant. (…) Ce n’est pas un accident, c’est une décision. (…) Donc j’essaie de passer le plus de temps possible avec elle ». Le matin, comme elle peut arriver à son travail jusqu’à 10 heures, elle prend le temps de petit-déjeuner avec elle, et quand elle a le temps, elle aide la servante à l’habiller. Le soir, elle joue avec elle à dessiner, elle lui fait la lecture, joue avec elle dans la cour, etc. Et quand l’enfant s’endort à 20h, elle continue avec d’autres travaux, pour elle et pour sa fille (prépare les habits de l’enfant ou sa cantine pour l’école). C’est ainsi que tous les jours ouvrables, elle est partagée entre les tâches professionnelles qu’elle ramène chez elle et le temps consacré à sa fille. Mais, le week-end est différent. « Le dimanche, je suis mère à temps plein ! », dit-elle dans un éclat de rire. Pour ce, elle essaie de ne pas « remplacer » la servante qui alors ne vient pas. Elle évite de cuisiner, d’autant plus qu’elle n’aime pas faire la cuisine, dit-elle sans se gêner.
Mais elle essaie de ne pas se laisser complètement « approprier » par son enfant. Quand la petite pleure le matin quand elle part au travail, elle lui dit : « Chérie, il faut que maman aille travailler ! ». Cette formule a tout son sens puisque cette femme donne aussi l’image d’une personne « malade de travail ». Elle ne supporte pas ne pas « travailler », dit-elle, ce qu’il faut entendre comme « elle ne supporte pas de rester chez elle ». Elle a refusé de rester de prendre ses trois mois de congé maternité garantis par son institution. Elle raconte :
« J’avais droit à 3 mois. Mais j’ai repris après 2 mois car je ne peux pas rester chez moi pendant tout ce temps !
-Ah bon !….
-Ah non! Non non ! Oh ! Olala ! Je ne peux pas ! Je ne peux pas !
-Donc tu as repris après deux mois ?
-Deux mois! Je ne pouvais pas. Je ne pouvais pas, non, non ! Je suis partie après 2 mois. Et là encore, c’est parce que vraiment, quand tu fais l’allaitement exclusif, … ».
On le verra plus loin, cette difficulté de rester chez soi, même en congé maternité, est présente aussi dans le cas de certaines patronnes françaises. Pourtant, comme le dit Zoune, ce n’est pas le travail qui manque à la maison. Elle déclare : « Moi quand je passe une journée avec ma fille, j’apprécie d’autant plus ma servante. Parce que je peux te le dire, s’occuper d’un enfant toute la journée c’est… (..) C’est épuisant ! (…) C’est courir après elle toute la journée ! ». Donc le temps passé avec sa fille n’est finalement pas « du temps pour soi », pour se reposer par exemple. Heureusement qu’un week-end sur deux, l’enfant va chez son père. Je lui demande : « C’est quoi un week-end où tu es toute seule ? Où tu n’es plus « mère » ? ». Elle me répond en riant : « Et bien, je suis mère quand même oui ! Je passe la voir ! (…) Non, je dois la voir ! Je dois la voir ! Je passe la voir. Et je profite ! Je ne sais pas, moi j’ai toujours plein de choses à faire ! (…) Il ne m’est jamais arrivé de me lever un jour sans avoir quelque chose à faire. J’ai toujours un dossier qui traîne… j’ai toujours quelque chose à faire ».
Elle a choisi d’avoir un week-end « pour elle ». Mais elle déclare ne pas accepter de « lâcher plus » sa fille à son père :
« Non. Non. (…) Moi je ne fais pas un enfant pour le donner après…non, non. C’est son père. Je n’ai aucun problème là-dessus. Mais c’est moi qui l’ai faite. C’est moi qui l’ai portée. Elle n’est pas trop lourde pour moi. La charge n’est pas trop lourde pour moi. Non, non, non ! (…) J’ai fait un enfant pour l’élever. Je n’ai pas faire un enfant pour le donner… à élever à ma place. Non non non !
-C’est « ton enfant »…
-Oui ! Elle n’est pas ma propriété. C’est son enfant aussi. Mais… ».
Porter prioritairement les charges de care est clairement assumé par cette femme. Pourtant elle reconnaît que ce choix influence grandement ses « activités personnelles », y compris ses responsabilités professionnelles. Elle déclare : « tu as l’impression de n’avoir aucun contrôle sur ton temps. Ton temps est mangé par deux activités : tes responsabilités familiales et tes responsabilités professionnelles. Et quelque part entre les deux, tu n’existes pas! Tu n’existes pas. Tu dois toujours te consacrer à l’une ou à l’autre ». Toutefois, de temps en temps, elle se crée des « plages », des « marges » pour se préserver un temps pour elle, un moment où elle peut dire : « Je veux être seule ! ». Elle ajoute : « Je ne peux me le permettre tous les jours. Mais je me sentirais condamnée si je ne pouvais pas du tout me ménager quelques petites marges. Je pense que c’est à ce niveau que je pourrais me sentir extrêmement… extrêmement malheureuse ». Mais que fait cette femme quand elle est seule ? Elle explique :
« Si le temps pour soi c’est un temps où tu es enfermée avec toi-même, non. Pour moi, le temps pour soi c’est le temps où je fais tout ce qui me passionne. Qui n’entre pas… Tout ce qui me passionne, et tout ce qui ne rentre pas forcément dans le cadre d’un travail rémunéré. C’est le temps pour moi ! Même si je travail, mais c’est du temps pour moi ! Parce que je fais quelque chose que je veux faire et qui n’est liée à aucune contrainte, aucun contrat de travail, des choses comme ça. C’est … C’est du temps pour moi ».
Du coup, ce qui est souvent considéré comme du travail (rémunéré ou pas) peut être du loisir pour Zoune. Cette femme déclare avoir moins de loisirs maintenant qu’elle est mère. Elle continue à regarder quelques films de temps en temps mais va moins au cinéma. Elle garde surtout la lecture qui lui semble indispensable, mais avoue lire pas mal dans un cadre professionnel aussi. Elle lit aussi avec sa fille, et on ne sait pas si c’est à ses yeux un travail ou un loisir. Et il est important de souligner comment cette femme, d’un côté présente ses responsabilités maternelles comme un véritable travail assez pénible d’ailleurs, et de l’autre présente ses nombreux « coups de main » comme des loisirs. Son problème avec le domestique ne serait pas la pénibilité en soi mais surtout le fait de « ne pas travailler », de rester chez soi, de rester confinée dans les tâches domestiques et le care. Cette difficulté demeure même quand la tâche est partagée par une travailleuse domestique comme c’était le cas de Zoune. C’est à se demander pourquoi le travail domestique semble si peu attractif, ou plutôt pourquoi les activités non-domestiques, rémunérées ou pas, paraissent si attractives.
En effet l’attachement des patronnes à leur travail non-domestique explique grandement leur recours à l’externalisation. Il est impossible de tout faire toute seule si on travaille, déclare Madanpas. Et Sentàn dit de sa patronne qu’elle ne pourrait pas tout faire toute seule puisqu’elle est « trop occupée à faire autre chose ». Cela est d’autant plus impossible quand elles deviennent mères. Zoune explique que la maternité l’a fait diminuer son surinvestissement dans de multiples activités. Pourtant, à cause du faible coût de la conciliation, la maternité en Haïti ne ralentit pas les femmes au travail comme elle le fait dans d’autres pays comme le France. La maternité change plus leur charge domestique (ce qui explique aussi leur recours à l’externalisation) que leur travail non-domestique. Par exemple, jamais une femme interviewée n’a déclaré être passée à temps partiel pour des questions de conciliation. D’ailleurs, le phénomène de travail à « temps partiel » n’existe quasiment pas dans le travail formel en Haïti. De ce fait, quand les femmes se projettent en tant que mères, elles ne regardent pas forcément en quoi cela marquera leur vie professionnelle. Cela a été remarqué par exemple dans le groupe des patronnes réunies à Port-au-Prince en 2012. Elles ont choisi de ne pas avoir d’enfant en attendant d’avancer dans leurs études universitaires. Mais elles ne voient pas en quoi la maternité qu’elles projettent pour plus tard les limitera au niveau de leur investissement professionnel. De ce fait, on peut dire qu’elles se définissent comme de véritables « hommes » face au projet de parentalité, aussi parce que le recours à l’externalisation est facile pour les femmes qui travaillent. En plus, Zoune semble vivre l’externalisation quasiment sans culpabilité. Elle fait confiance à sa nounou dont elle chante les qualités sans se demander si elle-même est une bonne mère ou si son enfant souffre de son absence. Au contraire, elle se vante d’être une bonne mère, comme elle vante par ailleurs ses qualités professionnelles. Le travail dans le discours des patronnes haïtiennes interviewées se présente comme une chance et non un frein pour les mères, ce qu’on peut ici encore expliquer par leur accès à l’externalisation.
Néanmoins, plusieurs patronnes questionnées disent avoir commencé à externaliser quand elles sont devenues mères. Zoune explique : « Je n’ai pas engagé quelqu’un pour moi car je suis habituée à vivre chez moi, à faire tout toute seule. Mais comme j’allais avoir une enfant et que je ne serais pas là tout le temps, j’avais comme option soit de la mettre en garderie tout bébé qu’elle était, ou encore d’avoir quelqu’un à domicile que j’engagerais pour rester avec elle ». Elle a ainsi choisi la garde personnalisée pendant la première année de son enfant et l’a inscrite en garderie vers deux ans. Cette servante travaille de 7 heures du matin à 17 heures. Et quand Zoune reste plus longtemps au travail, cette servante l’attend la maison, moyennant une compensation financière en fin de mois. Celle-ci ne faisait que s’occuper du bébé avant.
Et depuis que l’enfant commence à aller à la crèche, Zoune n’engage plus de cuisinière. Cette servante s’occupe alors de la cuisine et de la petite avant et après les heures de garde collective. Zoune décrit en détail les activités de sa servante et exprime sa satisfaction face au service de cette travailleuse.
Mais la maternité n’est pas la seule cause qui justifie la place des servantes dans les familles haïtiennes. C’est aussi le manque d’infrastructures de bases (l’eau et l’électricité notamment) qui rend les responsabilités domestiques plus pesantes. Les patronnes de 2008 qui ont aussi vécu à l’étranger, disent que c’est un ‘privilège’ en Haïti d’avoir des bonnes pour remplacer le manque d’infrastructure. Ainsi, dans ce pays où manquent les services sociaux et infrastructures de base, l’externalisation des tâches les plus pesantes et les plus abrutissantes représente, pour Gilbert (2001), un vrai privilège pour les mieux loties. Comme les patronnes en 2008, Zoune insiste sur ces manques de la société haïtienne qui forceraient à externaliser. Elle cite en exemple les problèmes de transports qui augmentent parfois de presque 4 heures le temps passé hors de sa demeure. Mais Zoune est la seule à insister sur un aspect autre aspect du manque de service en Haïti: le manque d’accès aux services sociaux de base (santé, éducation, logement) porte les femmes à devoir travailler plus, pour gagner plus justement. « Il faut travailler toujours plus, toujours plus, toujours plus, pour avoir un minimum de confort. Je dis bien minimum… », affirme-t-elle. Elle cite alors tous les « budgets » qu’il faut assumer : un budget pour les livres, un pour l’entretien de la maison, un autre pour le repas, un autre encore pour les transports, et un autre pour l’enfant. Ici elle oublie de préciser que le salaire de la servante aussi constitue un budget, et elle ne précise pas quelle part de son budget ou de son salaire représente le salaire de cette servante.
Là où la pensée de cette femme reste originale c’est qu’elle montre comment « la famille élargie » en Haïti marque aussi l’externalisation. Pour elle, il faut travailler plus car c’est aussi toute la famille élargie qui attend son aide financière : « Il faut aussi une ligne budgétaire pour tout le reste de la famille élargie, puisque tu ne peux pas te fermer les yeux, tu dois les aider quand même. Tu es donc obligée d’avoir une rubrique dans ton budget pour ta famille ». « Et si tu ne fais pas attention, tous les jours tu auras une nouvelle personne dans cette famille élargie », ajoute-elle dans un éclat de rire. Elle explique ainsi être très sollicitée par cette famille illimitée. Elle ajoute ne pas pouvoir couvrir la moitié de tout ce qui lui est demandé. Pour elle, c’est un véritable fardeau : « C’est un réel problème car tu ne travailles pas que pour toi mais tu travailles pour toute une collectivité que les gens ne voient pas mais qui est sur ton dos ». Plusieurs auteures, Benería (2011) par exemple, analysent souvent comment la famille élargie, au Sud, participe au travail domestique et ainsi aide les femmes à mieux concilier leur vie familiale et leur vie professionnelle. Mais Zoune démontre comment le poids économique de cette famille dite aidante peut aussi porter à se surinvestir dans le travail professionnel. Et dans le cas de Zoune, cette famille élargie n’est pas présente au point de remplacer sa travailleuse domestique. L’aide de la famille élargie pour la substitution est donc assez limitée finalement, surtout à la capitale.
Les propos de Zoune montrent comment les temps de vie (temps professionnel, temps familial et temps personnel) s’entrecroisent de manière complexe d’une personne à une autre, d’un pays à un autre. Cela détermine le recours à l’externalisation pour ces femmes patronnes. Toutefois, tout en se demandant si dans un tel contexte ces patronnes ont le choix face à l’externalisation, on doit aussi se poser cette même question pour les servantes, elles qui ont encore moins accès aux services et encore moins les moyens de se payer cette externalisation dite pas chère en Haïti. Comme le propose Hooks (2008), c’est en regardant le cas des plus défavorisées qu’on pourra penser les vrais choix pour les patronnes et les servantes. Cela est d’autant plus important que la plupart des patronnes en Haïti sont moins loties que Zoune.
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