La rémunération est importante dans l’analyse du service domestique, cet aspect qu’on a tendance à faire passer après le relationnel, soit par les employeuses selon Judith Rollins (1990) ou par les employées d’après Anderfuhren (2002). Une autre difficulté du service domestique est qu’il s’agit de rémunérer un travail qui, à la base est gratuit. Quand les femmes proposent qu’on rémunère leur travail au service de leur famille, les réticences sont extrêmes, aussi parce que, comme le critique Dussuet (2005), ce n’est pas considéré comme un véritable travail. La dévalorisation matérielle du service domestique vient donc non seulement du fait du sale boulot à effectuer mais aussi du fait que la tâche à accomplir soit invisibilisé. Le « cash in hands » reste une gratification importante dans le service domestique (Morokvasic, 1986), mais cette rémunération reste insatisfaisante parce qu’elle se fonde sur des présupposés négatifs.
Dans le service domestique, la rémunération marche de pair avec les tâches et le temps de travail. Ainsi, le fait de réaliser du travail dévalorisé explique le maigre salaire des travailleuses. En outre, ces femmes gagnent moins parce que certaines d’entre elles sont obligées de travailler moins longtemps pour s’occuper de leurs enfants. Cela explique la difficulté de donner ici un chiffre qui correspondrait même approximativement au salaire de toutes les travailleuses interviewées. Le problème aussi est que, comme pour le temps de travail, le salaire de ces femmes dépend grandement des patrons, indépendamment du SMIC ou des précisions de la convention collective.
La difficulté du service domestique c’est aussi qu’on ne définit pas encore sur quelle base rémunérer une employée. En fonction du SMIC ? En fonction de la qualification initiale de l’employée ? En fonction des formations acquises dans le domaine ? En fonction du nombre d’années d’expérience ? En fonction du salaire des patron-ne-s ? Il est difficile de déterminer en fonction de quoi rémunérer le service domestique. Et à côté de cela, les patron-ne-s proposent parfois des contrats assez critiquables. Les institutions aussi proposent parfois des contrats où il est difficile de comprendre en fonction de quoi exactement le salaire est calculé.
Vanya travaille dans un hôtel où elle doit faire 16 chambres en 4 heures. Elle dit toucher par heure, mais de fait ne gagne que 4 heures indépendamment du temps qu’elle met à faire les 16 chambres. Du coup, elle ne touche des « heures supplémentaires » que si elle fait plus que 16 chambres. Dans son cas, le salaire dit « horaire » dépend plus de la tâche (le nombre de chambre) que du temps de travail. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, le salaire dans le service domestique dépend grandement des employeur-euse-s. Laurette qui est pourtant soumise à une convention collective en tant qu’assistante maternelle agrée, explique que les parents « ne paient pas beaucoup », que certains paient 1,50 euros l’heure, tandis que d’autres lui donnent 3 euros l’heure. On peut alors se demander en fonction de quoi varie ici le salaire. Elle ajoute que certains lui donnent 50 euros par mois, d’autres ne lui paient pas les vacances, etc. Tout se passe comme si c’était à la discrétion des parents. En plus, certains parents lui donnent moins encore que ce qu’on donne aux autres assistantes maternelles de la zone, profitant du fait qu’elle soit Noire et aurait donc moins de client-e-s. Cela s’ajoute aux différentes situations où ces femmes se voient spolier partiellement ou totalement leur rémunération, sans avoir la possibilité de se battre contre ces abus. Par ailleurs, comme c’est un travail subalterne, tout se passe de telle sorte que les nounous gagnent moins que les parents employeurs, quand bien même elles travailleraient plus longtemps qu’eux. Scrinzi (2003) affirme que les migrantes ressentent comme une injustice le bas niveau des salaires et les horaires. Souvent, les nounous travaillent forcément plus longtemps (au moins 10 heures par jour), avant le début de la journée de travail des parents et souvent après celle des mamans. Or, à cause de la dévalorisation matérielle du service domestique, elles ont un salaire horaire moins élevé que les parents. La rémunération du service domestique reste donc inférieure à celle du travail non-domestique, ce qui explique que le travail non-domestique reste plus attractif. En même temps, c’est parce que le travail non-domestique est plus valorisé (donc plus attractif) qu’il paie plus. Face à ce cercle vicieux, ce sont les rapports sociaux qui définissent alors la frontière entre ceux et celles qui peuvent éviter ce travail mal payé et celles qui sont obligées de se professionnaliser dans ce métier. Ces travailleuses pensent qu’elles pourraient et devraient gagner plus, même si elles ne définissent pas forcément sur quels critères devrait se fonder leur rémunération. Pourtant, toutes sont satisfaites du fait même d’avoir quelque chose, surtout quand cette rémunération est sûre, stable comme le dit Vanya.
Même pour Laurette qui gagnait bien plus en Haïti. Mais le peu qu’elle gagne reste important à ses yeux. En 2011, elle gagne plus qu’en 2007 et explique comment ce plus lui permet de prendre soin d’elle, de payer ses dettes, d’offrir des cadeaux à ses proches, etc. :
« Ça change beaucoup de choses, parce que, je n’ai jamais été une femme inactive. J’ai toujours été active. Et je suis venue, je suis restée 2 ans sans rien faire. Ça m’a vraiment… J’ai même été déprimée. Mais avec ces enfants, j’ai une occupation, j’ai un pouvoir d’achat. Je peux faire plaisir à mes enfants. Je peux me faire plaisir. Je peux faire plaisir à la famille de mon mari aussi. (…) Une autre chose que ça change c’est que je peux dire que je veux envoyer 100 ou 200 euros à une personne en Haïti (…) Je me sens plus, pas plus existée, mais mon mental est plus en forme parce que je sens que j’ai ce pouvoir, ce que j’avais pas avant. (…) Je me sens bien dans ma peau ».
Les envois de devises sont importants pour ces femmes haïtiennes et peuvent représenter une bonne partie de leurs revenus, dans le cas de Kouzin par exemple. Même celles qui n’ont pas d’enfant en Haïti doivent s’occuper de leur famille élargie. C’est d’ailleurs pour cela que Vanya préfère le service domestique en France à un travail valorisé en Haïti où ce qu’elle gagne ne suffirait à couvrir que ses propres besoins et non celles de sa mère. Laura Oso (2002) explique, dans le cadre de la migration internationale des femmes du Sud vers le Nord, particulièrement l’Espagne, que « les principaux bénéficiaires de la migration, tandis que les femmes sont domestiques en Espagne, les vrais acteurs de l’ascension sociale, sont les membres de la famille qui reçoivent les transferts monétaires » (p.302). Et si on peut discuter l’hypothèse de la participation de ces transferts au développement d’Haïti (Joseph, 2009), on doit reconnaître leur importance dans la survie des familles en Haïti, ainsi que dans celle du pays tout entier (Sassen, 2010).
Malgré le déclassement, ces transferts aident ces femmes à donner à leur famille une quelconque impression de réussite. Liane Mozère (2007) parle de l’impact de cette nouvelle capacité économique sur les relations familiales des migrantes. En cela, elle a raison, même si c’est un leurre, de croire que les migrantes haïtiennes ont forcément une meilleure capacité économique qu’en Haïti, ou même (pour certaines) qu’elles aident mieux leur famille d’ici. Certaines auteures comme Ouali (2003), Scrinzi (2003) parlent de l’importance de l’autonomie financière pour les femmes migrantes. Cependant, il faut éviter de penser que les migrantes « accèdent » à l’autonomie financière dans la migration, comme le rappelle Moujoud (2008). En plus, comme on le voit dans les premières années de Laurette en France, à cause du déclassement, certaines migrantes se trouvent plus dépendantes financièrement d’un homme que lorsqu’elles vivaient en Haïti. Retenons quand même que le fait de gagner de l’argent malgré le déclassement fait qu’elles peuvent maintenir l’autonomie financière qui leur était déjà bien chère en Haïti.
Pour les femmes haïtiennes rencontrées, il est très important de ne pas vivre au crochet d’un homme, ce qui a aussi été décelé par Liane Mozère (2007) dans la vie des migrantes philippines. Comme Fabienne, elles préfèrent le travail déclassé à la dépendance face au mari. Quelques-unes comme Kouzin et Vanya sont même très méprisantes face à celles qui justifient leur dépendance par la peur du déclassement. Même si elles comptent beaucoup sur la participation financière de leur compagnon, elles estiment fondamental leur apport personnel qui, pour Vanya, représente une sécurité : « Même si je trouve un mari, je continuerai à travailler ». Plusieurs raisons les porte à travailler, y compris le fait de vouloir être « mieux dans leur peau »
Comme le dit Laurette, la rémunération permet de se faire plaisir. Cela est encore plus important pour Vanya qui veut absolument prendre soin de son corps. Elle voulait d’ailleurs travailler comme esthéticienne en France. Cela lui permettrait de mettre un peu de beauté dans son déclassement, mais ce travail énoncé également par d’autres interviewées leur reste moins accessible que le service domestique. Vanya explique que son travail déclassé lui apporte peu de joie. Alors, elle dépense pour « passer sa colère ». « Si aujourd’hui j’ai 100 euros, pour passer mes peines, je vais acheter une belle chaussure. Je m’habille bien. Comme ça je m’en fous. Ça c’est ma vie ! Moi c’est ma vie ». S’acheter des habits coûteux et des chaussures de luxe, c’est ce qui la fait respirer. Elle n’a pas peur de faire ainsi plaisir à son corps d’autant plus que c’est le seul plaisir qu’elle peut offrir à son corps qui perd toute sa jeunesse, dit-elle. Le seul bonheur réside alors dans le fait d’aller dans un salon de coiffure. Le travail procure ce bonheur, non seulement par la rémunération mais aussi parce qu’en portant les femmes à sortir de chez elles, il les force à s’habiller et se maquiller, expose une interviewée.
Laurette parle moins de son corps que les autres mais fait aussi référence à cette jeunesse perdue où son corps se lâchait dans des loisirs impensables. Comme d’autres migrantes qui se sentent moins belles depuis qu’elles vivent en France, Laurette avoue ne pas pouvoir se regarder dans un miroir et se fâche quand ses enfants la regardent. Elle critique le fait que sa rémunération actuelle ne lui autorise aucun loisir ce qui représente une vraie chute par rapport à sa vie en Haïti : « En Haïti, on était plus à l’aise à tous les niveaux ». Quant à Kouzin, elle se plaint de ne pas pouvoir prendre soin de son corps, de devoir oublier les belles chaussures, les beaux habits et les beaux sacs à main, puisqu’elle doit envoyer tout son argent à ses enfants en Haïti. Aussi l’investissement dans la beauté qui resterait pour elle le seul plaisir permis, lui devient un inaccessible. Elle se plaint aussi de devenir moins belle, de prendre du poids. Pour Vanya, il est comme inévitable dans le travail déclassé : « Ici, les femmes prennent du poids. (…) Elles n’ont pas de temps. Ce n’est pas leur faute ! (…) Quand t’as un travail en Haïti, tu rentres du travail, et le samedi tu vas te faire belle. Alors qu’ici tu travailles le samedi, tu travailles le dimanche. Où est donc la beauté ? ». Alors qu’en Haïti on imagine que les femmes deviennent plus belles dans la migration, Vanya déclare tristement : « Je sais que je serai jamais radieuse. Tu sais que tu vas travailler et quand tu rentres, tu dois rentrer ici, préparer les enfants, t’as pas le temps de rire ! T’est toujours stressée. T’as toujours mal à la tête. Tu vas toujours voir le médecin pour demander quelque chose pour dormir. C’est ça la vie, à Paris ! »
Comme chez nombre de femmes pauvres en Haïti, les migrantes interviewées font souvent référence à la beauté, aux habits, à la coiffure, aux parfums, aux chaussures. L’apparence prend de la place puisque, affirment-elles, c’est à cela qu’on les juge, qu’on leur reconnaît une part d’humanité au-delà du travail déclassé qu’elles exécutent. Keli dit qu’elle détermine le respect dans ce travail dévalorisé et face au racisme des patronnes. Elles associent même la beauté à la dignité et reprochent aux patronnes leur étonnement face à cela. Les patronnes s’étonnent par exemple de leur parfum, comme si les bons parfums leur étaient inconnus ou interdits. Comme le dit Mozère en analysant le cas des Philippines, malgré le déclassement, les migrantes sont contentes de pouvoir s’offrir, à Paris, les bons parfums. Mais Fabienne trouve que ces efforts pour se sentir bien sont vains face au déclassement, que le seul parfum qui reste finalement est l’échec qu’on porte en soi quand son boulot consiste à « laver les chiottes des Françaises ». « Un parfum de marque acheté avec l’argent du boulot de ménagère n’a pas trop de valeur pour moi », énonce-t-elle. Dans le sale boulot, même l’argent aurait mauvaise odeur. Pourtant, un boulot, aussi sale qu’il puisse être, apporte un peu de fierté.
Lorsque je lui demande de se prononcer sur le déclassement des femmes haïtiennes, le Père Saint-Fort, responsable de la communauté catholique haïtienne de Paris répond plutôt que ces femmes sont fières de travailler. C’est ce qu’on voit avec Vanya. Chez elle, la fierté est aussi de pouvoir se dire qu’elle fait son devoir et qu’elle peut désormais réclamer ses droits à la société française. « Ici si tu travaille pas, l’Etat peut se foutre de ta gueule. Tu dois travailler », dit Vanya qui ajoute :
« Le travail ici, on peut pas te bafouer. Si tu veux travailler, tu travailles. Même si c’est dur, tu travailles. (…) Tant que tu gagnes de l’argent, tant que tu as une fiche de paie, t’as un contrat, … partout où t’arrives ici dans un bureau, ils te demandent si tu travailles, si t’as un contrat. C’est ça qui fait ta personnalité ici. C’est ça qui fait toute la différence. Avoir un travail. Même si tu fais appel à l’Etat, si tu n’as pas un travail, ils vont te dire : ‘Va travailler !’. Ne dis pas ‘j’ai un bac+3, j’ai un bac+5, chez moi je ne ferais pas ça’. Non. Travaille ! Et comme ça peut-être un jour tu vas t’en sortir. Pour moi c’est ça. ».
Face au travail, elles n’ont pas le choix, pour leur autonomie financière, pour le regroupement familial, pour accéder à un logement, pour renouveler leur titre de séjour, etc. Vanya dit qu’en France, plus que ses diplômes, c’est son travail de femme de chambre qui lui donne accès aux droits. « C’est ta fiche de paie qui te protège », énonce-t-elle.
Pour cette femme qui croit qu’il faut relativiser le déclassement et travailler, il ne faut surtout pas compter sur les aides sociales. Pour elle comme pour la plupart des autres narratrices, être assistéE est plus indigne que d’être déclasséE: « ça m' dérange pas de faire ça. Tant que je sais que je gagne mon gagne pain avec ma force de travail. Tant que je ne vais pas tous les mois à la CAF pour dire : ’Pourquoi ce mois-ci je n’ai pas reçu mes allocations ?’. Ils vont te dire d’aller travailler. J’ai droit aux aides sociaux comme tout le monde, mais moi je veux travailler ».
La protection sociale en France est assez importante aux yeux de ces travailleuses migrantes. C’est d’ailleurs ce qui constitue la différence radicale entre elles et les travailleuses domestiques en Haïti (en plus des grandes différences de rémunération). Mais autant ces travailleuses sont attachées aux droits sociaux, autant elles refusent l’assistancialisme. Elles sont contentes d’avoir la sécurité sociale, mais refusent d’aller au Resto du cœur. Ici, la question de la honte est au cœur de ce refus. D’un côté, le fait de faire la queue pour attendre l’aide donne à Vanya l’impression d’être une mendiante, de l’autre côté, elle refuse de faire la queue sous le regard des passants. Cela casse sa fierté, met à nu sa galère. Comme les autres, elle différencie l’accès au droit à la charité. Si on se réfère à de Gaulejac et Léonetti (1994), on voit que le refus de l’assistancialisme peut-être assez important chez des personnes qui viventpourtant la déchéance.
Vanya ajoute : « Donc c’est toujours de l’argent, mais il s’agit de deux argents différents. L’argent que tu gagnes avec ta force… parce que cet argent-là tu paies les impôts, tu paies le chômage, tu paies 20% de logement. Demain t’as une retraite. (…) C’est ça qui fait toute la différence : le droit de travailler. Il faut travailler ». A la fierté de travailler s’ajoute l’obligation de travailler pour ces femmes qui vivent souvent des difficultés administratives. Mais alors qu’elles n’ont pas le choix de faire autrement, ces migrantes présentent le travail comme une option et méprisent les personnes qui préfèrent d’autres alternatives. L’image de « la femme migrante qui fait plein d’enfants pour avoir des aides » ou celle de « la femme qui abuse des aides sociaux », ou celle de « la femme qui ne déclare pas sa pension alimentaire » reviennent dans leurs propos méprisants. Elles parlent des personnes qui abusent pour justifier les mesures restrictives des politiques. Et finalement, l’État social est quelque part condamné. Vanya déclare : « L’Etat français aide les gens à devenir bien fainéants, à ne pas travailler. Parce qu’il y a beaucoup d’aides ici, en France. Les femmes préfèrent marcher, chercher de l’aide au lieu d’aller travailler ». Elle dit encore : « Quand tu as les aides sociales, tu dépends de l’Etat. T’es esclave. (…). Mieux vaut travailler. Gagne ta vie honnêtement ! ».
On fait croire à ces femmes que c’est en travaillant qu’elles règleront leurs problèmes administratifs. Pourtant, ces mêmes problèmes administratifs peuvent empêcher de travailler. Face à toutes leurs demandes, on leur impose le travail comme voie unique. Et ces femmes sont prises dans le piège de transformer ce qui leur est imposé comme un choix, un objet de fierté voire un instrument pour mépriser les personnes qui sont dans la même situation qu’elles. Toussaint Louverture disait : « Le travail c’est la liberté ». Pourtant, si le droit au travail et à l’emploi fait avancer vers la liberté, le travail comme devoir rappelle plutôt l’esclavage.
Pourtant, le travail leur fait croire qu’elles ont prise sur leur destin. Elles seraient ainsi entrepreneuses de leur vie, comme le constate Mozère (2010) à propos des travailleuses phillipines. Elles critiquent les femmes qui font autrement parce qu’elles pensent que c’est une question de « choix ». Avec Vanya, c’est l’image de « la femme noire forte » analysée par Laini Mataka(107), image qui reprend pourtant « l’illusion de la toute puissance du sujet » critiquée par de Gaulejac (1987). Cette illusion est critiquable, même si elle paraît parfois comme une vraie stratégie chez ces femmes qui sont obligées de faire preuve d’un courage presqu’inhumain face à leurs épreuves. Et la limite de leur attitude courageuse est qu’à force, elles ont tendance à normaliser la souffrance.
Par ailleurs, il est important de faire le lien entre la rémunération du service domestique et les conditions de vie des femmes migrantes. Comme exception à la règle décrite par Sassen (2006), la réussite économique n’est pas forcément le plus grand motif de leur migration. En France, la dévalorisation matérielle du travail déclassé nuit à leur réussite économique. Laurette explique qu’ils représentent la famille la plus pauvre de leur village, ceux qui vont acheter une demi-baguette par manque. Elle déclare par exemple : « Nous sommes les plus misérables », ou encore « Ici, on devient très très pauvres ». Elles ne gagnent pas forcément plus d’argent qu’en Haïti. Et certaines femmes gagnaient plus qu’en France même en travaillant dans le secteur informel où, malheureusement, leur investissement était certainement moins protégé. D’autres gagnent plus en France et sont contentes de pouvoir ainsi mieux subvenir aux besoins de leur famille en Haïti. Mais dans leur vie en France, elles ont moins de pouvoir d’achat que dans leur ancienne vie. Elles dépensent plus dans ce pays où les besoins semblent plus élevés, n’arrivent donc pas à économiser et s’endettent. La plupart ont un niveau de vie qui est effectivement plus élevé par rapport à Haïti mais reste largement en deçà du niveau moyen de vie en France. Elles vivent ainsi parmi les plus pauvres, grossissant les HLM des banlieues pauvres, « Bien loin de la tour Eiffel », s’exclame l’une d’entre elles. Leurs conditions de vie ne s’améliorent pas forcément avec la migration. Elles restent ou deviennent pauvres en France. Pourtant, c’est cette pauvreté associée au service domestique qui fait accumuler des richesses dans le travail non-domestique. Jules Falquet (2006) écrit : « Or, il ne s’agit pas tant de constater que la misère et le manque d’alternatives poussent les pauvres dans des « emplois » inhumains, mais que ces emplois ‘misérables’ génèrent des profits considérables » (P. 17).
« Mais, elles mangent ! », pourraient crier certains analystes. Le service domestique présente certains avantages, selon certaines auteures : les avantages économiques (Ouali, 2003 ; Scrinzi, 2003 ; Mozère, 2007 ; Sassen, 2010) qu’on peut ajouter à d’autres facteurs comme les perspectives de promotion sociale pour la progéniture (Ouali, 2003), la possibilité de créer des liens ou de rééquilibrer les rapports de couple (Scrinzi, 2003). Toutefois, comme le reconnait Scrinzi (2003), les femmes peuvent aussi ressentir comme une injustice le bas niveau des salaires, et les horaires. Moujoud (2007) qui comme Morocvasic (2008) réfute une vision évolutionniste de la migration, argumente que les femmes n’ont pas attendu de migrer pour accéder à certains avantages économiques, et leur migration ne leur épargnent pas la violence de certaines relations sociales. Elle renchérit : « Il est ainsi pour le moins problématique de célébrer comme un acquis l’accès au travail salarié en migration, tout en négligeant les caractéristiques du marché du travail et les déqualifications que peuvent connaître les migrantes par rapport à leur société d’origine » (p.456).
Dans l’analyse du service domestique, on ne saurait se contenter de dire que les travailleuses gagnent ou qu’elles gagnent plus. Elles mangent quoi ? Quand ? Comment ? Pourquoi ? On doit au moins complexifier l’assertion avec ces questions. De plus, la rémunération, malgré son importance dans un travail, ne suffit pas à mesurer le bien-être dans ce travail, disent Anousheh Karvar et Luc Rouban (2004). Ensuite, même si la gratuité du service domestique est au coeur de l’oppression des femmes selon Delphy (2002), ce n’est pas en se fondant uniquement sur la rémunération (voire sur la possibilité de manger) qu’on défend le travail des femmes. Ce serait donc injuste de parler d’épanouissement et d’égalité pour « les femmes » et de ne s’en tenir qu’au manger pour les migrantes. Ces femmes aussi ont le droit d’espérer plus, elles qui avant projetaient d’être toujours en tête. Ici, elles doivent se satisfaire d’être en queue de classement. Patricia Guerrero a migré du Chili pour faire ses études à Paris 7. Sa grand-mère lui a dit qu’il valait mieux être la queue d’un lion que la tête d’une souris. La queue du lion est peut-être plus grasse que la tête d’une souris, mais passer de la tête à la queue peut toujours provoquer la souffrance d’une chute. C’est en regardant à la fois les pertes et les gains tels qu’ils sont présentés par les narratrices qu’on peut comprendre leur vécu au travail.
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Les conditions de travail paraissent bien différentes de celles proposées généralement aux travailleuses domestiques en Haïti, notamment par la spécialisation des tâches qui créent en France plusieurs statuts dans le service domestique. Pourtant, au-delà de ce qui est décrit dans les contrats, la plupart des travailleuses font « tout », comme si elles étaient des bonnes à tout faire. Il faut considérer les tâches sales dans le care également, et pas que dans le secteur du nettoyage tel qu’il est décrit pas Benelli (2011) ou Devetter (2010). Toutefois, les postes où elles prennent soin des personnes (le care) restent bien différentes de celles où elles s’occupent essentiellement du nettoyage (le clean) qui dégoûte particulièrement surtout quand il s’agit de travailler dans la maison des autres. Autrement, même dans le travail déclassé, elles arrivent à éprouver de la satisfaction. Cela est dû surtout au sentiment d’être utile, à l’attachement et à la reconnaissance exprimée par les personnes soignées ou les patronNEs. Cette satisfaction existe même si ce travail dévalorisé matériellement et symboliquement comporte par ailleurs un aspect dégoûtant, un côté pénible où s’usent à la fois le physique et le psychique. Les narratrices décrivent une double dimension dans le travail déclassé : la dévalorisation matérielle qui touche notamment la tâche ou la rémunération et la dévalorisation symbolique. Cette deuxième dimension qui est intériorisée par les travailleuses est socialement construite et se manifeste dans la relation concrète de travail. Cette relation est souvent marquée par l’absence de tiers valorisant, par le manque de reconnaissance. Et si les
travailleuses haïtiennes paraissent encore plus pessimistes que d’autres migrantes dans leur perception du service domestique, c’est que leur rapport à ce travail ne se construit pas uniquement dans leurs expériences présentes. Elles sont habitées par un passé où elles étaient de l’autre coté de la barrière, dans la position de patronnes. Elles viennent en plus d’un pays où, comme on l’a vu, le statut de domestique est associé à l’humiliation et au mépris. Pour comprendre la représentation de ces femmes, il faut donc utiliser non seulement le concept de dévalorisation mais aussi celui de déclassement qui souligne mieux l’idée de parcours, de trajectoire. Le déclassement regarde le déplacement sous toutes ses formes, à la fois la mobilité géographique et la mobilité sociale. Or, ce n’est pas forcément un changement de classe sociale mais plutôt un changement de situation sociale dans le sens d’une mobilité descendante.
Le déclassement constitue une pénibilité en soi et met dans une souffrance qui rend malade physiquement. La pénibilité est aussi liée au fait que ce sont souvent des travaux qui demandent un grand investissement temporel. Surtout dans la garde d’enfants. Cet investissement soumis aux exigences parfois insurmontables des patronNEs est difficilement conciliable avec d’autres aspects de la vie des travailleuses notamment leur investissement familial. Les patronnes préfèrent les nounous solos, aimantes « parce que mères » mais disponibles parce que vivant seules. Face à cette obligation d’être disponibles, les nounous ne peuvent pas forcément compter sur l’aide d’un quelconque compagnon qui ne partagerait pas les tâches, ni ne pourrait payer à ces migrantes une main-d’oeuvre de substitution dans le domestique. Elles vivent seules, ce qui finalement sert les familles françaises. Certaines comptent sur leur mère pour le soin de leurs enfants, d’autres suresponsabilisent les enfants plus grands dans le domestique, et d’autres encore utilisent à moindre frais le travail de femmes plus précaires, notamment les sans-papières que les difficultés administratives rendent encore plus corvéables. Cette substitution permet aux migrantes de travailler, pour se faire une apparence qui doit pallier la souffrance du déclassement et la jeunesse perdue. Elles travaillent aussi pour éprouver la fierté du devoir accompli et garder une dignité que l’assistancialisme ne leur offre pas. Et si elles préfèrent le déclassement à la dépendance aux aides sociales, c’est aussi parce que le travail n’est pas un choix.
Le travail des femmes haïtiennes semble leur apporter plus de souffrance que de plaisir. Par souffrance, il faut considérer également la dégradation du corps dans ce travail dont la pénibilité est occultée par une focalisation excessive sur les « nécessités » des migrantes. Leur position montre qu’elles ne rêvent pas que de « manger », d’autant plus que le motif économique n’était pas le plus important dans leur projet de départ. Elles sont contentes de leur gain qui leur permet de venir en aide à leur famille en Haïti, mais de vivre parmi les plus pauvres en France leur rappelle non sans regret leur situation en Haïti, surtout pour celles qui y gagnaient plus. Par plaisir, il faut compter non seulement la satisfaction de pouvoir répondre à ses besoins matériels, psychiques ou physiques, mais aussi la valeur ajoutée du statut de travailleur lors des démarches administratives. Mais quand on évalue leur succès, il ne faut jamais oublier leur projet migratoire. Et dans le calcul de leurs gains, on doit éviter la tendance de tout ramener à leur ventre sous prétexte qu’elles sont des « femmes migrantes pauvres et racisées du Sud ». Finalement, leurs conditions de travail, dans les aspects satisfaisants comme dans le côté pénible ou dégoûtant, exprime une articulation des rapports sociaux. C’est pareil pour les relations tissées dans ce travail.
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(107) Cases Rebelles No.10 mars 2011. http://www.cases-rebelles.org