En construction
Si la population haïtienne se diasporise de plus en plus, ce n’est pas parce qu’elle est attendue dans un pays quelconque. Au Sud (la République Dominicaine, les Bahamas, les Iles Turques,…) ou au Nord (USA, France…) les migrantEs haïtienNEs ont du mal à se faire accepter, même si ces pays ont besoin de main-d’oeuvre étrangère pour des travaux subalternes comme le travail domestique ou le care. Ces « pays d’accueil » disposent de lois migratoires peu accueillantes. La « mondialisation de la migration » marche de paire avec la restriction à la circulation des personnes, comme le démontrent plusieurs recherches. Les femmes haïtiennes racontent comment il est difficile d’obtenir un visa, ou de faire valoir les vraies raisons de départ (fuir la violence sexiste, subvenir aux besoins de la famille élargie, …). Celles qui arrivent à entrer en France ont des difficultés pout obtenir un titre de séjour. D’où un enchaînement de difficultés à s’installer qui conduit au déclassement socioprofessionnel des migrantes.
Les premiers problèmes rencontrés sont d’ordre administratif. Mise à part Laurette qui s’est mariée à un Français blanc plusieurs années avant sa venue en France et qui est partie avec ses enfants dans le cadre d’un regroupement familial, quasiment toutes les femmes haïtiennes interviewées ont connu au début la situation de « sans-papières ». Vanya est partie avec un visa de touriste, ce qui a rendu son installation difficile en Guadeloupe. Kouzin a suivi son mari français, mais celui-ci a refusé de l’accompagner dans les démarches de régularisation alors que son autorisation était indispensable pour finaliser le regroupement familial. Voilà comment elle est restée plusieurs années à la merci de son mari. Aujourd’hui, elle a une carte de 10 ans. Quasiment toutes les interlocutrices questionnées sont soit sans-papières, soit en cours de régularisation, et celles qui sont en règle ne l'ont été qu'après plusieurs années de démarches administratives. Les personnes sans-papiers ont beaucoup de difficultés à travailler ou à se faire reconnaître comme travailleurEs, comme le présente Iana Mar (2011) avec malheureusement peu d’explications sur le cas précis des femmes. Les femmes haïtiennes en parlent, font le lien entre ce statut et le déclassement professionnel, et montrent comment ce statut les précarise, comme le dénoncent la FASTI et le RAJFIRE. Vanya affirme : « Si tu n’as pas de carte, tu n’as rien ». Certaines personnes arrivent à se débrouiller, et il faut inscrire le travail déclassé de ces femmes dans cette débrouille. Kouzin dit affirme : « Les Haïtiens sont très courageux, ils arrivent quand même à surmonter ces difficultés ». Mais le courage, c’est aussi la capacité de jouer avec le système, de mentir pour survivre comme l’explique Vanya. Il leur est difficile de choisir entre les « non-vérités » qui font réussir mais enferment dans la peur et les longues démarches légales qui n’aboutissent pas.
Certains auteurs signalent l’importance du lieu de vie dans l’existence d’un individu, ou dans les processus de déclassement social. L’installation de ces migrantes dans l’espace fait penser, ici encore, à une véritable « géographie de la pauvreté ». D’abord, elles s’installent prioritairement en Ile-de-France, aussi parce que Paris reste une « ville globale ». Pour Saskia Sassen (2006), les cadres préfèrent résider dans les grandes villes, les zones résidentielles centrales, ce qui crée plus de demande de domestique dans ces zones qu’en province. À part Laurette, toutes les narratrices travaillent à Paris. Mais comme le rappelle Labrecque (2011) en référence à cet épisode titré « Loin du 16e » de la fiction Paris, je t’aime, les migrantes habitent loin de leur lieu de travail. Il en résulte que si elles travaillent toutes à Paris, elles résident toutes en banlieue. Il ne faut pas oublier l’écart de richesses entre ces deux espaces différents, ainsi que les dépenses de temps, d’énergie et d’argent des migrantes dans le va-et-vient entre leur lieu de résidence et leur site de travail. Il faut également souligner que le simple fait de vivre en banlieue (avec les plus pauvres) alors qu’on voisinait avec les plus riches en Haïti, peut constituer en soi une dévalorisation. Pour Laurette qui est la seule à habiter dans un petit village de province, le déclassement consiste aussi à passer d’une ville à un milieu rural. Elle raconte : « Je n’ai jamais pensé que c’était le paradis. Mais je n’avais pas non plus imaginé que dans les grands pays…Tout le monde parle des grands pays, et j’atterris dans un endroit, je ne dis pas que c’est un trou perdu, mais je dois dire que je m’attendais à plus d’infrastructures ». Le fait est qu’en France aussi il existe des « patelins », des zones isolées. La confrontation rural/urbain qui explique le sous-équipement du rural par rapport au milieu urbain n’est pas valable uniquement pour les pays du Sud mais aussi pour les pays du Nord, même si on y trouve les infrastructures, équipements et services (les routes, l’électricité et l’eau,…) et que les maisons sont mécanisées. Laurette vit par exemple l’impact de cet éloignement sur sa vie professionnelle. Il n’y a pas assez d’emploi dans la zone, le manque de transport régulier empêche de travailler dans les villes avoisinantes alors que "la vie dure" ne permet pas de s’acheter une voiture. Après plus de deux ans d’installation dans cette zone, elle n’a même pas pu accéder au service domestique : « j’avais une situation tellement critique que si j’avais trouvé à faire le ménage, chez quelqu’un, préparer la nourriture pour les autres, faire n’importe quoi, je l’aurais fait. Malheureusement, ce petit bourg n’offre rien ». Pour ces femmes qui trop souvent restent très méprisantes face au milieu rural en Haïti, c’est peut-être aussi un déclassement que de passer de la capitale haïtienne à un petit village de campagne.
Le logement est important pour les personnes et peut avoir des impacts sur leur vécu du déclassement. D’une grande maison à Pétion-Ville à une HLM, les migrantes peuvent se sentir déclassées, alors même que cette petite demeure en France serait plus mécanisée(101). Lors de la première rencontre en groupe, une migrante a représenté par un dessin la population haïtienne en France. L’image représentait selon elle une grande HLM où toute la misère serait entassée et les personnes emprisonnées. Cette concentration des pauvres dans cet espace tout en hauteur peut avoir beaucoup de significations pour les Haïtiennes pour lesquelles cette architecture et cette densité restent étrangères. Pourtant, elles ne s’indignent pas particulièrement de vivre dans ces espaces, du moins dans leur discours. L’essentiel est de trouver un logement, et le simple fait d’en trouver est déjà un grand luxe, surtout quand on sait qu’elles restent longtemps sans papiers. Vanya présente le logement comme « Notre plus grande emmerde ». Elle explique : « Ça ne me fait pas peur, ce que je suis en train de subir ! Tout ce qui me fait peur c’est de ne pas avoir un logement pour l’instant. Mais rien ne me fait peur. Même si je n’ai pas une vie, je sais que je lutte pour avoir un logement et donner une vie à mes enfants. Ce que je n’ai pas eu la chance d’avoir, eux ils peuvent apprendre à l’école et demain devenir ce que je n’ai pas eu la chance de devenir ». En attendant d’avoir un logement, les migrantes sont logées chez d’autres personnes migrantes qui abusent de leur galère. Dans ces situations de colocation ou d’hébergement, certaines femmes comme Fabienne subissent sur le long terme des « violences humiliantes » comme le viol. Vanya a vécu plus d’une année à l’hôtel avec ses enfants avant de trouver un logement d’urgence par le biais d’une association. Elle explique à quel point il était difficile chaque nuit de trouver un hôtel d’où il fallait repartir tout les matins, ce qui rendait pénible le départ pour l’école ou pour le travail. Son parcours montre comment le fait de ne pas avoir un logement peut empêcher l’insertion dans le monde de l’emploi.
Surtout quand elles vivent éloignées du centre et ont des problèmes de logement, elles connaissent un grand isolement. Laurette témoigne de cet isolement, elle qui reste en plus la seule Noire de sa localité. Elle avait honte d’abuser, elle et ses trois enfants, de l’hospitalité de la famille de son mari. Lorsque l’Etat ne réalise pas son devoir d’accueil, il met les migrantes à la merci de la charité individuelle, face au maternalisme/paternalisme des FrançaiSEs qui les accueillent ou les emploient, en situation de vulnérabilité totale face aux abus et à la violence des membres de leur communauté. Fabienne, elle, était entourée de migrant-e-s dès son arrivée. Elle se sentait comme enfermée dans ce milieu, avec des personnes qui connaissaient trop de difficultés pour ne pas envier la moindre évolution positive de sa situation. Quand elle a eu ses papiers, elle a suscité de la jalousie. La jalousie et l’envie fissurent une vie communautaire saine dans ces milieux où en plus la galère des primo-arrivantes permet à d’autres migrant-e-s qui galèrent moins de s’en sortir(102). En outre, plus ces primo-arrivantes sont entourées de femmes déclassées, plus elles risquent de s’enfermer dans le travail déclassé. C’est d’ailleurs ce que ces femmes montrent en qualifiant leur entourage de « réseau ». Finalement, ces femmes sont nombreuses à parler avec indignation de « fausse solidarité », un sentiment proche de ce que dénoncent les migrantes sans-papières en Suisse interviewées par Laetitia Carreras (2008). La misère impose aux gens une certaine forme de solidarité indispensable à la survie. Tout se passe de telle sorte qu'au départ, « l’ennemi principal » soit la communauté d’origine qui reçoit obligatoirement les primo-arrivantes malgré ses faibles moyens. Les migrantes doivent affronter ce rejet en plus du mépris de l’État, ce qui va renforcer leur isolement et les pousser à agir seules. Plusieurs femmes disent ainsi éviter à tout prix des gens de la communauté haïtienne. C’est le cas de Vanya qui explique : « J’étais chez une compatriote, mais cette personne m’a vraiment arnaquée. Les gens de chez nous c’est des gens qui nous arnaquent ».
Ailleurs mais aussi dans la communauté d’origine, ces femmes sont l’objet de violences sexuelles. Fabienne, rencontrée en 2007, explique avoir été violée à répétition par le mari de la femme qui lui a offert l’hébergement. Viols et autres violences sexuelles, violences physiques et verbales, prostitution forcée, ou installation forcée en couple, constituent le lot des femmes migrantes, surtout celles qui sont hébergées. Ces femmes vivent le harcèlement au travail de la part d’hommes français, comme l’explique Fabienne qui a refusé de s'y soumettre en disant : « Je ne veux pas être salie de tous les côtés ». Mais avec les hommes haïtiens qu’elles ne rencontrent pas dans les situations de travail, c'est dans un autre cadre relationnel que la violence s’exerce. Ceux-ci profitent gratuitement de leur force de travail domestique, les utilisent pour passer leur frustration sexuelle et combler leur sentiment de rejet par les femmes françaises. Les femmes logeuses peuvent aussi participer à cette violence sexuelle en imposant aux femmes de se prostituer, comme le déplorent Vanya et Fabienne. Les primo-arrivantes restent ainsi une proie pour les hommes — et les femmes —, gens du Sud ou du Nord, aussi à cause des barrières administratives. Cela montre que dans la migration, elles ne sont pas protégées contre les violences qu’elles fuyaient pourtant dans le pays d’origine.
La France veut une « migration choisie » comme l’a précisé son ancien président Nicolas Sarkozy. Les femmes migrantes devraient donc être qualifiées, même si elles vont le plus souvent exercer ces métiers qui, disent-certainEs, exigent peu de qualifications. Et pourtant, on peut se demander si on ne minimise pas les qualifications pour seulement assigner certaines femmes au travail domestique, comme le critique Hirata (2006). Kofman (2003) pointe du doigt le racisme qui porte à dévaluer les qualifications des migrantes qui sont parfois déclassées dans le service domestique. Elle déclare : « Associé à la "racialisation" des femmes migrantes, leur concentration dans les secteurs du travail domestique les fige dans une position d’infériorité qui participe à la dévaluation de leurs qualifications et les condamne à n’être jugées bonnes qu’à être aides ménagères » (p.88). Vanya, Kouzin et Laurette ont toutes fait des études après le bac. Mais il ne s’agissait pas forcément d’études universitaires. Vanya comme Kouzin a un diplôme de comptable. Ces deux femmes ont fait une école de commerce à Port-au-Prince, école privée assez prestigieuse à l’époque. Vanya a travaillé comme comptable, tandis que Kouzin est devenue secrétaire de direction. Laurette a davantage parlé de ses compétences que de ses qualifications, mais on sait qu’elle a eu son bac et a poursuivi des études par la suite. Le déclassement de ces femmes qui n’ont pas forcément dépassé le niveau bac+3, consiste au fait de n’avoir pas trouvé de travail correspondant à leur niveau, ou encore au fait de s’adonner à un travail moins valorisé (matériellement et symboliquement) que ce qu’elles avaient en Haïti. Même celles qui ont fait des études universitaires en France se trouvent parfois enfermées dans le service domestique. Et contrairement à ces femmes bien dotées scolairement qui peuvent se décharger de leur responsabilité domestique et de care sur les autres (Cresson et Gadrey, 2004), même les migrantes qui sont diplômées en France restent dans le service domestique. Et l'on ne visibilise pas suffisamment dans l’analyse de la relation verticale féminisée ces travailleuses qui dans bien des cas ont un niveau d’instruction plus élevé que leur patronne. On dira alors qu’elles sont qualifiées. Mais pour quel métier ? Quelle qualification demande-t-on aux travailleuses domestiques et de care ? D’autres qui ont fait une formation non-universitaire en France ne trouvent pas forcément un poste dans leur domaine de compétence. De plus, elles sont surprises de ne pas pouvoir poursuivre les études entamées en Haïti (études de médecine, de science infirmière, etc.). Kouzin voulait se spécialiser en secrétariat de direction en France, mais elle n’a pas pu réaliser ce projet. Vanya qui est vite devenue mère n’a pas eu le temps de se former, dit-elle. Mais elle explique que c’est aussi la difficulté d’avoir des papiers au début qui empêche de se former. « Tu viens à 30 ans, clandestine, tu attends 5 ans avant d’avoir une carte.. », énumère-t-elle parmi les barrières. Puis elle ajoute : « Je suis à peine arrivée. Il me faut un toit. Il me faut un travail pour trouver ça ». Le fait est que pour avancer dans les démarches administratives (pour avoir des papiers ou un logement), elles doivent prouver qu’elles travaillent, ce qui n’est pas forcément compatible avec un projet de formation. Kouzin fait référence au temps de travail dans le service domestique et à la pénibilité pour dire que les études restent incompatibles avec le projet de survie qui marque le début de la migration. Et comme dans un cercle vicieux, ces femmes qui n'ont pas pu se former parce qu’elles devaient travailler, ne trouvent plus le temps de se former parce qu’elles travaillent. Plus tard, elles ne trouvent pas un bon travail parce qu’elles n’ont pas pu se former. La non-reconnaissance des qualifications pose aussi un autre problème : la non-reconnaissance du parcours professionnel. Le CV des femmes migrantes a peu de valeur sur le marché du travail français même si elles ont occupé des postes en Haïti. Laurette qui était directrice d’école maternelle, formatrice d’éducateurs, consultante en éducation auprès d’une organisation internationale, n’a pas pu valoriser ce parcours en France. Cette non-reconnaissance à la fois des qualifications et des compétences critiquées par des auteurs comme Oso (2002), Kofman (2003), et Nouria Ouali (2003), force certaines femmes à se former en France dans un secteur où elles avaient déjà prouvé leur compétence en Haïti.
Finalement, toutes les femmes interviewées, mises à part celles qui n’étaient pas en situation régulière, ont fait une voire plusieurs formations en France. Parfois, la formation s’insère dans le cadre même du contrat de travail. Vanya a été recrutée comme femme de chambre dans l’hôtellerie et a passé ses trois premiers mois de travail en formation pour laquelle elle a été donc rémunérée. Mais la formation ne mène pas forcément vers l’emploi, du moins pas toujours à courte échéance. Laurette qui en plus a des qualifications et des grandes compétences dans la petite enfance en Haïti, est restée plus de deux ans avant de trouver un enfant à garder alors qu’elle avait fini sa formation pour devenir assistante maternelle et avait obtenu son agrément. Fabienne a fait une formation en commerce en France mais n’a jamais pu travailler dans ce domaine, ce qu’elle explique par le racisme. Deux autres femmes ont fait une formation et se sont rendues comte ensuite qu’elles n'étaient « pas faites pour ce métier » selon leurs termes. Après l’obtention de leur diplôme qui devait leur permettre de travailler comme assistante en gériatrie, l’une a préféré travailler comme femme de chambre dans l’hôtellerie et l’autre comme nounou. Ces femmes ne supportaient pas la proximité avec des corps affaiblis, malades ou sales, ce qui montre effectivement cet aspect pénible du care qui n’est pas suffisamment visibilisé mais prouve encore une fois que la formation n’est pas le facteur principal dans l’investissement au travail.
En outre, Fabienne comme tant d’autres dénonce la manière dont les femmes migrantes sont orientées vers des formations qui les enferment après dans le care et le service domestique, ce que critiquent Scrinzi (2003) et Moujoud (2007). Fabienne explique tout cela par le racisme, facteur auquel on peut aussi ajouter les rapports sociaux de sexe (puisqu’on propose autre chose aux hommes migrants), et bien sûr les rapports de classe. Plus les barrières administratives s’installent, plus ces migrantes sont obligées après de faire des choix « réalistes » qui consistent finalement à « choisir elles-mêmes » ces métiers qui ne faisaient pourtant pas partie de leur projet.
À côté de la non-reconnaissance du parcours antérieure des migrantes, l’exclusion plus étonnante de celles qui sont diplômées en France, porte à croire que la qualification est surtout un mythe pour inférioriser les migrantes et les enfermer dans le travail dévalorisé. Ce mythe est construit sur l’articulation des rapports sociaux de sexe, de classe, de race et Nord/Sud. Et quand on parle de la professionnalisation dans le care et le service domestique, il faut se demander à qui cette offre est adressée, dans quel but et pour quelle valorisation. Cette offre s’adresse principalement aux migrantes pauvres et racisées du Sud qui, comme on le voit dans les échanges avec les locutrices, sont majoritaires dans le service domestique. Or dans le cas de ces femmes haïtiennes, le mythe de la qualification rencontre un autre mythe intériorisé par les migrantes, mythe selon lequel pour être valorisée une personne doit faire de grandes et longues études. Voilà pourquoi plus d’une projettent de reprendre les études, malgré leur manque de disponibilité. A 30 ans, Vanya rêve encore de reprendre des études, pas forcément universitaire, mais pour devenir infirmière ou aide-soignante, elle qui est femme de chambre à l’hôtel. Ce projet qui d’ailleurs reste encore dans le secteur du care, ne répond pas forcément à la profession rêvée, mais permet quand même une mobilité ascendante qui finalement devient un rêve.
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Il en résulte que pour ces femmes qui présentent leur trajectoire en Haïti en insistant sur ses aspects positifs, l'installation en France est un véritable parcours du combattant. Malgré leurs privilèges de par leur situation socioéconomique, elles devaient lutter en Haïti contre plusieurs facteurs d'oppression, et leur migration est une lutte en soi. On peut résumer en quelques points les raisons de départ. Premièrement, elles partent pour fuir une situation sociopolitique qui les mettait en danger, pour fuir un État irresponsable qui s’est montré défaillant face aux besoins primaires de la population. A ce niveau, la santé revient régulièrement dans les discours, de même que l’éducation pour tous qui est garanti en France. Deuxièmement, elles partent parce que cette ambiance représentait un danger spécifiquement pour les femmes. Il y a d’une part les violences sexistes, et particulièrement la polyandrie/maternité en série que certaines femmes comme Vanya présentent comme une violence en soit. Troisièmement, elles partent dans le cadre d’un projet familial, pour suivre un mari ou assurer un mieux-être à la famille nucléaire et élargie. Plus qu’un projet personnel, leur choix est ainsi marqué de sacrifices et d’abnégation. Quatrièmement, elles partent en croyant que la vie serait mieux ailleurs. Cette vision idyllique de l’ailleurs est aussi construite par les médias et les organisations internationales qui effectuent des comparaisons linéaires entre ce pays et les pays du Nord. On compare par exemple la vie des femmes haïtiennes et celle des européennes, ce qui porte les migrantes à croire que la violence sexuelle n’existe pas en France. Certaines sont aussi parties pour des raisons économiques, parce qu’elles étaient insatisfaites de leur salaire même si elles aimaient leur travail. Mais elles disent partir moins pour ces raisons économiques qu’à cause de la situation sociopolitique en Haïti, condition particulièrement risquée pour les femmes. Ces femmes nous invitent à sortir d’une vision économiciste qui porte à croire que puisqu’elles viennent d’un pays pauvre elles vivaient toutes dans la pauvreté et seraient toutes satisfaites du peu qu’elles gagneraient en France. De plus, il faut noter que même les plus pauvres s’attendent à avoir une vie décente en France, un mieux-être qu’elles ne mesurent pas uniquement à l’écart entre leur salaire en France et celui qu’elles avaient au pays d’origine. Ces femmes nous montrent aussi qu’il faut sortir des réponses uniques pour regarder les causes du départ dans leur complexité. Les causes sont multiples et se croisent. Et dans une même cause s’articulent le personnel et le social. Elles partent par exemple après une rupture amoureuse qui s’explique aussi par l’irresponsabilité des hommes. Tout cela explique que dans bien des cas, la migration n’est pas un choix. Elles étaient obligées de partir, même si toutes les femmes ne partent pas forcément. Il faut donc se demander non seulement pourquoi (pour quoi) elles partent mais aussi contre quoi elles migrent. On peut expliciter leur réponse mais il serait inconvenable de les simplifier ou de rechercher à donner à leur migration un sens qu’elles-mêmes ne trouvent pas forcément. Le pourquoi du départ est une question quotidienne, disent-elles, et à chaque jour sa réponse en fonction des évènements qui peuvent amener de la satisfaction ou des regrets. Une autre question aussi existentielle que la première revient elle aussi quotidiennement : Pourquoi je reste ?
Et en s’installant en France, elles ont vécu une série de difficultés qui, comme dans une violence systémique, les ont conduites finalement au déclassement. Tout commence par leur irrégularité administrative, qui les empêche d’avoir un logement ou de faire une formation en France alors que leurs compétences et expériences d’avant ne sont pas reconnues. Pour sortir du marasme administratif, elles doivent travailler le plus rapidement possible, et le secteur domestique est le seul qui leur sera accessible. Quand on regarde le lien entre la migration et le service domestique, il ne faut pas oublier les primo-arrivantes qui s’installent en dehors de la région parisienne, dans les petits villages de France. Elles doivent alors affronter la confrontation urbain/rural qui, au Nord aussi, peut léser les femmes. Loin des « villes globales », elles sont excluent même du service domestique.
Il est important de souligner le poids des difficultés administratives qui, en plus, mettent ces migrantes en conflit avec leurs compatriotes qu’elles apprennent vite à désigner comme des ennemiEs. Dans ce contexte hostile, elles se retournent obligatoirement vers leurs compatriotes qui doivent eux-elles aussi affronter la même hostilité. Tout cela crée une mauvaise perception des rapports sociaux où les femmes se focalisent alors sur les divisions intracatégorielles en invisibilisant les divisions intercatégorielles. C’est ainsi qu’elles arrivent à fuir les autres femmes haïtiennes ou à considérer que les hommes français sont moins violents que les Haïtiens. C’est que la confrontation directe peut être si violente qu’elle porte à oublier les rapports sociaux qui la construisent pourtant. La violence qui constitue finalement un rite de passage vers le déclassement marquera aussi les conditions de travail des migrantes.
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(101) La maison mécanisée est en effet ce que ces femmes gagnent dans la migration, avec en plus l’accès à l’eau et à l’électricité, ce qui procure une sensation de confort qui fait défaut parfois en Haïti, même dans ce qu’on appelle les « grandes maisons ».
(102) Par exemple, une primo-arrivante sans-papière est facilement exploitable dans la garde d’enfant, ce qui peut permettre à une femme mieux installée d’aller travailler, ne serait-ce que dans le service domestique.