En construction
Comme on vient de le voir, la logique de l’autonomie financière marque la vie des femmes haïtiennes. L’informel est très présent en Haïti, mais les trois femmes sur lesquelles se base l’analyse approfondie dans cette recherche travaillaient dans le secteur formel. Vanya a plutôt travaillé comme secrétaire de même que Kouzin qui a aussi fait de l’accueil. Tandis que Laurette a eu un parcours professionnel marqué par des postes de responsabilité dans l’éducation. Elle a commencé comme professeure au préscolaire, avant de créer sa propre école maternelle. Superviseuse et évaluatrice de l’installation d’une nouvelle méthode éducative dans plusieurs écoles, elle s’est souvent chargée de la formation des cadres. Elle a aussi travaillé comme directrice dans un centre d’éducation spécialisée et dans un centre de formation en éducation. Son parcours professionnel qui s’étend sur une vingtaine d’années s’est construit par des activités à Port-au-Prince comme en province, dans des organisations locales ou internationales, comme collaboratrice ou responsable. Dans les entretiens, Laurette insiste sur le fait qu’elle avait en Haïti un statut important et occupait des postes de direction.
Ces femmes ont travaillé soit dans des institutions publiques soit dans le secteur privé marqué par la présence massive des ONG analysée par Sauveur Pierre Étienne (1997). Laurette et Fabienne parlent toutes deux de leurs activités jugées valorisantes dans des ONG. Plus leur travail est valorisé, plus ces femmes ont accès à la migration internationale. De manière générale, la preuve d’un emploi stable est demandée pour obtenir un visa, ce qui établit un lien entre le travail non-domestique et la migration des femmes haïtiennes.
Mais si le travail formel valorisé est aussi déterminant dans la migration des femmes, quelques migrantes rencontrées travaillaient plutôt dans le secteur informel. Ce secteur très féminisé en Haïti représente une grand part de l’économie haïtienne selon Lamaute-Brisson, (2003), même s’il est invisibilisé, dévalorisé, peu reconnu par les autorités consulaires en Haïti. Pourtant, comme l’expliquent deux Haïtiennes rencontrées, elles gagnaient assez d’argent dans ce travail, plus encore que Vanya ou Kouzin dans le travail formel. Une ancienne restauratrice insiste sur son savoir-faire qui était valorisé, sur sa générosité envers ses voisins du quartier, sa possibilité de donner du travail à plusieurs collaboratrices et de passer contrat avec des institutions importantes. Et même si le secteur informel est peu considéré, les femmes migrantes qui y travaillaient disent qu’elles se sentaient plus valorisées qu’en France, surtout du fait qu’elles travaillaient à leur compte et restaient ainsi leur propre patronne.
Ces femmes présentent leur vie socio-professionnelle en Haïti en insistant sur ses côtés positifs. Laurette explique qu’elle avait beaucoup d’argent, et menait la « belle vie ». Elle habitait dans un beau quartier à Pétion-ville. Elle explique qu’elle avait à sa disposition voiture, chauffeurs, et tout un personnel domestique, chez elle comme au bureau (cuisinières, ménagères, lavandières, jardiniers, garçons de cour). Et elle avait beaucoup d’« avantages » dans certains postes dans les ONG où ses frais d’entretien étaient pris en charge. Ses enfants fréquentaient les meilleures écoles. Bref, dit-elle, elle avait une « bonne situation ». Quand elle décrit ses dépenses, on peut déjà imaginer ses capacités économiques : « Je payais la scolarité de l’aînée, 2500 gourdes par mois. Je payais aussi la scolarité de la cadette qui était dans le même établissement scolaire. Je payais un chauffeur pour circuler avec les enfants pendant que je travaillais. Je dépensais pour la nourriture. Je payais les trois servantes. Je dépensais pour le carburant. Je payais le loyer car je n’étais pas propriétaire ». Elle pouvait aussi épargner, acheter des terres pour ses enfants, etc.
D’autres femmes toutes aussi satisfaites de leur travail gagnaient pourtant bien moins. Vanya menait elle aussi la belle vie, mais surtout grâce aux moyens économiques de ses parents, son père particulièrement. Comme pour Kouzin, elle explique que son salaire était maigre, mais pouvait répondre à certains besoins et même leur assurer un pouvoir d’achat plus élevé que celui qu’elles ont en France. Toutefois, comparativement à ce qu’elles gagnent en France, le salaire en Haïti reste maigre, à la différence de Laurette qui gagnait beaucoup plus en Haïti qu’en France.
Néanmoins, si l’avoir a fait défaut, la manière dont l’être et le faire étaient investis dans leur travail procurait de la satisfaction. Elles donnent peu de détail à ce sujet mais parlent surtout de la reconnaissance au travail et des relations entre collègues qui frisaient parfois l’amitié. Pour Kouzin, le plaisir était aussi de fréquenter des personnes bien formées, très qualifiées. La satisfaction et la fierté au travail proviennent alors du type de travail effectué, des niveaux de responsabilité, des types d’organisations fréquentées, et de la valorisation sociale de ces travaux. En 2007, Fabienne, utilisait des phrases comme : « J’aimais tout ce que je faisais », ou encore des expressions comme « Être en accord avec toi-même…être fière de toi ».
Ces femmes n’ont pas attendu d’arriver en France pour être ‘autonomes’, et comme le dirait Moujoud (2007), elles ont toujours travaillé(98). C’est aussi en référence à cela qu’il faut analyser le sentiment de déclassement de ces migrantes et leur regret face à certaines conditions de vie en France. Si ces femmes encensent autant leur vie professionnelle en Haïti, on doit se demander pourquoi finalement elles ont migré.
(98) Il y a aussi certaines femmes qui sont rentrées en France assez jeunes et n’ont pas eu le temps de travailler en Haïti. Mais elles aussi se plaignent de la dévalorisation liée au statut de travailleuse domestique.