Parmi les stratégies décrites par Taboada Léonetti (1994), plusieurs sont présentes dans la vie des femmes haïtiennes comme la distanciation et la dérision, l’inversion des normes ou leur intériorisation, le refus de s’identifier à un groupe marginal, la désimplication, entre autres. Ces stratégies, malgré leur limite parfois, témoignent de la volonté des individus à agir sur leur destin. Comme le fait Mozère (2010) il est important de regarder comment les migrantesfont pour exister malgré l’emprise des rapports sociaux. Ces actions ne changent pas radicalement leur situation mais constituent des attitudes et comportements qui montrent un refus de se soumettre complètement aux contraintes extérieures. Moujoud (2007) explique que, chez ses interlocutrices, il s’agit de dynamiques, et non pas de changement radical, que ces femmes connaissent des situations contradictoires « d’autonomie limitée, de promotion relative et de résistance définie par la domination » (p.456). C’est ce qu’on essaiera de regarder en considérant le roman amoureux qu’elles dessinent comme stratégie, et d’abord le roman sociohistorique. Le roman sociohistorique peut aider à survivre au travail, comme le roman amoureux permet de lutter dans la sphère familiale.
Léonetti (1994) notait déjà les efforts des domestiques d’hier et des femmes de ménage d’aujourd’hui pour faire face au mépris et à l’exploitation. Elles invalidaient les normes humiliantes et se référaient à d’autres systèmes de valeurs, commente l’auteur. Pour ne pas intérioriser le racisme, les femmes rencontrées essaient « d’aller ailleurs », de se déplacer par une activité fantasmatique qui leur permet de se dire qu’elles sont plus que ce qu’elles sont dans le regard des blancHEs, plus que ce qu’elles deviennent dans le service domestique. Plus d’une se réfèrent alors au roman familial, cette activité fantasmatique qui, selon de Gaulejac (1987) permet une réécriture de l’histoire du sujet. Elles parlent souvent de la capacité de leur famille en Haïti, du capital économique et culturel de leur famille qui leur a permis d’accéder à un statut social et professionnel en Haïti. Cette référence élogieuse à la famille est aussi utilisée pour exprimer le déclassement dans ce pays où elles ne sont rien et font le sale boulot. La référence à la famille, pour Léonetti (1994) peut aider à se désimpliquer, à ne pas se sentir intimement concernée par ce qui pourrait faire honte. Même celles qui n’ont pas été élevées par leur famille biologique et qui restent très peu bavarde sur la généalogie, mettent en avant cet orgueil familial pour dire que leur histoire les destinait à autre chose que ce déclassement dans le service domestique.
Mais que vaut une prestigieuse famille haïtienne à côté d’une quelconque famille en France ? « Famille cocotier », « bourgeoisie bananière », tout dans la souris est petit, y compris sa tête. Le roman familial de ces femmes ne met en avant ni comte, ni château. Il échoue donc à rétablir ces femmes aux yeux des FrançaisEs. Il faut donc un autre fantasme à ces femmes qui essaient de se déplacer symboliquement. Il leur faut un autre roman. C’est ainsi que naît chez elles un véritable « roman socio-historique » où elles se réfèrent constamment à l’histoire d’Haïti, pour se libérer de la dévalorisation constante dont elles font l’objet au travail. Cette référence à l’histoire de l’esclavage et à la victoire des Noirs, devient le « grand récit » qui leur permet d’abord de ne pas intérioriser le racisme, puis de résister, de mettre à distance cette invalidation, de la garder en dehors d’elles-mêmes. Il est important de visibiliser ce roman d’autant plus qu’entre Haïti et la France, il ne s’agit pas uniquement de rapports entre un pays du Sud et un pays du Nord mais aussi de ceux existant entre la première colonie du monde à gagner son indépendance et sa métropole.
Il s’agit ici d’une sorte de roman social qui porter à puiser dans ses racines plus sociales que familiales, à se référer à une généalogie qui va au-delà des grands-parents pour accéder au courage des aïeux. À ceux qui leur reprochent de n’avoir pas eu des Gaulois pour ancêtres, elles peuvent rétorquer : « Nos ancêtres étaient des vainqueurs ! Les premiers noirs à devenir libres et à construire une république indépendante ». Les aïeux sont ainsi des héros, plus encore que les Gaulois qu’ils ont d’ailleurs vaincus. Cette référence permet ainsi à ces femmes d’inverser les normes racistes, d’invalider le regard discriminant qu’elles confrontent au travail. Avec le roman socio-historique, elles peuvent redéfinir leur déclassement, l’expliquer par le racisme, les rapports Nord/Sud marqués par le néocolonialisme. Keli dénonce ainsi le regard colonial des patron-ne-s qui pensent que les NoirEs sont des esclaves et des bêtes. Elle critique dans le service domestique l’amalgame fait entre le fait d’être Noire, le fait d’être corvéable à merci, et le fait de n’être bonne qu’au service domestique : « Parce que tu… tu viens dans leur pays, donc tu n’as pas… tu n’as pas été à l’école. […]. Tu n’as pas été à l’école, donc… Tu n’as pas été l’école, tu étais…donc tu n’es bonne qu’à ça ».
Aller ailleurs c’est aussi se réclamer de la lignée des grands héros pas uniquement de l’histoire lointaine mais aussi des grandes figures de l’histoire plus récente. Plusieurs femmes vont faire référence à Obama, s’approprient la fierté de tel présentateur Noir à la télé, de tel Haïtien qui occupe un grand poste, etc. Ce sont souvent des figures masculines mais qui partagent avec ces femmes la « race » ou l’origine géographique. Pour Laurette qui présente souvent un discours féministe, c’est une référence à la trajectoire à la fois glorieuse et difficile de Maria Montessori qui l’aide à affronter le racisme comme cette héroïne a dû affronter le sexisme.
Comme le roman familial, le roman socio-historique a un très grand aspect fantasmatique même s’il est plus facile d’en tester l’objectivité. L’histoire vraie devient aussi un conte à raconter (parce que méconnu), et aussi un conte de fée tant la réalité actuelle semble éloignée de ces victoires passées. C’est ainsi que quand les médias français exposent la misère d’Haïti, quand les blancHEs et patron-ne-s font référence à cette image pour les dévaloriser, la référence à ce roman social devient plus difficile. Les travailleuses rencontrées portent alors un démenti à l’exposé des médias qui, selon elles, découpent la réalité en fonction de leurs propres intérêts discriminants. Kouzin dit : « Cette image que l’on projette, ce n’est pas ça la réalité vraiment. C’est à cause de ça que des fois, quand tu arrives quelque part, les gens te dévalorisent. Parce que les images que l’on donne d’Haïti, ce n’est pas du tout la réalité ».
Les médias, avec ce regard altérisant décrit par Bernard Hours (1998), mettent à nu certaines facettes de la « réalité » que les concerné-e-s auraient préféré cacher, parce qu’elles sont trop souvent renvoyées à cette seule facette de la réalité, ce qui favorise à l’égard des populations concernées de la stigmatisation et de la discrimination. Vanya, critique dans le catalogue du photo-langage quelques-unes qui insistent trop sur le côté négatif d’Haïti.
Or c’est ce regard, alimenté par les médias, que leur présente les patronNEs dans les discussions sur Haïti. Ces discussions viennent d’ailleurs surtout quand il se vit en Haïti un évènement douloureux. On en profite alors pour parler de cette misère en Haïti que ces femmes, précisent-elles, n’ont pas vécu. Son patron qui ne lui adresse quasiment la parole décide une fois de discuter avec elle de ce pays qu’il a visité, de « ce genre de pays »…. Kouzin insiste sur cette expression que le mari a tout de suite regrettée d’ailleurs. Les grands parents parlent beaucoup d’Haïti aussi, ce qui gène Kouzin : « Quand ils parlent d’Haïti comme ça, tu sais. Est-ce que c’est par mentalité ou… par racisme (…) Dans notre mentalité, nous pensons toujours que ces personnes ne nous aiment jamais vraiment. Et très souvent je me demande si c’est par pitié qu’ils s’intéressent autant à Haïti. (…) Ou peut-être pense-t-elle [la grand-mère] qu’elle est obligée de faire ça pour me montrer qu’elle n’est pas indifférente. Tu me comprends ? (…) Mais en moi ça me… je suis frustrée ! Mais je ne… je suis obligée de ne pas le laisser paraître. Mas je suis frustrée et je me demande si c’est pour de bon ou si c’est par pitié ». Kouzin rejette cette pitié et se sent très gênée quand la grand-mère qui s’exclame : « C’est un pays qui n’a pas de chance ».
Si elles se servent du roman social pour éviter d’intérioriser les normes discriminantes fondées sur les rapports sociaux, elles doivent aussi utiliser des stratégies pour protéger ce roman des préjugés qui pourraient le faire passer pour un simple fantasme. Leur stratégie ne consiste pas à prétendre qu’elles viennent d’un pays où tout va bien actuellement, mais elle leur permet de relativiser le présent. Elle les aide aussi à préserver ce passé glorieux qui permet de faire face au présent tel qu’il se vit difficilement en Haïti (les problèmes sociaux, politiques, économiques, etc.), et aussi tel que ces femmes le vivent en France (le racisme, le déclassement). Mais cette référence à l’histoire ne leur sert pas toujours, puisque l’histoire coloniale est soit mal connue, soit méconnue. Pourtant, ces femmes insistent non seulement sur les rapports Nord/Sud où les pays pauvres sont exploités par les plus riches, mais aussi sur le rapport particulier entre la France et Haïti en précisant toujours qu’il s’agit d’une ancienne colonie française. Dans l’internationalisation du care et du service domestique qui explique le déclassement de ces femmes haïtiennes en France, elles veulent aussi critiquer le passé colonial, ne serait-ce que pour dire qu’avant de devenir le pays le plus pauvre du monde occidental, cette terre représentait la perle des Antilles. C’est encore une «Haïti chérie » que chantent ces femmes au présent pour mesurer leur déclassement. Laurette répète les paroles de la chanson haïtienne Haïti chéri souvent rappelées par les interviewées :
« Haïti chérie, tu es bien le meilleur des pays
Celui qui te quitte te regrettera toute la vie
Celui qui t’habite ignore son bonheur
Haïti chéri, je t’aime de tout mon coeur ».
Avec le roman sociohistorique, deux mythes s’entremêlent. Celui qui porte à croire que le bonheur est ailleurs et pas en Haïti, et celui qui, comme dans cette chanson, fait passer Haïti pour le pays du bonheur. Ce paradoxe partagé à la fois par les migrantes et par les personnes qui vivent en Haïti se croise avec le roman sociohistorique et complexifie le sentiment de déclassement de ces femmes.
À écouter ces femmes, on pourrait croire que rien ne peut ébranler leur certitude et leur fierté face à leur origine géographique. L’une explique que c’est par un travail sur soi qu’on pourra faire face à ces rapports sociaux et mettre à distance l’infériorisation. Parlant du racisme, elle dit : « Toutes les femmes haïtiennes font face à ce problème. Mais toi, tu dois être bien dans ta peau, bien dans ta tête, et toujours avoir ton histoire d’Haïti au bout des lèvres pour dire aux gens : ‘voilà, voilà’ ». Kouzin explique dans le groupe comment les patronnes et autres adultes soignés se réfèrent au discours des médias pour dévaloriser Haïti. Cette même participante corrige :
« Ils ne… Ils ne nous dévalorisent pas, non ! Ils se dévalorisent eux-mêmes ! Parce que moi je sais qui je suis, d’où je viens. Je sais de quel peuple je suis. Tu comprends ? Et il nous faut être bien dans notre peau. Pour que quand quelqu’un te fait face en te disant… pour te dire une bêtise, pour que tu sois capable de lui répondre fermement. Et pour que tu puisses toujours te sentir… Je ne suis pas plus que tout le monde, mais je sais ce que je suis ».
Pour être « bien dans leur peau », les stratégies utilisées peuvent aussi prendre la forme d’une dévalorisation des dominants, ce qui revient à utiliser les mêmes armes que les dominants « Celui qui me rabaisse est un ignorant ». En se disant ça, elles déplacent la culpabilité et l’infériorisation. Et ainsi, pour ne pas accepter l’infériorisation dont elle est l’objet de la part des blancs, elle les infériorise à leur tour : « Il y en a qui ont fait des études, qui connaissent le pays [Haïti]. Il y en qui n’ont pas fait des études. Tu ne vois pas que ce sont des imbéciles qui radotent ? Ne fais pas attention à eux. Toi, tu sais ce que tu possèdes ». Quand ce sont les médias, les autorités publiques, les professeurs qui reprennent ce regard, c’est plus difficile de le rejeter. Mais certaines femmes interviewées trouvent malgré tout le moyen de ne pas éprouver la honte ou la culpabilité face à ces préjugés devenus incontestables. Elles expriment plutôt un sentiment d’humiliation, de révolte, d’injustice, ce qui leur permet de s’accrocher malgré tout à leur roman socio-historique. Une participante fait dans le groupe une remarque qui paraît alors partagée y compris par Kouzin : « Ils ne donneront jamais la bonne image d’Haïti. … Mais c’est fait exprès. C’est fait exprès, et c’est politique tout ça ».
Face aux gens qui croient que les NoirEs ne sont pas éduquéEs, Laurette veut leur démontrer qu’il-elle-s le sont encore plus que les BlancHEs. Certaines nounous disent aussi que les Haïtiennes sont plus « douces » que les autres. Le roman social consiste aussi à présenter les HaïtienNEs comme un peuple « spécial », des personnes « spéciales » : « L’Haïtienne possède en elle quelque chose que les personnes d’une autre nationalité n’ont pas ! », énonce une participante.
Ici, c’est la revalorisation de soi passe par la dévalorisation — plus qu’une délégitimation — du regard invalidant, et par une survalorisation de soi et de son groupe. Le risque est alors de succomber au mythe de l’excellence et de se croire toujours obligéE de faire plus que les autres. Le piège est aussi de perdre son équilibre, sa fierté, à chaque fois qu’une personne de son groupe accompli un acte dégradant. Le sentiment d’humiliation devient alors un sentiment de honte, ce qui casse toute la force de la stratégie. Cela revient aussi à admettre que, pour que la personne dominée soit considérée « comme les autres », elle doit faire « plus que les autres », ce qui revient en partie à justifier la domination.
Par ailleurs, la référence à ce roman socio-historique est aussi, à certains égards, une injonction. Plusieurs HaïtienNEs rencontré-e-s critiquent l’obligation de toujours parler de soi, de ses origines, de son pays, pour porter un démenti aux préjugés. Construire un roman est obligatoire si on veut assumer son « identité » et refuser de se confondre dans la honte. Cette impression de toujours devoir faire un plaidoyer à chaque fois qu’on se présente comme unE HaitienNE peut devenir fatiguant. Cette fatigue de devoir toujours parler d’elles peut carrément devenir une fatigue d’être ce qu’elles sont.
De même que les femmes pauvres en Haïti, les travailleuses migrantes en France définissent un roman amoureux. Ici, le fait de vivre dans un pays étranger avec des difficultés administratives et en proie au racisme construit des différences par rapport à la démarche des femmes haïtiennes qui a surtout un motif économique. Ici, un passeport européen peut ouvrir la porte à ces femmes enfermées dans le travail déclassé. Le mieux serait donc de tomber sur un Français, bien doté économiquement, ne serait-ce que pour un « mariage blanc ». Moujoud (2007) analyse le mariage pour la régularisation, à coté de la prostitution, dans le cadre de l’échange économico-sexuel auquel s’adonnent les migrantes marocaines. La FASTI critique les contraintes légales qui enferment les femmes dans ces formes d’union. Mais malgré les contraintes, certaines femmes haïtiennes adoptent quand même ces stratégies. Et dans leur roman amoureux, si le prince charmant est « blanc », c’est tant mieux.
Dans la plupart des projets migratoires des femmes interviewées, il y a un projet amoureux ou la fuite d’une déception sentimentale. Déjà en Haïti, certaines commençaient à se méfier de l’amour. Fabienne affirme : « Je me suis dit, les hommes, je vais m’en servir pour atteindre mon objectif, mais je ne vais pas les aimer ». Elle est partie pour s’éloigner de cet échec amoureux comme d’ailleurs c’est le cas de Laurette ou Vanya. Ces trois femmes ont en plus décidé de ne plus jamais vivre avec un homme haïtien. Ce choix de certaines femmes noires a été souligné dans le roman autobiographique La vie sans fards de Maryse Condé (2012). Après une grande déception amoureuse, Vanya s’est dite : « Si je dois avoir un homme, ce sera un étranger. Ce n’est pas un Haïtien », ou encore « Si mon bonheur se trouve dans un Haïtien, je le perds. Parce que je ne m’arrêterai pas pour eux sur mon chemin. Non ! » . Aussi a-t-elle décidé de partir, ce qu’elle explique à sa mère en ces mots : « Maman, je pars. Je vais prendre un blanc. Je veux plus d’homme…Haïtien ». Pourtant, quand on regarde de près les propos de ces femmes, on se rend compte que ce n’est pas par attirance pour la blancheur que ces femmes — bien que coloristes(117) — décide d’en finir avec les Haïtiens et les Noirs en général. À Laurette qui a affirmé avant de migrer : « Tu vois ? Les hommes haïtiens, plus jamais je ne coucherai avec un Haïtien (…) N’importe qu’elle autre nationalité, sauf un Haïtien ! », je demande si c’est une question de couleur ; elle me répond : « Non, non non. C’est plutôt parce que j’ai trouvé les Haïtiens exaspérants (…) C’est plutôt à cause de toutes les mauvaises choses qu’il m’a dites qui font que j’ai dit que pour rien au monde je ne vivrai plus jamais avec un Haïtien ». Elle avait trop enduré de la part des hommes Haïtiens, dit-elle. Vanya affirme aussi que ce n’est pas à cause de leur couleur mais à cause de leur comportement (l’infidélité, la violence physique etc.). Elle ajoute : « Moi, je peux te dire, je me sens protégée avec les blancs ». Mais comment comprendre Vanya quand elle dit : « Pas besoin d’Africains blancs non plus ! ». Il faut donc aller au-delà de la seule question de la ‘couleur’ ou de la ‘nationalité’ pour comprendre les propos de ces femmes. Pour elles, d’autres raisons font qu’elles préfèrent éviter les Noirs ou les Haïtiens.
Vanya commence par reprendre tous les préjugés face aux hommes noirs (Haïtiens, Guadeloupéens, Martiniquais, précise-t-elle). Elle reprend alors les mêmes préjugés utilisés par sa première logeuse en Guadeloupe qui lui disait d’éviter les Haïtiens : « Ils te prendront ton argent, te feront un enfant, et te battront ! ». Dans le racisme, il faut aussi compter ces caractères assignés aux hommes migrants ou noirs. Et s’il faut dénoncer ces violences subies réellement par ces femmes de la part de ces hommes migrants ou noirs, il faut aussi dénoncer l’instrumentalisation du genre reprise par ces femmes qui — en prétextant que ces violences n’existent que chez les Noirs/Haïtiens — présentent ainsi ces hommes comme étant plus sexistes que les hommes blancs et européens. Il faut noter les différences de classe entre les hommes blancs et les hommes noirs dont parlent ces interviewées, et remarquer d’ailleurs que les hommes blancs restent moins accessibles à ces femmes, ce qui fait que la plupart de leurs relations sentimentales — et donc des déceptions amoureuses aussi — ont été vécues plutôt avec des hommes Noirs.
Les hommes noirs mépriseraient ainsi les femmes noires. Mais là encore, dans ce mépris qu’on peut aussi déceler en écoutant les hommes migrants haïtiens, ce n’est pas surtout la « couleur »(118) qui transparaît. Les migrants haïtiens reprochent à leur femme d’être protégéepar l’Etat français, d’être gâtée par les allocations familiales, de trop compter sur les droits qui leur permettent de mettre en prison leur mari ou le père de leur enfant. Ils se fondent sur ça pour ne pas participer aux dépenses du ménage, ne pas donner d’argent pour les enfants qui l’Etat français prendrait en charge, etc. Les bonnes femmes haïtiennes se trouvent en Haïti, disent-ils. Et en cela, ils reprennent le préjugé qui fait croire que, en Haïti, les femmes n’auraient pas de droit, ne seraient pas émancipées, seraient soumises(119). Voilà pourquoi, comme l’explique Kouzin, certains vont chercher une femme corvéable en Haïti dont ils découvrent le vrai visage en France. Ils croient alors que c’est la société française qui a changé ces femmes, alors qu’ils imposent à ces femmes des conditions de vie qu’ils ne leur imposaient (imposeraient) pas en Haïti. Tout cela porte les hommes haïtiens à penser que les femmes haïtiennes ne sont bonnes qu’en Haïti et porte les femmes haïtiennes — celles qui ne disent pas tout bonnement qu’il n’existe de pas de bons hommes parmi les Haïtiens — à penser que les princes charmants deviennent des crapauds en France. Kouzin de conclure que la société française (en donnant des aides aux femmes) change les hommes.
La première raison évoquée pour fuir les hommes haïtiens, c’est l’infidélité. Chez Vanya, le refus des Noirs n’est pas plus une question de couleur mais se fonde sur un autre préjugé : les Noirs trompent leur femme. « Même s’il est beau, dès qu’il a la couleur Noir… (…) Parce qu’ils me trompent ? Parce qu’ils sont méchants envers moi ? Je n’en sais rien ». Cette femme raconte que les blancs (Français, Américains, Belges) sont différents. « Ils ne trompent pas leur femme », défend-t-elle. Fabienne aussi pense que si elle vivait avec un homme noir, elle serait battue, et trompée. Elle en conclut qu’il faut « baiser » avec un Noir mais fonder une famille avec un homme blanc. En cela, le mythe de l’infidèle homme Noir — qui porte d’ailleurs Vanya à associer les africains à la polygamie — marche de pair avec celui qui fait des Noirs des bêtes de sexe. Laurette semble plus prudente avec ces préjugés. Et pourtant, elle aussi note que son mari français blanc n’est pas infidèle, qu’il ne l’a jamais été, et avec une expression assez parlante : « Ce n’est pas dans ses moeurs ». Elle critique chez son ancien mari, celui qui l’a poussée à fuir radicalement les hommes haïtiens, l’infidélité mais surtout ce que Vanya appellerait le « viol de la confiance », le fait que cet homme qui disait l’aimer un jour l’ait ainsi quitté le lendemain. Elle n’a pas vu venir cette infidélité et la douloureuse rupture qui l’a suivie. Elle me cite alors quelques belles phrases poétiques que cet homme lui disait juste avant, avant de lui montrer que c’est plutôt elle qui s’accrochait à leur relation, avant de courir après cette femme plus claire de peau. « Nous avons fait l’amour aujourd’hui, et deux jours après, il me dit qu’il me quitte. J’ai cru qu’il plaisantait », dit Laurette. C’est exactement ce geste que Vanya reproche chez son ex-copain haïtien. « Pourquoi donc l’avons-nous fait si tu savais que tu allais me quitter ? », rage-t-elle. L’amour, l’acte sexuel, est ici encore considéré comme une perte pour les femmes, selon ce que disait implicitement la tradition. C’est une perte que les femmes regrettent après la rupture. Comme l’ont critiqué les féministes de la deuxième vague, ces femmes haïtiennes ne séparent pas l’amour de la relation sexuelle. Et c’est en cassant ce lien entre amour et acte sexuel que les hommes haïtiens qu’elles ont fréquentés les ont forcées à fuir les Haïtiens, les Noirs, et finalement à fuir l’amour. De plus, en cassant ce lien, ces hommes les renvoient parfois à des points douloureux de leur histoire personnelle, de l’histoire de leur mère. Il y a alors une impasse biographique qui marque la position de fuite de Vanya notamment. Elle a décidé de fuir les Haïtiens, parce que ces hommes lui rappelaient trop souvent les blessures de sa propre mère trompée puis délaissée, y compris par son propre père. Ces femmes analysent aussi dans leur histoire les impacts sociaux de l’infidélité des hommes, impacts exprimés dans la polyandrie/maternité en série analysée dans le roman amoureux des femmes en Haïti. Même en partant, les migrantes continuent à craindre la polyandrie/maternité en série qu’elles rejettent.
Cette polyandrie en série et la maternité en série fonde les choix économiques, migratoires, sentimentaux et existentiels des femmes haïtiennes comme Vanya. Si Kouzin ne va pas jusqu’à fuir les hommes Noirs, elle aussi a connu la polyandrie en série et la paternité au rabais. Elle a eu trois enfants de trois pères différents et s’est toujours occupée seule de ses enfants. Laurette n’a rien reçu de la part du père de ses trois enfants depuis la séparation. Cette femme condamne la violence économique de cet ex et se considère comme la mère de trois enfants sans père. Kouzin pense que ce n’est même pas par manque de moyens économiques que ces hommes agissent ainsi. Elle prend alors l’exemple du père de son benjamin : « Il n’a pas de problème d’argent. Mais si par hasard je lui parle d’argent, il passe des années sans plus donner de nouvelles. Finalement, je me suis dit : ‘Mais pourquoi je dois continuer à lui parler si je ne peux pas lui parler d’argent ? C’est pas la peine de rester en contact avec lui’. (…). Je peux lui parler de tout, mais dès que je lui parle d’argent, il disparait ». Kouzin généralise la paternité au rabais en Haïti ; « L’homme haïtien est comme ça, à 40-50 pour cent. Ils ont ça en eux. Quand ils ne sont plus avec une femme (…), la mère de leur enfant, ils ne s’occupent plus de cet enfant ».
Vanya, Laurette et Kouzin connaissent toutes les trois la paternité au rabais et à part Laurette, les deux autres ont connu la polyandrie/maternité en série. Mais contrairement aux deux autres, Kouzin ne réagit pas par l’esquive. Elle continue à fréquenter des hommes haïtiens même si elle reste pessimiste, ne se stabilise pas avec ces hommes. Ici, l’union de courte durée, sans stabilité, sans cohabitation, choisie ou pas, reste parfois une échappatoire à la maternité en série. Et comme en Haïti, la monoparentalité se présente ici aussi comme un moyen de lutte.
Vanya rejette les Haïtiens pour ne pas donner à ses enfants un mauvais beau-père comme ceux qu’on voit dans les histoires des narratrices en Haïti (Zaya par exemple). Elle ne supporte pas des hommes qui n’aiment pas ses enfants, dit-elle, en insistant sur l’enjeu que cela représente de prendre des hommes blancs alors que ses enfants sont noirs. À ce niveau, Vanya souligne le racisme qu’elle veut éviter. Mais elle ajoute rapidement que « les Français aiment les enfants ». Elle croit que pour les hommes français, ces blancs qui, souligne-t-elle, partent en Haïti adopter des enfants, un enfant est toujours un cadeau du ciel, quelque soit sa couleur. « Les blancs te prennent avec tes enfants, s’en occupent comme si c’était leurs enfants ». Voilà la raison pour laquelle cette femme refuse de se mettre avec un Haïtien qui lui, dit-elle, même si la question du racisme ne se pose pas entre lui et les enfants, ne va pas considérer les enfants de Vanya comme les siens. « Ils ne veulent pas s’occuper des enfants qui ne sont pas les leurs », dit-elle. Vanya parle en référence à ce qu’elle observait en Haïti.
Dans le discours de ces femmes sur les blancs ou sur les Noirs/Haïtiens, le sophisme de la généralisation hâtive est assez présent. Vanya dit à propos des Blancs : « Ils ne te crient pas dessus, ne te frappent pas… (…) Il y en a des connards qui sont comme ça, mais je ne suis jamais tombée sur ces connards-là. (…) Il y a des Noirs qui sont bons comme eux, mais il faut avoir de la chance pour trouver ces gens-là ». Elles généralisent à l’humanité entière chaque évènement de leur histoire personnelle, ce qui les fait esquiver certains évènements et accueillir « naïvement » les autres. Mais plus que la naïveté, il est surtout une question de hiérarchisation. Pour chaque problème dans la vie, elles ont une manière de faire face, en fonction des ressources issues de leur socialisation. Le racisme est douloureux, il faut faire avec, mais elles ont appris à faire avec, pourrait-on dire. Mais la méchanceté des hommes — le sexisme donc — elles ne peuvent pas faire avec. Elle déclare : « On est obligées de se protéger, de se protéger des hommes haïtiens. C’est pour ça que quand on va dans un pays étranger, même si on va subir le racisme, on préfère. Pour moi, je préfère. Même si je sais qu’un jour je vais subir le racisme. Pour moi je préfère ça que de connaître une vie où à chaque fois, tous les jours, je vais pleurer ». Le sexisme leur paraît plus insupportable que le racisme, peut-être parce qu’il fait remonter trop fortement les angoisses généalogiques, rappelle trop fortement les blessures de leur mère. Elles évitent des hommes qui sont comme leur père ou leurs beaux-pères, ces hommes qui ont fait souffrir leur mère. L’angoisse qui anime leur choix est celle de ne pas reproduire l’histoire de leurs mères. Le vécu des rapports sociaux dépend donc de leurs échos dans l’histoire personnelle, dans la trajectoire familiale.
Dans cette attitude de Vanya, deux processus posent problème : d’une part le fait de croire que les Haïtiens sont plus sexiste que les blancs ; d’autre part le fait d’essentialiser les comportements de certains Haïtiens (l’infidélité ou la paternité au rabais). Avec des attitudes pareilles, elles mettent en position de supériorité les hommes blancs, reproduisant ainsi le racisme. Or, le racisme ne rejette pas que les hommes noirs, mais elles également. Il se concrétise dans leur couple avec des Blancs, couples marqués par des conflits d’habitus, les deux partenaires n’ayant pas le même capital social, culturel ou économique. En plus, les conflits d’appartenance sociale et géographique causent parfois des mésententes, des mésinterprétations, et font honte à ces femmes. Mais ces femmes qui sont pleinement conscientes de cela, se disent obligées de faire avec le racisme. Car ce ne sont pas surtout les yeux bleus des blancs français qui les intéressent. Elles cherchent aussi une stabilité administrative en France, avoir des papiers par exemple.
« Le passeport rouge-là. C’est ça qui parle », note Vanya. La constitution d’un couple binational représente l’une des rares issues pour ces femmes bloquées par les lois migratoires en France. Les stratégies matrimoniales comme ce qu’on appelle un « mariage blanc » permettent par exemple de sortir du travail au noir, pour ces femmes qui souvent commencent leur vie en France sans papiers. Tout est plus facile avec un français, explique Vanya : « Si tu veux avoir quelque chose ici, tu peux passer 10 ans à le chercher, alors qu’un Français peut te le donner en une année ! Ah ah ah ! Ça veut dire que moi, je ne me vois pas avec une autre nation qu’un Français ah ah ah ! Parce que il y a des choses que je veux réaliser, eux, c’est plus facile pour moi avec eux ». Le passeport rouge représente aussi la grande raison pour laquelle ces femmes disent fuir les Haïtiens. Vanya étale : « Un Haïtien qui n’est pas Français, toi t’as pas la carte de séjour, t’es foutue ! ». Mais encore une fois, cette femme précise que avec « des Haïtiens français, c’est pas la même chose ». « Ils essaient de te piéger pour que tu n’aies pas ta carte de séjour », reproche-t-elle chez ses frères haïtiens. Vanya déplore le sort des femmes sans papiers qui restent attachée à ces hommes violents et méchants, et conclut : « C’est pas une belle vie ! ». Plusieurs interviewées font référence à cette attitude d’hommes haïtiens qui, exprès, ne font pas les démarches pour que leur femme ait des papiers. Kouzin qui a vécu ça dit que les hommes haïtiens deviennent méchants en France. Elle raconte :
« Quand je suis rentrée ici j’ai cru que tout allait bien se passer, que ce serait la belle vie, voilà ! J’avais trouvé mon prince charmant en fait. Mais quand je suis arrivée, j’ai vu que la réalité n’était pas ce que j’imaginais… Au fait c’est que la personne que je connaissais en Haïti, ce n’est pas elle qui était ici en France. Ce n’est plus la même personne (…) Tu peux par exemple venir ici avec ton mari, même quand il était ton mari depuis des années en Haïti, quand tu vis en France avec lui tu vois que c’est une toute autre personne. C’est comme si ce n’était pas du tout la personne que tu connaissais. Je ne sais pas pourquoi… La France c’est un pays… Vraiment il faudrait en faire l’expérience pour comprendre. Même quand tu expliques ça à une personne, elle ne comprendrait pas. Ah ah ah ! (…). Il est rare de trouver des gens qui ne changent pas, qui restent normaux ».
« La France, c’est comme ça », dit-elle avant d’ajouter que ce sont peut-être les frustrations accumulées dans la société française qui rendent les hommes migrants haïtiens méchants. Dans un autre passage, elle analyse le déclassement des hommes haïtiens en France qui selon elle cause chez eux de grandes frustrations. Mais pour Vanya, s’il faut éviter les Haïtiens, il ne faut pas non plus prendre les français pour des saints :
« Parce que les Français, c’est des connards ! C’est de vrais connards, les Français. Moi je le dis tout de suite, les Français ici qui sont les mieux placés, c’est les plus grands connards. (…) C’est eux qui peuvent te faire pleurer le plus au monde ».
L’avantage d’un homme blanc pour avoir le passeport rouge c’est aussi que ces femmes ne sont pas obligées de vivre avec ces hommes. La cohabitation imposée fait que Laurette ne pouvait pas migrer vers une ville où elle trouverait plus facilement du travail. Vanya déplore cette dépendance qui met parfois les femmes, les mères, dans des situations assez pénibles. Il vaut mieux leur faire un enfant, devenir ainsi « parent d’enfant français ». Mais là encore, la dépendance subsiste : « On dépend du père de l’enfant qui nous donne cette carte. Ouais ! Ça veut dire que t’as une carte, mais c’est contre toi un véritable fouet que ce père tient entre ses mains ! ». De plus, les femmes sont suresponsabilisées auprès des enfants, dans la garde des enfants par exemple. Elle explique : « Si l’enfant est chez son père, c’est que t’as abandonné tes enfants. Sinon il faut passer par le tribunal. Et si c’est le père qui a la garde, tu peux avoir de grands soucis. Si-le-père-est-un-con ! ». Or, avoir la garde de ces enfants représente pour ces femmes qui vivent seules un énorme fardeau, d’autant plus qu’elles s’investissent par ailleurs dans le service domestique. Vanya décrit les péripéties avec les enfants et conclut dans un rire cynique : « Voilà notre vie ! (…) C’est ça notre vie ! Mais tu n’as pas le choix ! ».
Avoir un enfant français permet de s’en sortir, d’abord administrativement. Mais cette garantie est un piège, comme le dit Vanya. « Ce n’est pas TON enfant », déclare-t-elle avec rage à plusieurs reprises. Les institutions contrôlent tout ce que cette mère fait avec/de cet enfant.
« Quand t’as des enfants, il faut tout faire à la lettre pour ne pas perdre tes enfants. (…) sinon tu-perds tes enfants! Les assistantes sociales vont les prendre. L’Etat va les prendre. (…) Et quand t’as pas tes enfants — c’est tes enfants qui te donnent ta carte de séjour — tu deviens clan-des-tin. Tout est annulé. (…) Si je n’ai pas l’enfant, c’est foutu ».
Il y a donc dépendance face aux enfants aussi. Ces mères qui, comme le précise Vanya, n’ont pas des enfants uniquement pour des papiers mais qui s’attachent vraiment à eux, il est douloureux pour elles de vivre avec cette peur de perdre ses enfants. Elles se voient investir leurs enfants comme un passeport rouge, alors qu’elles sont aussi des mères, des personnes potentiellement attachées à leurs enfants même si l’amour n’est pas instinctif chez les mères. Vanya insiste beaucoup sur cet avantage d’avoir un enfant français, comme si l’enfant était un moyen et non une fin. Pourtant elle critique l’idée même de faire un enfant pour avoir des papiers. Cette femme est très attachée à ses enfants et explique que c’est pour eux, pour leur assurer un meilleur bien-être, qu’elle accepte le déclassement en France au lieu de retourner en Haïti. Quand on lui demande si elle aime ses enfants, elle répond : « Mais c’est toute ma vie! Sinon, si je n’avais pas d’enfant, rien ne me porterais à vivre cette vie ici en France ! Je serais chez moi ! Oui, si ce n’était pas pour les enfants, je retournerais en Haïti. Je retournerais chez moi ».
« Je veux pas donner mes enfants. Je préfère vivre avec mes enfants. Je peux pas me séparer de mes enfants », prononce cette femme. Elle pense qu’avec ces pères blancs qui, disait-elle avant, ne se comportent pas de manière raciste avec ses enfants, ceux-ci risquent d’affronter le racisme des belles-mères blanches. « Les femmes blanches, je les aime pas. Elles sont trop racistes », dit-elle avant d’ajouter : « Si moi je subis de mon côté un racisme, je ne veux pas qu’eux aussi ils subissent le racisme dans leur famille. Je préfère les avoir. Je préfère les protéger. Même si moi je suis en train de le subir, je préfère protéger mes enfants. C’est pour les protéger que je les ai ». Cette femme ajoute qu’elle ne veut pas non plus que ses enfants vivent avec une belle-mère, elle qui a dû affronter ça quand elle a laissé la maison de sa mère pour suivre son père. Ici encore, Vanya évite la reproduction des faits douloureux dans son histoire. Face à tout cela, Vanya explique qu’avoir un enfant français est aussi une vraie galère que le fait d’avoir des papiers ne justifie pas. Elle conclut qu’« Il faut les aimer » pour accepter de vivre ça. En plus, il faut faire preuve de fermeté pour que ces enfants deviennent la réussite de ces femmes, et non leur échec. Le fait est que comme pour les femmes pauvres en Haïti, ces femmes déclassées investissent leurs enfants par un projet parental qui reste leur seul vrai projet. Elle argumente :
« (…) tu viens ici, t’as fais tes études avant, et malgré tout en venant ici tu te retrouves à faire n’importe quoi comme travail. Si tu as des enfants, (…) il faut aider cet enfant pour que demain cet enfant devienne ce que tu n’as pas eu la chance de devenir. Parce que si je viens ici je suis en train de vivre cette vie, et que demain mes enfants se mettent à fumer de la marijuana, pourquoi je suis venue ici ? J’aurais dû rester chez moi. Si demain,… Si je suis en train de vivre tout ça, demain mon enfant ne peut pas devenir quelqu’un, si je ne peux dire : ‘Voilà le fruit de toute cette vie, de toute cette bataille, cette lutte acharnée que j’ai menée toute ma vie…’. Quand tu laisses ton pays, ta jeunesse là, c’est perdu ! T’as une jeunesse perdue quand tu laisses ton pays, une jeune fille. Quand tu viens ici, ton honnêteté, tout ça tu…. Ta dignité, tout ça passe à la rigueur ! Et demain t’as un enfant qui est en train de fumer de la drogue! C’est quoi ça ? (…). Tu vis une vie de merde et demain t’as un enfant qui vit une vie de merde, qui se retrouve en prison. Ça arrive à des parents qui ont élevé leurs enfants comme des princes et demain voilà ce qu.., demain voilà ce qu’ils vont récolter. Moi j’ai pas envie de récolter ça ».
À ce niveau, Vanya est radicale : « Si à 13-14 ans l’enfant ne veut pas suivre mes conseils, moi je l’ fous dehors ! ». Et cette femme explique ces moyens qui paraissent pour le moins exagérés par sa place dans les rapports sociaux, cette obligation pour les personnes opprimées de faire plus que les autres pour mériter d’être considérées comme des êtres humains. Elle explique alors : « Ton enfant est Français, né de père français, mais quand il fait n’importe quoi tu sais ce que l’Etat va dire ? D’origine haïtienne ! D’origine malienne ! D’origine ci, d’origine ça (…) Je n’ai pas envie de subir cette humiliation ! ». C’est ainsi que le projet parental défini par ces migrantes est souvent marqué par un désir d’excellence où leur enfant doit venger leur déclassement en adoptant une attitude performante. Ainsi, ces enfants vengeront non seulement leur mère déclassée mais aussi toute « la race noire », toute la classe des pauvres, tout ces pays du Sud piétinés par le Nord. Or il faut constater qu’à cause du surinvestissement de ces femmes dans le service domestique, à cause de la ghettoïsation de leur famille dans des milieux à très faibles capitaux (capital économique mais aussi social et culturel), il reste parfois à ces enfants plus ce désir de vengeance que les moyens de répondre à ce projet d’excellence de leur mère.
Le processus migratoire est si difficile que ces femmes sont obligées d’avoir dans leur entourage un homme français, ou un enfant français. Avoir un enfant, français ou non, figure d’ailleurs au coeur du projet de ces femmes qui tourne grandement autour du « projet parental ». Ici encore, les enfants représentent le seul bien des femmes. Or, c’est aussi parce qu’elles ont des enfants qu’elles galèrent en France, selon leur propos. Aussi paradoxal que cela paraisse, les enfants représentent pour elles à la fois un frein à la réussite et une raison d’espérer. Quant aux maris français, ils représentent plus que le passeport rouge. C’est leur garantie économique.
Ces femmes ont besoin des hommes blancs français, comme elles ont besoin d’argent. Pourtant, elles refusent la prostitution. Elles refusent cette activité dès le début de leur migration et certaines, comme Kouzin, préfèrent à cela le déclassement dans le service domestique. Fabienne refuse ce travail en disant : « Je ne veux pas être salie de tous les côtés » ; Laurette le qualifie de « ce qu’il y a de plus sale » dans le travail déclassé ; et Vanya rejette cette alternative avec cet argument : « Parce que je ne voulais pas faire la pute moi. (…) Je voulais pas faire n’importe quoi de ma vie ». Toutefois, comme on l’a vu pour les femmes vivant en Haïti, le rejet de la prostitution ne signifie pas le refus de toute forme d’échange économico-sexuel. À écouter Vanya par exemple, cette femme qui tient absolument à travailler, à « gagner sa vie honnêtement », à rester autonome, ce n’est pas vraiment son salaire qui va l’aider à s’en sortir mais plutôt l’aide d’un homme. Des son arrivée en Guadeloupe, elle a eu une conseillère qui l’a portée à mieux calculer ses rencontres : « Elle me dit : ‘Si tu veux avoir de l’argent, si tu veux sortir de cette misère, tu sais quoi ?, tu es jeune, tu es mince, tu es belle…Tous les soirs, habille-toi, je t’emmène danser. Toi tu te cherches un blanc ! Ah ah ah !». Ici, il y a un lien direct entre « l’homme blanc » (donc le passeport rouge) et la carte bleue. Le fait est que, comme l’affirme Oso (2002), le mariage ne constitue pas une filière sûre de mobilité si le conjoint est lui aussi dans une situation de migration.
Vanya souligne que contrairement aux hommes haïtiens, les blancs ne mentent pas à leur compagne sur ce qu’ils gagnent, donnent à ces femmes leur carte bleu, ne les laissent pas mendier. « Ces gens-là, ils sont droits (…) Ils savent que t’es une femme, t’as des besoins, t’as une famille ». Les hommes blancs ne comptent pas sur les aides sociales des femmes ou sur leur salaire pour mesurer ce qu’ils doivent leur donner, dit cette femme. Ils font les courses, paient les factures, le loyer et les crédits de leur compagne. « Si tu veux partager les dépenses, tu partages. Mais ils ne vont pas te dire : ‘Tu dois faire ci, tu dois faire ça’. Mais au contraire les Haïtiens, si tu laisses traîner ta carte de crédit, il peut aller le prendre pendant que tu dors, il peut aller prendre de l’argent sur ton compte ». En plus, les hommes blancs font plaisir à leur femme selon Vanya qui ajoute : « Et ça, je ne le trouve pas chez les Noirs ». Elle ajoute que les Noirs ne cherchent les femmes que pour leur faire des enfants et s’en occuper, pour leur préparer à manger, pour entretenir leur maison alors qu’ils dépensent leur argent à faire plaisir à d’autres femmes. Elle précise alors qu’elle ne recherche pas que l’argent chez un homme mais aussi la compréhension. Un homme compréhensif ne laisse pas souffrir sa famille et ses enfants, ajoute-t-elle pour dire qu’il y a un lien étroit entre la compréhension chez un homme et le fait de donner de l’argent à sa compagne. Un homme compréhensif, donc généreux, est ainsi une garantie face au déclassement. Vanya explique :
« Avant, je peux te dire, sincèrement, avant, quand j’avais mon ex-mari, je réalisais pas. Je réalisais pas que j’avais voyagé. Je ne réalisais pas que derrière cette vie que je menais il y avait une autre vie. (…) J’étais protégée. Mais maintenant que je suis délabrée, je réalise que je n’étais jamais une femme migrante avant. C’est maintenant que je suis migrante.
-OK. Donc c’est le travail qui te fait réaliser que t’es migrante ?
-Non ! Pas le travail seulement. (…) Parce que si j’étais avec lui, jamais je ne travaillerais comme femme de chambre ».
Les hommes haïtiens sont considérés comme des « voleurs », des irresponsables, par ces femmes migrantes. Quand ils savent que leur femme a des allocations sociales ou que leur femme travaille, ils arrêtent de travailler et la laisser galérer, raconte Vanya qui renchérit que ces hommes vont jusqu’à prendre les allocations que l’Etat verse à leur femme pour les enfants. Kouzin parle aussi du cas de ces hommes qui, pour ne pas payer la pension alimentaire, préfèrent ne pas travailler. Quand les deux partenaires travaillent, ils veulent que ce soit leur femme qui assume tous les frais de la maison, dit Vanya. Et Kouzin raconte le fait que son ancien mari lui demandait de lui ramener sa fiche de paie. La violence économique est ici largement dénoncée.
Quant à Laurette, elle fait partie des femmes qui, au contraire, prennent en charge économiquement leur compagnon, même si elle valorise le partage dans le couple, de même que l’amour. Elle décrit un bon partenaire comme tel : « Un homme idéal est celui qui ne fera pas de bêtises à l’insu de sa femme(120), qui respecte sa femme, qui considère sa femme comme son égale, qui partage tout ce qu’il a avec sa femme, … C’est une vie où l’un aime l’autre ». Laurette a vécu avec un premier mari, le père de ses trois enfants qui ne participait pas aux dépenses du ménage prétextant qu’il économisait. Après leur rupture, cette femme s’est mariée avec un homme blanc, un « français sans la carte bleue » qui vit souvent à ses dépens alors qu’elle gagne peu dans le service domestique en France. Cette femme qui se définit en tant que féministe dit détester la dépendance économique face à des hommes. Par contre, cela ne semble pas du tout lui poser problème qu’elle soit la seule à prendre en charge sa famille,une attitude de « fierté » qui pourtant marche de pair avec l’irresponsabilité de ses partenaires, le père de ses enfants par exemple. « Je peux m’occuper de mon enfant », se disait Kouzin à chaque fois qu’un des trois pères se montrait irresponsable. Elle dit que « l’Haïtienne est comme ça », contrairement à « La femme française [qui] n’agit pas comme ça ».
« La femme française sait que la loi est stricte sur le plan des droits parentaux. (…) Mais les Haïtiennes sont comme ça. La plupart d’entre nous, nous nous battons toutes seules pour prendre soin de nos enfants. C’est la mentalité, d’autant plus que les lois de notre pays n’offrent pas cette sécurité là. Il y a ainsi nombre d’Haïtiens qui font les enfants et les abandonnent, et c’est toujours la mère qui les prend en charge. Parfois nous, nous le vivons comme étant normal, alors que les femmes étrangères trouvent que c’est pas normal ».
Ce sont les mères qui ont des enfants, dit-on en Haïti. Cette norme est intériorisée par les hommes qui s’y réfèrent pour justifier leur irresponsabilité, et aussi, bien que autrement, par les femmes qui alors, prennent leur courage à deux mains pour s’occuper dignement, donc silencieusement, de leur progéniture. C’est cette mentalité qui, pour Kouzin, porte les femmes migrantes haïtiennes à rester en silence lors même que les lois en France les protègent. Pour Laurette, c’est une manière de se montrer supérieure à ces hommes que de les mépriser, de ne pas les poursuivre. Et Vanya ajoute que, plus que par résignation, les femmes migrantes ont tellement de démarches administratives à régler qu’elles n’ont pas le temps de se battre contre ces pères irresponsables. « Comment ferais-tu, toi qui te débat quotidiennement contre l’Etat français pour trouver un logement par exemple, comment ferais-tu si en plus tu devais te débattre quotidiennement contre un homme ? », questionne Vanya dans un fou rire.
Mais cette femme qui évite autant les Haïtiens et qui dit préférer les hommes blancs français a pourtant vécu des déboires de la part de ces derniers. Elle explique d’ailleurs que ce sont eux qui sont responsables de sa misère actuelle. Elle dit avoir choisi de fréquenter des hommes bien, et finit ainsi : « Mais voilà ma vie maintenant. C’est des mecs qui gagnent plus que 4 mille euros par mois, qui ont une maison, mais c’est des mecs qui me laissent seule avec des enfants sur le bras ». Elle s’est retrouvée du jour au lendemain sans logement et sans travail. Elle explique pourquoi elle ne travaillait pas avant : « Un mec qui gagne beaucoup va te demander de garder tes enfants. Parce que lui il peut te donner tout ce que tu veux. Parce que lui il est jamais là, il est toujours absent. L’enfant a besoin d’amour, et toi tu donnes de l’amour à cet enfant. T’as une belle vie. Demain quand ce mec là te laisse, voilà ce que tu deviens ! ». D’où son obsession actuelle pour le travail : avoir un homme avec une bonne carte bleue, oui ; mais sans dépendre complètement de lui.
Ces femmes vivent souvent dans une impasse économique, sans la possibilité de travailler ou de trouver un travail qui leur convient, ou sans la possibilité de gagner un salaire qui réponde véritablement à leurs besoins. Un homme peut les aider, mais ce n’est pas une garantie non plus. Les plus faciles à trouver, ceux de leur communauté, ne leur correspondent pas. Elles les fuient, une stratégie de rejet face à leur propre groupe, même si c’est aussi une manière de fuir la violence vécue. Et ce rejet peut parfois paraître assez déplacé puisqu’il s’agit aussi d’une question de classe. Les hommes haïtiens en France sont souvent déclassés eux aussi, gagnent probablement plus que les femmes mais pas autant que la plupart des hommes français. C’est aussi ce qu’admet finalement Vanya. Elle ajoute aussi que les hommes haïtiens ne peuvent pas se comporter avec autant de largesse que les blancs — ou pour mieux dire que les blancs qu’elle a rencontrés — parce que, dit-elle, ils recherchent en France les mêmes choses que ce que recherchent les femmes haïtiennes : un mieux-être économique, surtout pour aider leur famille en Haïti. Elle en déduit que, étant dans le même bateau que ceux-là, elle ne peut pas compter sur eux pour s’en sortir Les hommes blancs français deviennent ainsi plus attractifs, mais ils peuvent se montrer méchants après une rupture, dit Vanya. Finalement, elle se voit obligée de les éviter eux aussi, même si elle déclare avoir besoin de leur argent. A force d’esquiver, elle se retrouve à éviter les hommes tout simplement, comme la plupart des haïtiennes interviewées qui vivent seules.
Le déchirement entre l’amour et la survie représenterait l’ultime impasse pour ces femmes, même si quelques-unes tranchent sans concession : « Ici, on n’est pas là pour aimer mais pour survivre », dit Vanya à plusieurs reprises. L’important, ce n’est donc pas la rose, à en croire cette femme qui a pour projet de ne pas mourir pauvre. « Je ne mourrai pas pauvre. Mon projet ? Je ne mourrai pas pauvre ! (…) Je sais que je veux avoir une belle vie. Sans amour, mais avec argent, oui (…) Quand tu as de l’argent tu peux acheter l’amour. (…) je ne veux pas d’un amour où j’aurais faim ». Mais pour elle, ce n’est ni facile d’avoir de l’argent ni facile d’avoir de l’amour. Il faut donc lutter. Parmi les moyens de lutte, elle parle de ce qu’on pourrait appeler un « déclassement amoureux », ce qui reviendrait à accepter de vivre avec un homme qu’on n’aime pas et qu’on ne choisirait jamais si on était en Haïti (homme trop âgé, ou peu attrayant physiquement, etc.…). Elle ajoute que parfois c’est ce déclassement qui permet d’avoir des papiers ou un logement. Ici encore, elle souligne que le plus important c’est la survie : « Tu vis pas ici par amour. Tu vis pour survivre. Ah ah ah ! C’est ça la vie d’ici. (…). C’est ça le pays dont tout le monde rêve. Tu vis pour survivre mais tu ne vis pas. Tu ne vis pas comme chez toi. (…) Tu vis pour subvenir à tes besoins et aux besoins de ta famille ». La lutte consiste aussi à accepter le racisme, soit de la part de ce mari blanc ou du regard social :
« Ici, même si t’es mariée, t’as un mari, si t’es étrangère, tu subis ça dans ton foyer. Tu n’auras jamais une vie heureuse. Même si l’homme t’aime, tu vas subir ça, le racisme social, dans sa famille… Ou peut-être demain si l’homme ne veut pas de toi, il va te dire : ‘C’est mon putain d’pays, fous-toi dehors !’ (…) Ça je l’ai subi. Je l’ai entendu plusieurs fois. Je ne veux pas dire que ça arrive toujours dans la vie, mais quand t’as ça, il faut savoir le supporter. Il faut savoir le supporter parce qu’ici, je le dis toujours, c’est une lutte acharnée que l’on mène. Tu peux passer toute ta vie à construire un bienêtre avec un homme et demain tu te retrouves à la rue ».
Le combat c’est aussi d’accepter de ne pas avoir la vie de famille rêvée, renoncer à vouloir faire « famille normale », les hommes ayant de l’argent étant souvent absents. « Même si tu as un homme dans ta vie, c’est pas facile, car le mari travaille aussi. Il rentre tard ». Elle explique alors que les plus gentils aident pour la cuisine ou le ménage mais que pour la plupart, ils (Blancs ici) ne mettent jamais la main à la pâte. Elle ajoute alors que toute la vie constitue un combat pour les femmes migrantes, puisque souvent le mari qui aime et partage les tâches est un homme sans papier (Noir ici). Elle conclut :
« Sois tu as une vie mais tu n’as pas la carte de séjour, soit tu as une carte mais tu n’as pas de vie ! (…) Ou tu as une carte, tu es libre, tu peux sortir, mais chez toi tu es toujours toute seule ; ou bien tu es tout le temps accompagnée chez toi, mais tu n’es pas libre d’aller dans la rue [car ton mari n’a pas de papiers et ne peut donc pas t’aider à te régulariser] (…) Si tu as ça [les sorties en amoureux], tu n’as pas l’argent. Si t’a l’argent, tu n’as pas ça. (…) Soit tu vis avec un vaurien qui attend que tu travailles pour lui, ou un homme qui travaille et qui a pas l’ temps pour toi ».
Elle éclate de rire en me disant qu’elle rit parfois de ces misères avec des copines haïtiennes qui se retrouvent chacune dans l’une ou l’autre de ces situations opposées : l’amour ou la survie. Des deux côtés, le mal est infini, dirait ici Corneille. Ces impasses sont aussi décrites par d’autres femmes qui, comme Vanya associent ces situations à la vie en contexte migratoire. Elles disent avoir vécu autrement en Haïti, et Vanya conclut : « Ici tu n’as pas tout. Tu n’as pas tout ». Ces femmes doivent donc choisir, entre deux manques, entre deux malheurs. Et souvent, ce sont les sentiments qui sont sacrifiés et le lot de plaisir qui devrait aller avec. Souvent, la sexualité est sacrifiée, même si ces femmes en parlent peu. Fabienne, qui a vécu en France dix ans sans jamais rentrer en Haïti, rêve de rentrer pour faire ceci : « dormir, me reposer, et faire l’amour, faire l’amour ». Vanya, elle, rêve de pouvoir faire l’amour avec autant d’hommes qu’elle voudrait. Quand je lui demande ce que veut dire pour elle « une vie de folie », elle me répond avant d’éclater de rire : « Je coucherais à droite et à gauche avec qui je veux. Aujourd’hui je serais avec celui-ci, et si ça ne marche pas, je prendrais un autre. Je ne me casserais pas la tête à construire un foyer. Un foyer stable que je n’arrive pas à trouver ». Le problème est aussi que les stratégies de ces femmes ne marchent pas forcément. Avec « ces connards de français » comme le dit Vanya, on peut perdre à la fois l’argent et les papiers, tout en passant à côté de l’amour. Quand ils rencontrent une autre femme, ils les laissent tomber sans tenir compte des impacts sociaux de cette rupture pour ces femmes qui leur sont dépendantes administrativement et quelque peu économiquement. D’où cette tendance à la haine pour ces hommes blancs français qu’elle encensait avant : « Tu peux les tuer. (…). Si tu n’es pas forte, tu peux te mettre à les haïr, à haïr tous ces putains de connards de Français qui sont ici. Tu peux les tuer quitte à te retrouver demain en prison. Il faut de la force. Il faut de la force. Pour vivre, pour s’en sortir ».
Il y a ainsi une contradiction profonde dans le roman amoureux de Vanya : les hommes pauvres (les Haïtiens et quelques Français gentils mais pauvres) sont à fuir puisqu’ils ne donnent rien qui puisse répondre à la stratégie de survie des femmes migrantes ; les hommes très bien placés sont des connards qui proposent une vie de luxe qui ne permet pas de s’en sortir après la rupture inévitable. Que faire alors ? Malgré tous ses essais, on n’a pas l’impression que Vanya — les autres non plus d’ailleurs — arrive à trouver une solution. Et comme pour tout le reste, Vanya réagit encore une fois par l’esquive. Elle dit ainsi avoir peur des hommes en général, et aujourd’hui, elle préfère ne plus faire confiance. Elle ajoute que c’est aussi l’histoire de ses parents qui l’a portée à la méfiance. Encore une fois, le roman familial marque la trajectoire amoureuse. Elle dit avoir grandi avec cette « haine » dans son cœur, la haine des hommes. Et après toutes ses déceptions amoureuses, elle préfère garder cette haine. « Pour l’instant, je ne peux pas dire que j’aimerai encore une personne. (…) Je ferme mon cœur pour ne pas aimer », dit cette femme qui, comme Zoune en Haïti, explique que c’est une stratégie pour ne pas souffrir, pour se protéger. Mais elle rêve qu’un jour ses enfants connaîtront ces belles histoires d’amour qui existent, dit cette femme qui regrette de ne pas en avoir connues.
Face à l’amour aussi, ce sont les enfants qui sont investis comme seule espace de réussite, dans un futur assez lointain finalement. La vie, c’est pour plus tard de toutes les façons. Mais cette femme a du mal à faire aujourd’hui le choix de la solitude. Elle ne veut ni vivre seule, ni vivre avec un homme quotidiennement, dit-elle. Elle ne veut pas se marier non plus. Mais encore pour les enfants, elle préfère avoir un compagnon. Elle explique : « En plus, si je n’avais pas d’enfant, je vivrais aussi une vie de folie. (…) Parce que ce qui te fait chercher un foyer stable où te sentir bien c’est pour les enfants, pour qu’ils aient le savoir-vivre, pour leur donner une bonne éducation, leur donner de l’amour, un foyer où il y a de l’amour. (…) Mes enfants parfois ont besoin d’un père auprès d’eux ».
Vanya fait passer sa vie de mère avant une « vie de femme ». Mais malgré tout, elle doit avoir un compagnon d’autant plus que, face à l’isolement lié à la migration, « Tu ne peux pas vivre seule », conclut-elle. Pour les enfants qui doivent pouvoir compter sur quelqu’un d’autre en cas de malheur, mais aussi pour elle. Elle sera aigrie si elle continue à rester seule, dit-elle. « À un certain moment, ça pèse sur toi », déclare-t-elle. C’est pour cela qu’elle a quand même « un copain » qui vient chez elle le week-end. Leur rencontre est digne d’un roman à l’eau de rose, dit-elle en précisant qu’il ne s’agit pourtant pas d’amour. Elle affirme ne rien aimer chez ce jeune français, blond aux yeux bleus qui en plus a de l’argent. Elle ajoute qu’elle ne se demande jamais si cet homme l’aime non plus. « Je préfère rester dans l’ignorance », déclare-t-elle. Il lui dit « je t’aime », mais elle ne le dit jamais. « Cela ne sortira pas de ma bouche ! », affirme Vanya.
L’amour reste interdit à cette femme, comme le croient d’ailleurs d’autres narratrices. Même celles qui, comme Vanya ou Laurette, laissent Haïti à cause d’une déception amoureuse ne recherchent pas l’amour dans la migration. Plus qu’une question de volonté, on peut voir aussi que leur condition leur interdit une réussite amoureuse, elles qui doivent courir après un passeport rouge, une carte bleue, tout en fuyant les frères haïtiens. Et dans cette fuite des hommes de leur communauté, ces femmes cherchent surtout à se protéger de la précarité, même si elles fuient aussi un sexisme qu’elles croient inévitable chez ces hommes. À ce niveau, le sexisme paraît encore plus insupportable encore que le racisme puisqu’il rappelle trop fortement les points douloureux de l’histoire familiale comme la souffrance des mères. Cette souffrance des mères est d’ailleurs, chez quelques-unes comme Vanya ou Fabienne, l’une des premières causes de la migration internationale. En France ces femmes deviennent mères à leur tour, ce qui leur permet de rêver d’une vie meilleure, sans amour mais avec la fierté face à la réussite de leur progéniture. Reste à se demander si l’amour maternel pourra réussir là où l’amour conjugal a échoué.
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Le déclassement des femmes haïtiennes en France témoigne d’une articulation des rapports sociaux où ces femmes étrangères en France par les rapports Nord/Sud deviennent pauvres, deviennent noires et deviennent femmes. Le verbe « devenir » ici vise à noter les formes différentes que prennent les rapports sociaux d’un pays à un autre ainsi que la manière dont la place des personnes dans un rapport social peut évoluer d’un contexte à un autre. Sans forcément changer de classe, passer d’un beau quartier à un logement social dans une HLM de banlieue a un sens qu’il a fallu comprendre dans cette recherche. Ces femmes tentent de dégager du sens sur leur vécu, ce qui les pousse à regarder à nouveau leur parcours, à voir en quoi leur « choix » de partir était finalement surdéterminé par leur place dans les rapports sociaux ou dans une histoire familiale qu’elles devaient réparer. Pour faire sens sur le passé, survivre au présent et construire l’avenir, ces femmes définissent des romans stratégiques où elles doivent abandonner la seule idée d’un roman familial qui échouerait à les valoriser aux yeux des familles françaises. Elles se réfugient dans le roman socio-historique qui les aide à faire face au racisme en remontant à une ascendance héroïque. Elles définissent un roman amoureux qui, ici encore se fonde sur les échecs sentimentaux ayant marqué leur vie personnelle ainsi que celle de leur mère. Si le roman socio-historique permet de réhabiliter Haïti aux yeux du monde, le roman amoureux rejette les hommes de ce pays, qu’ils vivent là-bas ou ici. Quand on considère ces romans stratégiques, on mesure la souffrance de ces femmes causée par leur place dans les rapports sociaux ainsi que leur détermination pour changer de vie.
Vanya est l’une de celles qui est la plus centrée sur le roman amoureux, comme on vient de le voir. L’esquive est son sport de combat. Troisième d’une famille de six enfants, elle a vu la misère de sa mère face à la polyandrie/maternité en série. Elle a vu également le fossé qui existait entre la vie de son père et les souffrances de sa mère après leur séparation. Elle a dû affronter le désamour d’une belle-mère et la rivalité de ses jeunes belles-soeurs, comme on le voit souvent dans les familles recomposées. Elle raconte tout cela avec tristesse et fonde au cœur de ces « tragédies » sa ligne de vie pour le futur. En gros, il faut fuir toutes ces situations et prendre la revanche de sa mère. Toutefois, elle n’arrive pas à déceler la frontière entre sa propre vie et celle de sa mère. Elle est sa mère, dit implicitement cette femme qui a peur de vivre tout ce qu’a vécu cette mère. Et malgré tous ses efforts, elle devient sa mère : elle a eu des enfants avec plusieurs hommes, n’a jamais pu construire une relation stable. Son cas montre la difficulté d’écarter dans sa vie personnelle des faits aussi marquants dans son milieu. Cette considération est valable ici, même si finalement cette femme a plutôt eu ses enfants en France. Je la nomme Vanya en référence au mot vanyan (vaillante), tellement elle a affiché une posture combative et déterminée marqué d’ailleurs par un certain déni de la réalité. Mais cette posture semble bien opposée à celle de la fuite et de l’esquive qu’on a analysées ensemble lors du dernier entretien. Et c’est dans le roman amoureux qu’on voit les limites de cette fuite. Elle a décidé de vivre plutôt avec des hommes français blancs à la suite de sa déception amoureuse en Haïti. Mais elle est aussi déçue par « les connards de français ». Une blessure n’efface pas une autre, et elle finit par fuir l’amour tout simplement. Ces femmes accumulent des blessures sans la possibilité d’accumuler des stratégies.
Parmi les trois migrantes retenues, Vanya est la seule à creuser véritablement son histoire familiale dans les entretiens. Laurette n’a pas connu ses parents biologiques et hésite à parler de ses parents adoptifs qui sont morts. Quand elle a parle d’Haïti, son discours porte plus sur son travail et tout le tissu relationnel qu’elle à construit grâce à cela. Elle a eu un parcours ascendant qui ressemble un peu à celle de Zoune et le niveau de vie de ces femmes qui ont accès à la migration internationale mais ne partent pas. Elle avait tout ce qu’il faut pour rester et savait que le déclassement l’attendait en France même si elle imaginait qu’elle s’en sortirait mieux. En gros, sa place n’est pas en France, et c’est aussi cela qui explique son sentiment de déclassement. Elle est à la fois une femme forte, force qui est d’ailleurs exploitée par les hommes haïtiens ou français, et parallèlement une femme ultra-fragilisée par le déclassement qui l’a empêché de travailler. Une déception amoureuse l’a forcée à venir en France et pendant nos derniers entretiens, elle n’a pas arrêté de crit iquer les femmes « sans-honte » qui se laissent piétiner par les hommes sous prétexte d’être amoureuses. Comment s’autoriser à aimer si on refuse d’être piétinée ? En se disant que certains hommes sont plus aimables que d’autres, ou en recherchant juste un père pour ses enfants et pour soi et non un mari. Pourtant, elle se retrouve à devoir faire famille normale en France, à cohabiter avec un homme alors qu’elle a envie de partir travailler ailleurs, à se soumettre à ses besoins domestiques alors qu’elle opte pour un partage égalitaire des responsabilités, etc. Les démarches administratives l’enferment encore plus dans ce trou où elle vit « pieds et mains liés », dit-elle. Elle cherche constamment à combler un vide que le familialisme du care ne le remplit que partiellement. Elle se réconforte de la présence des enfants mais se plaint de la frontière entre elle et les parents. La familialité est donc interdite, impossible au travail, ou dans la relation amoureuse.
Kouzin aussi parle et creuse peu sa généalogie. Le fait est qu’elle n’a pas connu ses parents. Elle a été élevée par une marraine qu’elle ne présente pas, comme si cette femme ne pouvait pas remplacer la famille, la « vraie ». Elle a commencé à avoir des enfants dès l’âge de 16 ans, ce qui fait que c’est plutôt cette marraine qui les a élevés. Elle n’a donc été ni fille, ni mère. Elle s’est plutôt consacrée à finir ses études et à travailler parallèlement, d’autant plus qu’aucun de ses trois co-géniteurs n’a jamais pris soin de son enfant. Elle a suivi un homme en France en laissant ses enfants en bas âge. Et après plus de 15 ans en France, elle n’a pu faire venir ses enfants. Elle explique tout cela comme une interdiction à être pleinement mère. En France, elle se retrouve à maintes reprises à s’occuper de jeunes enfants qui l’appellent maman. Elle analyse longuement la gêne que cela cause alors à ces mères françaises. Elle est empêchée de vivre dans le care ce lien qu’elle n’a jamais pu connaître dans sa propre vie. Elle raconte une histoire à laquelle manque beaucoup de pièces. Elle parle surtout d’elle, comme si elle n’état qu’un singleton dans ce monde. Elle vit seule en France aussi, et on pourrait se demander si le silence sur les autres n’est pas pour elle une stratégie pour avancer quand même. Puisque pour ses enfants, elle est obligée de rester ici, de travailler toujours plus, se plaint-elle. Et sa posture de singleton se rapproche bien de ce modèle de la nounou solo qui, dit-elle, conforte les familles françaises dans leur recherche d’harmonie.
Quand on regarde ces histoires, on voit à la fois le poids du social, la place grande ou insuffisante d’une famille reconstruite ou interdite, les contraintes et les stratégies, les volontés de réussite et les échecs. Sayad a analysé chez les migrants la double absence qui les empêche d’être pleinement dans le pays d’accueil alors qu’ils ne sont plus entièrement au pays d’origine. On peut bien sûr se demander comment elles supportent cette impossibilité d’être pleinement quelque part et d’y vivre de manière satisfaisante. On peut aussi regarder les histoires qu’elles se racontent pour exister quand même, ce qui construit les stratégies. Le discours (roman sociohistorique, roman familial, roman amoureux) aide à construire un moi qui évolue, avec des perspectives, et un moi qui a de la valeur surtout. Se dire héritières d’une nation de héros révolutionnaires noirs ou héritière d’une famille qui offrait une ascension sociale en Haïti les aide à tenir, à faire face à tout. Mais comment peut-on être dans un pays quand on est aussi enracinéE ou déracinéE dans un autre ? Ici, il ne peut s’agir de réussite ou d’échec, de stratégies ou d’actions qui aboutiraient à des résultats bien spécifiques. Il est aussi question de comment ces femmes habitent leurs corps, leurs vies, leurs lieux de vie et les lieux de leurs vies. Dans leur parcours, il y a beaucoup de renoncements, de douleur, de pertes, ce qu’on occulte dans une vision économiciste et évolutionniste de la migration. Cette vision fait penser à deux tendances opposées. D’une part, celle d’une migration épanouissante, faite de plaisirs et répondant à un simple désir de réussir qui ne porte à rien fuir, qui n’engage à aucune responsabilité envers les proches restés au pays. Cette vision est proprement du Nord, et découle de cette idée de « voyage » propre aux touristes ou aux expatriéEs. Parallèlement, il y a cette vision qu’on applique à « l’immigré économique » qui se déplace pour mieux gagner sa vie et envoyer de l’argent au pays. Ici dans l’imaginaire occidental les migrants « du Sud » ne cherchent que l’argent, si petit soit-il. Ce ne sont que des « ventres ». Il y a donc un déni total de leurs aspirations, des désirs de réalisation de soi, des souffrances qu’on fuit, du violence, du racisme, etc.
Elles arrivent en France avec un projet de vie qu’elles n’ont pas su réaliser, notamment à cause des difficultés administratives qui les enferme dès le début dans le travail déclassé. Mais ce travail sale et pénible, mal payé tandis qu’elles y passent tout leur temps, ce travail fait d’un relationnel dévalorisant qui exprime l’articulation des rapports sociaux peut pourtant être considéré comme leur forme de lutte. Elles ne l’ont pas choisie mais ont accepté de la mener au lieu de rester complètement sous la dépendance économique d’un homme ou de retourner dans leur pays d’origine. Le travail déclassé, aussi subi qu’il puisse être, reste en quelque sorte une stratégie de lutte. Dans ce travail, il est vrai qu’elles ressentent plus le racisme que le sexisme, à cause de la relation verticale féminisée. Elles choisissent alors de faire-avec, même si elles ne se disent pas prêtes à tout accepter non plus. C’est dans leur couple qu’elles risquent de ressentir le sexisme. À ce niveau, pour certaines, le choix est clair et net : elles refusent de faire avec le sexisme, surtout dans les contextes de pauvreté qui le rendent encore plus violent. Finalement, on a l’impression qu’elles fuient encore plus le sexisme que le racisme, qu’elles choisissent le racisme des hommes blancs pour éviter le sexisme des Haïtiens. Or à moins de penser que le sexisme est l’apanage des Haïtiens ou des hommes pauvres, on peut voir la limite de leur choix. Tout cela explique que le roman amoureux soit plus complexe que les autres. Les femmes doivent se trouver le partenaire idéal malgré l’emprise des rapports sociaux. Il y a le patriarcat, le racisme et la nécessité de trouver des stratégies de survie économique et administrative, tout ce qui restreint finalement les choix amoureux qui s’offrent à elles. Cela les enferme aussi dans des choix amoureux ou l’objectif est de stabiliser leur situation sociale, en faisant le sacrifice de leur bien-être, le sacrifice de l’amour. L’une des questions sous-jacentes de ces romans stratégiques c’est l’amour : comment s’apporter de l’amour à soi dans des parcours marqués par le rejet, la dévalorisation, la violence, l’exploitation, la solitude ? Les romans sociohistoriques et familiaux sont une forme de réponse. Mais le roman amoureux montre plutôt le sacrifice de l’amour et du plaisir. Ces romans stratégiques sont une face complètement cachée que ne visibilisent pas les discours sur la migration notamment parce qu’en général ce ne sont pas les concernéEs qui ont voix au chapitre. Leurs stratégies de survie sont souvent caricaturées et racontées pour mettre en valeur leurs amiEs/alliéEs blancHEs qui les auraient sauvéEs, ou pour dévaloriser ces étrangerEs considérés comme des rapaces (croqueuses d’aides sociales ou de maris blancs).
Les stratégies recensées ici ne paraissent pas toujours logiques et ne répondent pas forcément à un raisonnement sans faille. Mais elles restent pleinement humaines et ne sont peut-être pas si exceptionnelles. Comment les femmes françaises blanches réagissent-elles face aux rapports sociaux croisés ? Quels rapports sociaux doivent-elles affronter ? Développent-elles des stratégies face au travail et à la vie familiale ? Avant de répondre à ces questions, il faudrait d’abord regarder de quelle manière elles s’investissent au travail. Cela permettra de comprendre pourquoi elles ont recours à la force de travail des migrantes haïtiennes. Le lien entre le service domestique des migrantes et la vie des femmes françaises -notamment leur travail- constitue le cinquième maillon de cette chaîne de migration et de travail. C’est ce que je vais développer dans la partie suivante.
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(117) Ces femmes ont intériorisé le colorisme, ce qui fait que Vanya n’aime pas les personnes « trop foncées », dit-elle. Ce colorisme est intériorisé par les hommes aussi, ce que critiquent ces femmes qui se plaignent aussi d’être rejetées par leur compagnon noir qui court après une femme claire. L’attirance des hommes noirs pour les femmes blanches est décrite dans plusieurs fictions. Les romans de Dany Laferrière et principalement le premier Comment faire l'amour avec un nègre sans se fatiguer ? (Montréal : VLB, 1985) décrivent ce phénomène chez une catégorie de migrants haïtiens. Et au-delà d’une question d’attirance, certains se fondent voient une idée de « vengeance de race » dans les relations entre hommes noirs (anciens esclaves) et femmes blanches (image de « la compagne du maître »). Le texte de Maurice Sixto, J’ai vengé la race, développe cet aspect.
(118) Dans plusieurs romans, particulièrement Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer ?, Dany Laferrière (1985) peint une attirance des hommes noirs pour les femmes blanches. Cette recherche des femmes blanches marcherait de pair avec un certain mépris pour les femmes noires. Mais dans les échanges avec la communauté haïtienne, ce n’est pas tellement cet élément qui revient. Au contraire, il y a aussi, malgré la critique des femmes haïtiennes trop émancipées en France, une idéalisation des Haïtiennes, de leur cuisine, de leur apparence physique, de leur courage, etc.
(119) Il faut dénoncer ces préjugés, tout en reconnaissant que les droits sociaux sont plus vastes en France, comme les allocations familiales (la PAJE par exemple) qui n’existent pas en Haiti.
(120) Ici on peut penser à l’infidélité qu’elle a critiquée préalablement.