En construction
Dans une rencontre avec les paysannes du Centre, une participante énonce : « Si ni l’homme ni la femme ne trouvent du temps pour le travail domestique, c’est qu’ils gagnent de l’argent ! ». C’est à partir de cette donnée qu’elle conclut que le couple peut dans un tel cas engager une travailleuse domestique. Pourtant, dans certaines familles, hommes et femmes se surinvestissent au travail mais sans pour autant accumuler suffisamment d’argent pour avoir recours à la main-d’oeuvre domestique. Cette situation est présente à la fois en France et en Haïti. Or on ne peut pas prétendre que ces personnes qui peuvent moins se permettre l’externalisation ont moins de besoins de conciliation. C’est d’ailleurs le cas pour les servantes. Pourtant, toutes disent préférer travailler avec les « riches ».
Zoune n’est pas la plus « riche » des patronnes questionnées. Et ici, quand on parle de « patronnes riches », on utilise le mot de certaines servantes comme Sὸ Nana qui parle des bourgeois. Mais tout cela est relatif à sa grande pauvreté de servante. Une patronne qui a un travail décent et un minimum pour ne pas avoir à se soucier de certains besoins primaires, est une patronne riche. Alors qu’une patronne pauvre, selon elle, n’arrive même pas à lui payer son salaire. Dans cette représentation, peut ainsi considérer Zoune comme une « patronne riche » tout en sachant qu’elle appartient plutôt à une classe moyenne d’origine populaire qui s’est élevée grâce à l’instruction.
Cette patronne critique le traitement réservé aux servantes et trouve que le MCFDF, avec sa proposition de loi, reste en retard par rapport à ce qu’elle devrait proposer ainsi que par rapport aux efforts de certaines familles pour bien traiter leur servante. Elle explique que dès le départ, sa servante gagnait toujours plus que ce salaire minimum fixé alors pour les travailleur-euse-s des manufactures. Sans dire à combien s’élève le salaire de sa servante, elle dit lui verser un salaire décent, d’abord pour ne pas avoir affaire à une employée frustrée qui s’occuperait mal de son enfant. Ensuite, pour tout simplement respecter l’humanité de l’employée. Comme le disait sa propre mère : « C’est une personne, il faut la traiter comme une personne ! ». Voilà pourquoi elle critique aussi cette proposition de loi du MCFDF (2007) : « Je ne comprends pas que ce soit maintenant que les législateurs viennent avec des lois comme ça ! (…) Ce ministère est créé depuis quelques temps ! Ce qui est valable pour toi en tant que ministre, en tant qu’employée de ce ministère, pourquoi il ne le serait pas pour touTEs les employéEs ? Moi c’est comme ça que je raisonne. Pourquoi ce qui est valable pour moi, ce pour quoi je me suis battue, ne serait pas valable pour mon employée ? ». Elle dit en outre donner encore plus de congés à son employée que ce qui est prévu par cette proposition de loi, puisqu’elle part toujours un mois à l’étranger tous les ans. Sa servante aussi dispose de tous ses dimanches, bénéficie du 13e mois et avait le 14e mois quand l’Etat donnait ce salaire. Elle a aussi une autre formule qui consiste à « ménager la ménagère ». C’est ainsi qu’elle explique le fait qu’elle engageait aussi une cuisinière et une lavandière quand son enfant était entièrement gardée à la maison par la servante. Cette servante qui gardait son enfant n’avait en plus qu’à s’occuper du ménage dans les parties communes, et jamais dans les chambres. C’est Zoune aussi qui se chargeait des courses. Elle argumente :
« Moi je n’ai pas de bête de somme chez moi. (…) C’est une personne qui travaille, point final ! Et je dois la ménager le plus possible puisqu’il y a plein de choses que je fais qui ne me sont possible que parce que je peux me reposer sur elle. Tu dois ménager la personne le plus possible. (..) Et comme tu n’as aucune certitude que la personne que tu vas trouver va prendre son travail à cœur, quand tu as une bonne employée chez toi, tu dois bien la traiter. Mieux encore ce qui est dit dans la loi, etc. Tu dois t’assurer que tu fidélises la personne. C’est le principe de…c’est le principe ! ».
Zoune a des principes qu’elle déclare humanistes, mais qui ne la ruinent pas financièrement puisqu’elle a un bon revenu. Mais ces principes, puisqu’ils sont humanistes, sont-ils généralisables ? Madanpas respecte-elle les mêmes principes ?
Sὸ Nana explique avoir travaillé pour des « patronnes pauvres », qui n’ont ni l’argent pour externaliser, ni le temps de s’occuper elles-mêmes de tous leurs besoins. D’autres « ne travaillent pas » mais ne peuvent payer les servantes qu’elles emploient malgré tout. Sò Nana conclut que cela ne lui servait à rien de travailler chez les femmes pauvres de son quartier.
Certaines patronnes interviewées en 2008 vont même jusqu’à prétendre que plus les patronnes sont pauvres, plus elles sont maltraitantes en mobilisant plusieurs argument notamment celui de la haine entre compagnons/compagnes d’infortune. Elles reprennent ainsi le proverbe haïtien Depi nan ginen nèg rayi nèg (depuis la Guinée les nègres haïssaient les nègres). La maltraitance des travailleuses domestiques et restavèk par les plus pauvres fait objet de plusieurs écrits. En plus, les « petit-bourgeois », classe moins riche et moins constituée de blancHEs sont plus maltraitantes que la grande bourgeoisie, écrit Labelle (1987). Les relations plus hiérarchiques, plus autoritaires et plus méprisantes sont alors expliquées par une plus grande nécessité de se démarquer. Madanpas serait-elle plus maltraitante que Zoune ?
Madanpas est une patronne pauvre. Elle a été si pauvre qu’avant elle n’avait même pas d’argent pour engager une servante ou entretenir une restavèk. Elle travaillait comme couturière, parfois à son compte et d’autres fois dans les manufactures (faktori) pour élever ses six enfants. Ces faktori représentent 45% du secteur industriel métropolitaine(85). Elles sont majoritairement dans la sous-traitance, et l’industrie d’habillement, largement féminisé où Madanpas travaillait, reste celle qui propose les plus faibles salaires. Gilbert (2001) explique que les patrons de ce secteur préfèrent une main-d’oeuvre féminine dite plus docile donc taillable et corvéable. L’auteure critique dans ces usines les mauvaises conditions de travail, la faiblesse des prestations comme le congé maternité, ainsi que les problèmes de conciliation. Ici aussi, on pourrait paraphraser Kergoat (1978) pour dire que les ouvrières ne sont pas des ouvriers. Pourtant, ce travail est très recherché par les femmes pauvres qui, quand elles sont licenciées doivent se rabattre sur le petit commerce informel ou la domesticité, d’après Anglade (1986).
Madanpas gagnait plus dans la manufacture mais travaillait péniblement. « La vie est une lutte. Tu es obligée d’apprendre à souffrir car il n’existe pas de travail facile ». Elle a parlé de son poste, de ses tâches, de la place des femmes dans la manufacture, etc. Et elle souligne des horaires impossibles qui la font sortir tôt de chez elle pour rentrer trop tard, parfois sans pause dans la journée. Quand elle rentrait, parfois elle était trop fatiguée pour cuisiner. En 1990, l’usine a fermé. Elle a travaillé désormais chez elle. « J’ai recommencé à coudre chez moi. Tu ne peux pas rester là sans rien faire. La famille est sous ta responsabilité. Tu dois te débrouiller pour vivre », explique-t-elle. Cette femme très investie dans le projet parental a aussi saisi cette chance d’être à la maison tout en exerçant un travail productif. Pour elle, la conciliation était plus facile ainsi.
Cette femme n’avait pas de quoi externaliser. En même temps, malgré sa pauvreté, elle n’avait jamais travaillé comme bonne même si elle aussi venait des campagnes. « je n’étais pas obligée de travailler comme servante à Port-au-Prince puisque j’avais la couture. Mais je l’aurais fait si c’était la seule solution pour éduquer mes enfants ». Elle ajoute :
« Il n’y a aucun travail que je trouve trop humiliant, dès qu’il s’agit d’élever mes enfants. Mais je ne passerai pas tout mon temps à aider les enfants des autres alors que les miens restent là à souffrir. Il y a des gens comme ça. Elles gâtent les enfants des autres et pourtant les leurs, elles les négligent. Les siennes ne vont pas à l’école et pourtant elle s’occupent des enfants des autres. Je ne peux pas faire ça. Je m’occuperai de ton enfant, mais avec cet argent, je dois envoyer mon enfant à l’école ».
Lorsque ses enfants étaient plus petits, elle explique que le coût de la vie était moins élevé. Mais malgré tout, elle n’avait toujours pas d’argent pour payer une servante. « Je faisais tout en même temps », dit-elle. Son mari passait d’un type de travail à un autre mais œuvrait plutôt à l’extérieur. Mais toujours en priorisant ses enfants, elle a fait le choix de ne pas recourir à une restavèk. Elle développe : « Quand tu élèves ton enfant avec d’autres personnes, il développe plein de choses que tu ne peux pas détecter. Quand tu prends des enfants en domesticité, tu ne peux pas découvrir chez tes enfants ce qu’ils font de bien ou de mal. Parce que comme c’est ton enfant, quand il fait quelque chose de mal, il te dit que c’est la restavèk qui l’a fait. (…) J’étais obligée de ne pas prendre d’enfant avec moi ». Elle évitait ainsi le traitement différentiel que vivent souvent les restavèk relativement aux autres enfants de la maison. Mais cette fois-ci, elle critique ce traitement pas en ce qu’il détruit chez la personne rabaissée (la restavèk) mais plutôt en ce qu’il « pourrit » chez ces enfants qui deviennent gâtés. C’est aussi pour éviter ce traitement différentiel dans l’éducation qu’elle a préféré ne pas avoir de restavèk. Cette patronne a actuellement une servante qu’elle paie à partir de son seul revenu et les aides que lui donnent ses enfants. Elle a aussi un jeune homme restavèk depuis que ses enfants sont devenus grands : ils peuvent l’aider dans l’entretien du restavèk, et en même temps ils n’étaient plus disponibles pour l’aider à la maison. Son restavèk, un jeune homme qu’elle permet d’aller à l’école précise-t-elle, fait le ménage et s’occupe d’approvisionner la maison en eau.
Cette femme est l’une des seules à insister sur l’importance de la présence de son mari qui participait au travail domestique. Elle dit avoir élevé les enfants avec son mari qui faisait toute sorte de tâche domestique, même si en réalité ce mari travaillait surtout à l’extérieur. Lui aussi a accepté de sacrifier sa réussite personnelle à celle des enfants, en acceptant de quitter son poste de pasteur en province pour tout recommencer à Port-au-Prince. Cette femme insiste aussi sur le travail de ses enfants. Garçons et filles se responsabilisaient pareillement dans les activités domestiques même si elle leur laissait du temps pour leurs études : « Dès leur plus jeune âge, j’apprenais à mes enfants à faire à manger, pendant que je cousais, (…) pour qu’’ils puissent se débrouiller demain. (…) Les filles comme les garçons ! ». En plus, les enfants ont appris à gagner de l’argent très tôt aussi, en faisant par exemple l’aide aux devoirs pour les enfants du quartier. Sa fille a appris à coudre et elle aussi ramenait de l’argent au ménage. La division sexuelle du travail marque effectivement cette famille où, même si les parents gagnent tous deux de l’argent, le père est plutôt à l’extérieur et la mère à la maison. Les garçons font l’aide au devoir et la fille la couture. Pourtant, c’est aussi dans cette famille que le partage des tâches domestique est posé : partage entre mère et père, entre parents et enfants, entre fille et garçon. C’est un fait que, lorsque l’externalisation paraît impossible, le partage des tâches s’impose plus. Il devient un principe, le principe, même s’il peut avoir ses failles. Et plus tard, même quand elle avait une servante ou le restavèk, ses enfants ont continué à aider. Cette patronne explique : « Il n’est pas question de faire travailler la servante alors que mes enfants ne font rien ». Pourtant, dans le discours de Zoune, comme celui des patronnes interviewées en groupe en 2012, le partage des tâches est quasiment absent. Seule l’externalisation fait objet d’analyse ou de critique. Les familles pauvres auraient donc cet « avantage » de ne pas pouvoir externaliser, avantage qui les pousserait à questionner plus que les autres le partage des tâches.
Par ailleurs, lorsque Madanpas a commencé à pouvoir se payer une servante, elle a pris quelqu’un de sa famille qu’elle prétend aider. Mais cette travailleuse ne reçoit pas un salaire fixe. Madanpas explique qu’elle n’aurait pas les moyens de lui verser un vrai salaire, mais qu’elle lui donne quand même « quelque chose » : « Avec ce que je lui donne, elle se débrouille quand même. Même si cela ne suffit pas, ça a un poids quand même ». Elle déclare ceci à propos de cette « aide » : « Quelle aide ? La personne ne peut pas venir travailler ici toute la journée et tu la regardes dans le blanc des yeux comme ça chaque jour. Tu lui donnes un peu d’argent. Cet argent, elle a des enfants, elle peut l’utiliser pour ses enfants. Tu l’aides, elle t’aide ! C’est ça l’aide. (…) L’enfant qui reste avec toi, ce que tu peux faire pour lui, tu le mets à l’école ». Cette servante est engagée dans cette même situation d’ « aide réciproque » décrite avant dans le système restavèk. On voit d’ailleurs, dans cette citation, comment Madanpas fait le lien entre les deux types de travail. Et ici encore, pour insister sur l’importance de son apport dans l’échange, Madanpas dit donner du temps à sa servante pour qu’elle puisse prendre soin de ses propres enfants.
Pourtant, sans sous-estimer cette possibilité de conciliation que Madanpas dit offrir à sa servante, certaines travailleuses disent ne trouver aucun avantage à travailler chez les pauvres. Sò Nana critique non seulement le faible salaire que d’ailleurs ces patronnes n’arrivent même pas à honorer régulièrement, mais aussi les maigres moyens de la maison qui fait qu’elles ne peuvent compter sur aucun « reste ». Il n’y a pas de monnaie à garder après les courses, c’est à peine si elle mange à sa faim, etc. Elle déclare : « Je ne peux pas en tant que pauvre aller travailler chez une femme aussi pauvre que moi ! C’est pour des raisons économiques que je pars travailler ! ». Elle évite ainsi de travailler dans son quartier où, dit-elle, il n’y a que des patronnes pauvres. Travailler à côté permet de gérer les problèmes de conciliation. Mais on travaille d’abord pour gagner de l’argent !
Sὸ Nana critique ainsi le désavantage économique des « maisons pauvres ». Mais elle n’a jamais déclaré que les patronnes pauvres étaient plus « méchantes » ou qu’elles humiliaient plus que les autres leur servante. Il est important de souligner la différence entre le « traitement » des servantes et les « relations » qu’elles entretiennent avec les patronnes (Joseph, 2008). La différence entre patronnes pauvres et riches semble plutôt se trouver dans le traitement des bonnes, ce qui fait que dans les familles riches elles peuvent manger mieux, dormir dans des conditions plus décentes, avoir un salaire plus élevé, voire parfois travailler moins puisque le personnel domestique est souvent plus important. Mais la maltraitance ou la bienveillance semble exister partout, à la fois chez les riches et chez les pauvres. Labelle (1987) décrit en ce sens la maltraitance des servantes dans la bourgeoisie. Cette recherche ne permet pas de dire concrètement en quoi les patronnes interviewées seraient maltraitantes ou pas. Ici, j’analyse le discours des patronnes qui toutes font éloge de leur « bonté ». Et ces discours ne montrent pas que les patronnes riches seraient plus « bonnes » que les autres.
Madanpas dit choisir de ne jamais être méchante avec les gens. Elle se fonde alors sur les principes appris de ses parents mais surtout sur les paroles de la Bible qui portent à considérer l’autre comme « une personne comme toi ». Elle rejette le traitement différentiel en se disant : « Parce que Dieu dit que la mesure que tu utilises pour tes frères sera celle qui sera utilisée pour te mesurer ». Madanpas se réfère donc à une morale chrétienne et Zoune aux principes humanistes, mais toutes deux arrivent à la même conclusion : la servante est un être humain, une personne comme elles, ce qui impose de bien la traiter. Mais, le traitement est alors différent en fonction des moyens économiques des familles. Ces propos de Zoune résument d’ailleurs cela : « Tu as affaire à un être humain, c’est la première condition. Tu as affaire à un être humain, tu as une manière de traiter un être humain. Bon, ceci dit, Tu as une manière de traiter un être humain, mais aussi tu as les moyens qui te permettent de faire ça. Parce qu’il y a des gens qui ne peuvent pas payer le salaire minimum à leur employé parce qu’eux-mêmes n’ont pas un salaire qui va au-delà du salaire minimum. Tu ne peux pas leur demander de faire ça ». Le travail domestique étant un travail subalterne, le traitement des employées dépend grandement des conditions de vie des patronNEs.
Colette Lespinasse, interviewée pour le GARR dans le cadre de cette recherche, pense qu’il faut fixer un salaire minimum pour le service domestique. Quand je lui parle alors des « patronnes pauvres », elle défend une idée qu’on pourrait résumer ainsi : « Pas d’argent, pas de bonne! ». C’est d’ailleurs à cela que les interviewées se réfèrent quand je leur demande ce qu’elles savent du service domestique à l’étranger. Elles précisent souvent que seuls les « riches » peuvent avoir une bonne dans ces pays. Lespinasse propose aussi l’idée du salaire horaire qui permet aux pauvres d’externaliser également, mais pour un temps réduit. Et là, on se retrouve encore dans les modèles occidentaux où les « servantes » n’existeraient plus mais plutôt des employées de service engagées sur un temps précis et pour des tâches bien précises. A ce niveau, le Nord serait donc l’idéal dans la représentation des femmes haïtiennes.
Aujourd’hui, il y a une évolution dans la manière de considérer les servantes, et surtout les restavèk, dont le nombre a probablement diminué, et qui sont plutôt placées dans les familles pauvres qui n’ont pas suffisamment d’argent pour engager une main-d'œuvre payée. Pourtant, quand on écoute Zoune parler de sa petite nièce, quel statut donner à cette jeune fille ? Le jeune homme qui habite chez Madanpas peut être considéré comme restavèk. Pourtant entre ces deux jeunes, il y a beaucoup de choses communes : leurs parents ne peuvent pas subvenir à leurs besoins ; une femme les prend en charge et leur paie la scolarité ; il-elle participent au travail domestique qui est essentiellement effectué par une servante ; il-elle ont accès au loisir, la jeune fille hébergée par Zoune aux activités extra/para scolaires et aux évènements culturels, le jeune homme habitant chez Madanpas aux groupes et chorales de son église. La jeune fille va dans une meilleure école que le jeune homme, et elle ne va pas chercher de l’eau, ce qui s’explique par les différences de classe entre Zoune et Madanpas. Pourquoi alors le jeune homme serait considéré comme restavèk et pas la jeune fille ? Ici, il ne s’agit nullement de reprocher à des personnes d’avoir chez elles des personnes qui ne sont pas leur enfant ou de justifier le système des restavèk. Il est surtout question de critiquer une manière d’analyser la situation actuelle qui porterait à croire que, actuellement, seulEs les pauvres ont des « restavèk ». Il faut aussi souligner que le service domestique n’est ni le fruit d’une simple cruauté humaine que critiquent par exemple les médias et les organisations internationales à propos des restavèk, ni le fruit d’un élan particulier à la solidarité dont se vantent les patronnes. Le service domestique résulte de la rencontre de deux besoins : les besoins de conciliation des patronnes et les nécessités économiques des femmes et enfants pauvres. Mais les femmes et enfants pauvres et les patronnes n’habitent pas forcément le même quartier, surtout dans le cas des patronnes riches.
Il existe une « géographie de la pauvreté » qui croise une géographie des migrations d’ailleurs, qui explique que les femmes provenant du département du sud d’Haïti habitent, puis travaillent, dans la banlieue sud-ouest de la capitale, zone qui se bidonvillise de plus en plus. Carrefour, Matissant, Carrefour-Feuilles, c’est surtout à ces endroits que se sont installées mes interviewées qui viennent du département du Sud ou de la Grande-Anse. D’autres comme Sὸ Nana vont au Bel-air. Sentàn reste ici une exception puisqu’elle vient du Sud et habite à Pétion-Ville. Elle vit dans un bidonville qui est très éloignée de la maison de sa patronne. Cette femme qui n’a pas d’argent pour les transports effectue 2 heures de marche pour aller au travail et autant pour rentrer chez elle. Elle doit se lever dès 5 heures pour arriver au travail à 7 heures. Pour éviter la fatigue de ces 4 heures de marche, elle devrait dépenser au total 1 200 gourdes par mois (soit 60 gourdes par jour), ce qui serait énorme pour son salaire de 3 500 gourdes (34,28% du salaire).
Les patronnes reprennent aussi cette géographie de la pauvreté. Elles jugent le savoir-faire des servantes qu’elles recrutent en fonction de là où elles habitent donc, a priori, de là où elles savent travailler. D’abord, c’est à l’apparence physique des servantes qu’on détermine où elles habitent ou/et travaillent. Or, la géographie de la pauvreté, elles la portent sur la peau. Le corps peut causer de la honte. Et on peut noter dans les propos de cette servante le regard méprisant que ces patronnes portent sur ce corps estimé avec des mots (« ça », « sa a » en créole) qui le chosifient. Il devient ainsi une marchandise dans ces discussions entre patronne et courtier qui rappelle des scènes de commerce d’esclaves noirs.
En plus, le corps expose le niveau de savoir-faire, car un corps laid et maigre est renvoyé à une expérience professionnelle qui se réduit à l’entretien de « maisons pauvres ». Sὸ Nana rapporte un entretien qu’elle a passé en présence d’un courtier qui l’a indiquée pour le service domestique dans une maison à Turgeau. Elle a présenté ses talents de cuisinière puis elle a négocié un salaire. Mais tout se gâte quand elle affirme habiter à Bel-air :
« Tout était conclu entre nous quand elle me demande : ‘Où habites-tu ?’. Tu sais que le Bel air est une mauvaise zone, qui a une mauvaise renommée. Et pourtant, je trouve que tout va bien dans ce quartier. Mais elle me demande où j’habite et j’ai répondu : ‘Au Bel-air’. (…) Elle dit au courtier: ‘C’est le quartier des Chimè bandits! Si j’ai du mal à lui payer, elle me livrera aux bandits !’. J’avais tellement honte quand elle a dit ça ! C’est vrai oui ! Plus tard, sur le chemin du retour, Fosten m’a dit : ‘J’ai complètement oublié de te dire que si la dame te demande où tu habites tu ne dois pas dire que c’est au Bel air !’ ».
Dans les grandes maisons, les servantes sont ainsi discriminées dans leur vie, rejetées dans leur mode de vie des pauvres, le savoir-faire, leur savoir-vivre, leur savoir-être, leur « savoir-être ensemble ».
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Le surinvestissement dans le travail professionnel semble justifier aux yeux des patronnes le recours à l’externalisation, surtout pour celles qui ont des enfants. Entre famille et travail, il leur reste peu de place, surtout si elles s’adonnent à un ensemble d’activités bénévoles, coups de main/cœur qu’il est difficile de classer entre loisir et travail. L’externalisation ici s’exerce dans le contexte particulier d’Haïti où les services sociaux de base et les infrastructures font défaut alors que la main-d'œuvre domestique est peu chère payée comparativement aux pays du Nord. Les responsabilités des patronnes sont alors importantes, y compris leur devoir face à la famille élargie qui les pousse à toujours travailler plus. Mais si les patronnes vivent relativement mieux par rapport aux servantes, il existe aussi des patronnes pauvres qui trouvent pourtant des femmes encore plus pauvres pour les remplacer dans le domestique. La situation de ces servantes se rapproche à certains niveaux de celle des restavèk, notamment dans le fait que le travail est souvent rétribué par des avantages en nature. Cependant si les différences de traitement sont évidentes dépendamment de la pauvreté ou de la richesse des patronnes, rien dans le discours des employeuses interviewées ne permet de classer la méchanceté comme l’apanage des plus pauvres. La morale de la justice (Ibos, 2008) qu’elle soit humaniste ou chrétienne marque le propos de ces deux classes de femmes. Si concrètement les maisons pauvres ne laissent aucun avantage aux servantes, les grandes maisons peuvent être le théâtre des scènes d’humiliation pour ces corps méprisés dans leur savoir-être et leur savoir-faire.
Se pose aussi la question de la valeur absolue du travail domestique. Même si l’Etat a récemment fixé pour ce travail un salaire minimum, la valeur monétaire de ce travail semble assez relative. La valeur du travail de la travailleuse domestique dépend à la fois des revenus de la patronne et de l’appréciation que la patronne en fait. Le salaire se fait à la discrétion des patronnes, ce qui soumet les travailleuses à l’arbitraire ainsi qu’à une grande précarité. Les patronnes jouissent alors de leur statut comme d’un pouvoir, modulent leur acte à partir d’un contrat moral qui semble pouvoir toujours être réécrit à tout moment. Et finalement, les travailleuses doivent s’accommoder collectivement des moyens économiques des différentes classes de femmes en Haïti, sachant que toutes les patronnes n’ont pas la même voix dans cette répartition, n’ont pas les mêmes possibilités.
La faiblesse de la législation à ce niveau fait que les patronnes, constamment renvoyées à leur sens moral, décident arbitrairement de la justesse ou de la justice à appliquer dans la relation de travail. Il est alors possible d’établir un parallèle entre cette relation de travail et l’esclavage où la valeur de l’esclave dépendant du maître qui voulait tout avoir sans que cela ne lui coûte beaucoup. Cela pose une question plus subjective pour les travailleuses qui ne peuvent avoir de certitude sur ce qu’elles valent. « Qu’est ce que je vaux ? Que vaut mon travail ? ». La réponse à ces questions varient en fonction des situations de travail et ne dépend pas des travailleuses elles-mêmes, alors que ces interrogations posent une question encore plus fondamentale : « Quelle est ma valeur dans la société ? ».
On voit également ici comment la déficience de l’État semble permettre une forme d’appui des pauvres sur de plus pauvres. Le système restavèk qui représente finalement l’exploitation d’une classe rurale pauvre par une classe pauvre urbaine en est une parfaite illustration. On doit rappeler que cette classe pauvre urbaine est aussi, en grande partie, issue de la migration nterne des ruraux. C’est d’ailleurs ce qui explique la grande proximité de ces familles urbaines avec les familles d’origine des restavèk. D’où les liens de parenté ou de voisinage entre ces familles urbaines et les parents des restavèk qui les leur confient. Dans cette exploitation des pauvres par les pauvres se configure une sorte de mini-capitalisme où des personnes pas riches du tout doivent re-moraliser en permanence leur pratique d’employeuse.
Les servantes sont dans une relation salariale mais, comme pour les restavèk, elles sont soumises à des relations structurellement ambiguës qui ne peuvent pas, vu l’état du marché du travail et du droit du travail, se jouer sur le plan strict des rapports professionnels. Cette ambigüité marque souvent le care en général. Le soin de la personne est toujours considéré entre travail et amour, ce qui porte parfois à relativiser sa rémunération. L’ambigüité s’installe alors en mobilisant le registre des sentiments. La travailleuse doit aimer, donc ne doit penser à l’argent que de manière secondaire. L’ambigüité, qui s’associe au moralisme et à l’arbitraire, s’installe en mobilisant le registre des conditions matérielles. Chaque patronne peut à tout moment se référer à sa condition matérielle pour fixer un salaire qui lui coûte peu ou ne lui coûte rien. La patronne ne consentira alors à donner qu’un rien qui sera toujours indispensable pour la travailleuse. Ici, c’est à la fois la situation des patronnes et celle toujours plus précaire des travailleuses qui rentrent en jeu.
On est encore au deuxième maillon de la chaîne qui lie le service domestique des servantes souvent issues du milieu rural au travail non-domestique des patronnes. On notera que plusieurs femmes expliquent l’externalisation par leur statut de mère. Mais dans la plupart des cas, c’est le reste du domestique souvent appelé travail ménager qui détermine l’externalisation, et non le care. Cela s’explique par le manque d’infrastructures et d’accès aux services sociaux de base, comme on l’a vu. Et si Zoune et Madanpas témoignent un attachement à leurs enfants, le care prend peu de place dans le discours des employeuses et employées en Haïti. Même dans les familles où l’on emploie une servante pour les enfants, cette travailleuse a souvent bien d’autres tâches, comme si le soin et l’accompagnement des enfants n’était pas une en soi. Les servantes disent aussi à propos des mères en congé maternité qu’elles ne font rien. Il y a donc une grande invisibilisation du care en Haïti, ce qui porte à penser à une société de « non-care », de même qu’on parle de « société du care » pour certains pays du Nord. Existe-t-il par exemple une autre manière d’être mère dans les sociétés du Sud ? Avant de comprendre les différences qui existent entre cette maternité affichée sans culpabilité par Zoune et celle qu’expriment certaines patronnes françaises, avant même de comprendre pourquoi des mères du Sud deviennent des nounous au Nord, il faut regarder les rapports sociaux en Haïti. Ces rapports rapprochent et divisent les femmes même si, comme on l’a vu, leur situation est liée. Quand on regarde la vie des patronnes, on peut voir les rapports sociaux dans leurs expressions les plus concrètes : soit les divisions du travail dans les maisons avec ou sans hommes, ou encore dans les relations de travail avec les travailleuses plus ou moins inférieures en terme de classe. A partir des histoires des femmes vivant en Haïti, qu’elles soient paysannes, servantes ou patronnes, il est possible d’établir une topologie des rapports sociaux dans des contextes marquées par la grande pauvreté. Ces histoires aident aussi à comprendre ce que les femmes de tous horizons arrivent à faire de ce que la société a fait d’elles.
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(85) Selon l’ECVMAS (2014) l’industrie manufacturière ne représente que 2,8% des emplois.