En construction
Myrtha Gilbert (2001) propose une mention spéciale pour les employées domestiques qui représentent, selon elle, la couche la plus méprisée et la plus maltraitée des salariéEs en Haïti. Souvent, pour changer les conditions de travail des servantes, on pense à certains aspects comme leur temps de travail ou de repos, aux vacances, à leur entretien par la famille qui les emploie (Piette, 2001; Vidal, 2007). L’avant-projet de loi du gouvernement Haïtien (2007) proposé par le Ministère à la Condition Féminine et aux Droits des Femmes (MCFDF) reprend ces détails. Mais pendant longtemps, l’Etat haïtien ne déterminait pas un salaire minimum pour les travailleuses domestiques qui, en 2014, est fixé à 125 gourdes pour la journée de huit heures(81). Les grands débats sur le salaire minimum en 2009 ne tenaient pas compte du cas des servantes. Et cette proposition de loi de 2007, une fois encore, n’a pas fait mention d’un salaire minimum pour ce secteur d’activité. Entre 2008 et 2012, il existait un grand écart de salaire entre les servantes interviewées qui, pourtant, accomplissaient à peu près les mêmes tâches. Alors que celles travaillant dans les quartiers du bas de la ville de Port-au-Prince gagnaient entre 1 500 et 2 000 gourdes et les interviewées de Pétion-Ville avaient entre 3 500 et 5 000 gourdes(82). Toutefois, rares sont les servantes qui gagnent 3 500 gourdes, même à Pétion-Ville. En plus, ces femmes mal rémunérées ne bénéficient pas de la protection sociale presque absente dans le budget de la République. Le code du travail haïtien est très peu respecté et propose pour le personnel domestique des clauses particulières, un « régime spécial »(83). La proposition de loi du MCFDF voulait répondre à l’invisibilisation des domestiques dans ce document où ce personnel est traité de manière discriminatoire, mais aujourd’hui encore, en cas d’accident du travail, les servantes n’ont aucun recours, et en cas de maladie ou de maternité, elles perdent leur travail. Elles ont encore moins accès au logement que les autres, moins accès à cette éducation qui n’est pas gratuite même si toutes mettent leurs enfants à l’école. Le manque d’accès aux ressources a été largement analysé en 2008 et les entretiens de 2009 à 2012 montrent que la situation s’est empirée. Les femmes deviennent domestiques parce qu’elles sont pauvres, disent-elles. Mais ce travail ne leur permet pas de sortir de cette pauvreté. Elles décident donc de changer de métier, pour s’adonner au commerce par exemple. Mais la pauvreté les oblige toujours revenir à ce travail. Le service domestique est ainsi un travail de femmes pauvres, et on dirait que les celles-ci ne peuvent jamais le quitter complètement. Du coup, le service domestique reste une alternative pour ces femmes comme Zaya qui dit que, ce qui est bon dans ce travail c’est cette possibilité de gagner un peu d’argent. Pour les paysannes, cet aspect est d’autant plus important que, à part celles qui font du commerce et celles qui travaillent comme journalières dans l’agriculture, elles n’ont pas vraiment de revenus monétaires dans le travail agricole. Les femmes du Sud ont insisté sur ce qu’elles présentent comme un « handicap » dans le milieu paysan : le manque de circulation monétaire. La plupart des travaux s’exercent dans un cadre solidaire où c’est la réciprocité qui prévaut (notamment dans les eskwad et konbit). Les coups de main ne sont récompensés que par la gratitude. Vyèj, en référence à ce proverbe qui dit rann sèvis bay chagren (le service rendu donne du chagrin), dit qu’elle préfère la ville où « le service rendu ne donne pas que du chagrin mais aussi de la joie ».
Mais ce salaire qui, dans le cas de Sentàn, représente le seul revenu de sa famille, paraît insignifiant. Elle présente ainsi son travail : « Ainsi, je fais du beurre avec de l’eau (je me débrouille). Mais ça ne vaut vraiment rien ». Elle utilise des formules comme ça qui présentent le salaire à la fois comme « rien » et « tout » : « Je travaille pour quelques centimes. Mais je remercie Dieu, car si je n’avais pas ce travail, je n’aurais rien du tout » ; « Moi seul sait ce que mauvais travail où je suis a fait pour moi. Même quand je ne gagne pas beaucoup, moi seul sait comment cela m’est utile ». Sentàn (3 500 gourdes) gagne bien plus que Sὸ Nana dont le salaire n’a jamais dépassé 2 500 gourdes. Mais celle-là se plaint encore plus de l’insignifiance de son salaire. Sentàn dit connaître des servantes qui gagnent encore plus qu’elle. Le fait est que cette femme dépense bien plus que Sὸ Nana qui habite dans un milieu plus pauvre. Le loyer et les frais de scolarité de Sentàn valent ainsi le double de ceux de Sὸ Nana. Cette différence du coût de la vie est aussi liée à une différence de quartier. Les bidonvilles de la commune de Pétion-Ville qui permettent aux servantes de travailler dans les grandes maisons de Pétion-Ville ont des services plus chers que dans les bidonvilles de la commune de Port-au-Prince. Pour faire face à ce coût de la vie, Sentàn s’endette, s’inscrit dans des tontines. Et malgré tout, elle ne réussit pas à subvenir à l’étendue de ses besoins :
« Cet argent-là, avant même qu’il arrive dans ta main, il a déjà plein de dépenses qui l’attendent. Quand tu l’as, il ne peut même pas couvrir tes besoins. C’est avec ça tu dois payer les frais de scolarité, payer le loyer, acheter une paire de sandales si tu en as besoin. C’est avec que tu prends soin de ton enfant, de ta maman. C’est avec que tu réponds si ton frère a un problème. Bon, mon Dieu combien d’argent que tu dois avoir dans ce pays pour faire tout cela ? ».
Cette femme s’apitoie plus sur son sort, mais pas forcément parce qu’elle serait moins optimiste que Sὸ Nana qui se plaint moins alors qu’elle gagne moins. Ce qu’elle gagne est le rêve de Sὸ Nana qui, comme les interviewées de 2008, pensent qu’un travail à Pétion-Ville les sortirait de la misère. En plus, depuis toujours, cette femme a vécu seule, avec un enfant abandonné par son père contrairement à Sὸ Nana.
Face à ces salaires toujours insignifiants, l’aide des patronnes, même si elle est empreinte de paternalisme ou de maternalisme, reste précieuse pour couvrir les frais de scolarité, les frais médicaux ou le loyer. Sentàn veut aussi construire un capital pour organiser un petit commerce de nuit qu’elle ferait quand elle rentre du travail. De temps en temps, elle rend des services contre une rémunération souvent en nature.
Ces femmes critiquent beaucoup les classes sociales en Haïti, toutes ces différences qui leur sautent aux yeux quand elles regardent la vie de leur patronne. Et elles ne s’attardent pas à expliquer leurs échecs par des choix personnels, même si toutes admettent le poids des grossesses non-désirées et de la paternité au rabais dans leur destin de femmes pauvres. Elles critiquent le mépris des classes employeuses mais ne se lancent pas dans le discours de la lutte des classes que répètent par exemple certaines femmes paysannes. Elles ne critiquent ni l’accumulation de capital, ni ne crachent sur la richesse d’une certaine classe bourgeoise. Elles veulent juste leur place dans cette société. Et pour elles, c’est l’Etat qu’il faut critiquer dans son incapacité à donner une place à chacunE. Comme toutes le répètent, Sentàn dit : « Peyi a pa ofri anyen (le pays ne nous offre rien) ! ».
En 2010, c’était important de signaler l’aggravation de la situation de ces femmes à cause du séisme et de tout ce que cet évènement avait changé dans leur vie personnelle. Sὸ Nana qui avait un enfant en plus était abandonné par le père. Elle n’avait pas d’argent pour le loyer donc elle habitait dans un camp de fortune bénéficiant très peu des aides humanitaires distribuées. A cause des problèmes de conciliation, elle ne pouvait pas encore reprendre son travail. Les servantes étaient nombreuses dans ces camps qui ne réunissaient pas forcément les personnes ayant perdu leur logement mais surtout celles qui n’avaient pas les moyens économiques de se trouver un autre logement. J’ai visité Sò Nana dans cette tente et j’ai discuté avec ses voisines d’infortunes, sur le travail domestique qui est bien différent dans ces espaces et sur le déroulement de leur quotidien. Elles passent beaucoup de temps à discuter et rire ensemble en s’adonnant chacune aux activités domestiques. Elles cotisent et font des repas communs. Sentàn, elle, n’a pas vécu sous les tentes mais a vu ses dépenses augmenter à cause des grands blessés de sa famille. Comme Sὸ Nana, elle critique l’échec de ces aides de qualité d’ailleurs douteuse et insuffisantes, ce qui alimente le clientélisme. Ces deux femmes critiquent aussi le paradoxe de cette idée de « Les femmes d’abord » proposée par certaines ONG qui distribuaient l’aide. Ce sont les femmes qui, carte en main, faisaient la queue pour récupérer les produits. Mais ce sont les hommes qui avaient les cartes à distribuer aux femmes, ce qui fait que certains exigeaient des femmes des services sexuels pour leur donner des cartes. Cette aide était chèrement payée par les femmes car, sous leur emballage féministe, c’est la violence sexiste que renforçaient ces organismes d’aide(84).
Par ailleurs, plusieurs servantes ont perdu leur travail après ce séisme qui a détruit des maisons. CertainEs patronNEs se sont aussi réfugiées à l’étranger, et d’autres étaient mortEs. Sò Nana caricature ainsi la situation :
« Bon ! Actuellement, il est plus difficile de trouver à travailler chez les autres. Tu sais pourquoi il est plus difficile de trouver un travail chez les autres ? C’est parce que les personnes qui auraient pu te payer comme il faut, ces personne- là sont mortes. Une grande partie de ces personnes sont mortes. Par exemple, une bonne partie des grands bourgeois ont péri. Et maintenant, il reste ces personnes chez qui tu vas travailler, tu restes tout un mois à travailler et après elles n’ont pas d’argent pour te payer. Mais les gens qui auraient pu te payer sont décédés ».
Cette femme dit avoir perdu des patronnes. Mais les pauvres n’étaient pas épargnés. On peut imaginer combien de servantes ont perdu la vie, même si toutes les interviewées étaient saines et sauves. Certaines servantes sont peut-être mortes dans la maison où elles travaillaient. Sentàn était encore chez la patronne quand la maison a commencé à trembler. Heureusement qu’elle ne s’est pas effondrée. Plusieurs servantes ont aussi retrouvé leur travail après, mais dans des conditions plutôt différentes. Les maisons qui restaient étaient désormais surhabitées. Sentàn explique combien sa charge de travail a ainsi augmenté alors qu’elle a gardé le même salaire. La misère des travailleuses domestiques qui s’est encore empirée avec le séisme du 12 janvier, ce qu’on doit aussi placer dans une détérioration générale des conditions de vie après cette catastrophe, dégradation soulignée dans l’ECVMAS.
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La vie des servantes à Port-au-Prince montre le triste destin des femmes paysannes dans la migration à la capitale. D’abord, ces servantes connaissent la dure réalité des enfants en domesticité (restavèk) où elles sont maltraitées et déshumanisées par des patronnes de toutes catégories sociales. On leur promet un mieux-être mais, leur exploitation au travail améliore principalement la vie des familles urbaines, surtout les plus pauvres qui cherchent à externaliser à moindre frais. L’exploitation de ces petites filles les prépare à devenir de bonnes servantes, à la fois par la maîtrise du savoir-faire domestique qui constituera la source de leur satisfaction au travail, et aussi par l’apprentissage d’une existence misérable et méprisée. Corvéables à merci à cause de leur grande précarité, les servantes travaillent pour un très faible salaire, sont exploitées pendant de longues heures dans le travail domestique chez les autres au détriment de leur propre vie familiale. Et ces autres sont surtout des femmes (les hommes étant absents par la division sexuelle du travail), qui travaillent ou non à l’extérieur, qui appartiennent à une classe supérieure, ou qui ont la « chance » de vivre avec un homme pouvant assumer les frais de l’externalisation. Voilà pourquoi, dans leur condition, les servantes dénoncent surtout les rapports de classe et moins les rapports sociaux de sexe qui sont pourtant fortement critiqués par les femmes paysannes. Les différences de classe vont parfois de pair avec des relations de travail où les patronnes méprisent ces travailleuses. Il est donc essentiel de regarder la situation de ces patronnes et ce qui explique leur rencontre avec la classe servile.
Il est important de considérer la situation des restavèk puisque c’est dans la vie de ces petites filles placées en domesticité qu’on peut voir les mécanismes de construction de la servilité : la soumission du physique par le travail dévalorisé et du psychique par l’humiliation et le mépris. D’abord, il s’agit de l’exploitation d’une classe rurale par une classe urbaine. La tromperie consiste alors à transformer les besoins des urbainEs (besoin pour le domestique ici) en demande des ruraux-les (demande d’éducation notamment). Dans la majorité des cas, ces filles qu’on prétend aider dans leur éducation ne bénéficient pas des conditions qui leur permettraient d’apprendre ou de se construire un avenir. On est face à des situations de déshumanisation qui sont d’autant plus grave qu’il s’agit d’enfants. Ces fillettes affrontent le mépris au moment de leur socialisation primaire, dans une période où pour la construction de leur personnalité elles ont le plus besoin d’un environnement relationnel valorisant. Tout se passe dans une migration forcée décidée entre adultes où elles sont arrachées de leur famille comme le décrit Zaya. Elles sont isolées dans une famille où elles observent régulièrement d’autres formes de relation auxquelles elles n’ont pas droit, ce qui les déconstruit davantage. Les autres enfants sont pour elles comme un miroir où elles voient leur humanité interdite, et cette patronne leur rappelle constamment la mère rêvée qui leur reste interdite. La patronne est le miroir vide qui représente la mère absente. A cela s’ajoutent les offenses faites au corps et à l’intégrité physique comme la bastonnade et le viol dénoncés par ces femmes. Cette ambiance triste et révoltante a une forte valeur sociale : elle déconstruit la personnalité de ces enfants par le déni de ce qu’Axel Honneth (1992) appelle la « reconnaissance amoureuse ». Cette forme de reconnaissance qui se construit par les liens positifs construits lors de la socialisation primaire devient pour l’auteur un déterminant dans la construction de l’identité personnelle, ainsi que la base de la vie sociale future. Ici, il est fondamental de noter que ces restavèk deviennent vite des servantes, ce qui les enferme encore dans un cadre relationnel dévalorisant. En plus, elles passent de cette situation d’enfants placées à celle de « femmes placées » où elles sont exploitées au service d’hommes qui ne les respectent pas. Ce déni de la reconnaissance amoureuse qui commence dès leur jeune âge risque donc de se prolonger toute leur vie.
Par ailleurs, elles subissent aussi un déni de la reconnaissance juridique. Dès cette enfance où elles sont forcées à travailler jusqu’à leur vie en tant que travailleuses domestiques, elles ne sont pas pleinement considérées comme sujets de droit. Le travail des servantes est invisibilisé dans la législation haïtienne, et comme pour les restavèk, ces travailleuses sont traitées à la discrétion des patronnes. Cela explique à la fois la précarité des servantes et les écarts de situation d’une travailleuse à une autre En lieu et place du droit du travail, ces employeuses se réfèrent à des considérations morales dites justes qui masquent cependant la vraie nature de l’emploi (service domestique). Tout ce passe dans un mélange entre les rapports professionnels et des rapports interpersonnels indispensables dans ce genre de travail mais marqués par le mépris, à cause des rapports sociaux de classe. Or il manque à ces travailleuses le potentiel de lutte dans cette société qui leur accorde si peu de place. Cette forme de reconnaissance qui, pour Honneth (1992) est aussi déterminée par la reconnaissance amoureuse, pourrait pourtant aider ces femmes à accéder au respect de soi.
On peut également se référer au terme de « reconnaissance culturelle » pour analyser le cas de ces travailleuses qui ne sont pas affiliées au système de protection sociale. Non seulement elles sont stigmatisées du monde du travail valorisé, mais aussi elles ne bénéficient d’aucune solidarité sociale. Cette carence de droits sociaux (qui est d’ailleurs assez généralisée en Haïti) constitue la différence fondamentale entre ces femmes et les travailleuses domestiques et de care en France. Là encore, elles ont très peu de moyens de lutte. Et comme ces trois formes de reconnaissance fonctionne par palier, on pourrait se demander si ce n’est pas également le déni de la reconnaissance amoureuse tout au long de la vie, dans la famille et au travail qui, par la dépersonnalisation qu’elle entretient, explique pourquoi ces femmes ne construisent pas de luttes collectives. A quel point ces femmes qui ont toujours appris qu’elles n’étaient rien croient-elles à la possibilité de changer leur situation ? Ici, il ne s’agit pas de dire que ces femmes acceptent leur situation puisque les entretiens montrent bien qu’elles critiquent ce système. Ce que ces femmes intériorisent c’est surtout l’idée qu’elles vivent dans un environnement incapable de les protéger, sur lequel il est insensé de fonder un espoir de changement.
Haïti passe alors pour une société du mépris, comme le qualifie d’ailleurs Jean-François (2011). C’est donc aussi ce mépris au Sud qu’il faut regarder pour comprendre le sentiment de déclassement des migrantes au Nord. Le travail de reproduction sociale au Nord se construit sur cette ambiance de dépersonnalisation au Sud, de telle sorte qu’il n’y ait aucune frontière entre la vie de ces femmes du Sud (paysannes puis servantes ou restavèk) et des patronnes du Nord. Mais pour comprendre ce fait, il faut d’abord regarder les liens entre ces servantes et leurs patronnes au Sud. Et ici, on peut voir qu’il n’y a aucun lien entre ces deux existences qui se développent comme dans deux mondes différents. Il y a d’une part le monde des servantes, des petites mains, des femmes toutes mains, qui vivent dans le mépris d’un travail subalterne. Cela montre qu’en migrant vers les villes, les paysannes deviennent servantes, continuent de connaître ce manque de perspectives, cette incapacité de définir des projets de changement. Leur situation de pauvreté se reproduit alors qu’elles recherchaient une mobilité réelle. Ici encore, on est dans l’économie de la survie. De l’autre côté se trouvent les patronnes, belles mains protégées de l’usure du travail domestique, ou mains froides incapables de répondre à la « demande » des hommes. En Haïti, on verra que ces femmes non plus ne bénéficient pas forcément de la reconnaissance culturelle, mais elles ont plus que leurs employées les moyens de développer des stratégies, l’externalisation étant une stratégie en soi. Elles connaissent aussi le déni de reconnaissance sur le plan juridique dans ce pays marqué par les rapports sociaux de sexe. Et l’on peut voir que les véritables employeurs de ces servantes sont ces hommes qui « emploient » leur femme pour qu’elles emploient la travailleuse domestique. Le service domestique est donc marqué par ce transfert de patronat des hommes aux femmes, ce qui permet à ceux-ci de tirer la meilleure partie des deux situations d’exploitation. Cela leur permet aussi d’enrober l’exploitation salariale dans une gestion paternaliste où il s’agit de se donner le bon rôle. C’est ce que ne disent pas les servantes qui disent que les patrons sont plus bienveillants que leur femme. Cela montre une impossibilité évidente de solidarité féministe/féminine dans ce rapport d’exploitation assez évident (le service domestique) même si au final les patronnes ne sont que la courroie de transmission d’un pouvoir capitaliste patriarcal qui les exploite également. Ce sont les contremaîtres de ce système fait de jalousies et de rivalités qui garantissent sa reproduction. Tout relie ces deux catégories de femmes diamétralement divisées. On est donc dans le deuxième maillon de cette chaîne qui, ici, associe le travail de ces anciennes paysannes qui deviennent servantes au travail hors-domus des femmes patronnes des villes. Cette chaîne explique donc le confort ou la survie des patronnes à Port-au-Prince. Les parcours de Zoune et Madanpas permettront de saisir ce maillon.
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(81) Selon l’article 6 de l’arreté présidentiel du 16 avril 2014.
(82) Gilbert (2001) note que la rémunération du service domestique se faisait à la discrétion des patronnes qui leur payaient entre 3 600 et 12 000 Gourdes par an pour des journées de travail avoisinant 10 à 12h par jour.
(83) Voir le Code du travail, Loi no 7, (De la main-d’oeuvre soumise à un régime spécial), chapitre 1e, Des gens de maison, articles 254 à 265.
(84) Il est important de regarder le traitement médiatique de cette catastrophe (Thomas, 2011), d’autant plus que, comme l’a montré Hours (1998), ces médias savent porter un regard altérisant sur les populations en proie aux catastrophes.