PlusieurEs auteurEs analysent la relation entre employeuses et employées dans le cadre du service domestique. Il-elle-s s’accordent sur le fait que c’est une relation complexe. Et quand on questionne les patronnes françaises, on se rend compte que cette complexité prend des formes différentes d’une patronne à une autre. Lorsque je demande à Madame Laguerre comment étaient ses rapports avec les employées haïtiennes, elle répond en riant, comme si c’était évident : « Eh ben... Comme avec tout le monde. Normaux ». Or on ne peut pas qualifier cette relation de travail en si peu de mots. Madame Aix qui affirme par ailleurs entretenir de bonnes relations avec sa nounou, affirme pourtant que la relation de travail est très difficile. Elle ajoute que ce n’est pas inhérent au fait qu’elle soit Haïtienne. Comme Madame Laguerre, Madame Aix refuse la catégorisation sociale qui stigmatise certains groupes sociaux. On a vu qu’elle apprend par exemple à ses enfants à refuser toutes assertions racistes comme : « C’est parce qu’il est noir que… ». Cependant, quand elle parle de « la différence culturelle », c’est comme s’il s’agissait d’un essentialisme culturel. De plus, Madame Aix laisse penser, implicitement, que la culture s’assimile à l’origine géographique. Toutes les femmes haïtiennes auraient la même culture ? C’est difficile d’imaginer la réponse de Madame Aix à cette question. L’un des apports des féministes postcoloniales comme Mohanty (1984) est d’insister sur l’hétérogénéité de la catégorie des « femmes du Sud », ce qui met en échec tout essentialisme culturel. Ce qui est problématique dans la conception de Madame Aix, c’est la différenciation que l’appartenance à une culture induirait. Les féministes non-naturalistes montrent en quoi le milieu construit les individus. Mais si ce féminisme propose de ne pas tout expliquer par « la nature » (Guillaumin, 1992 ; Delphy, 2002) et donc de tenir compte des "déterminismes sociaux", il ne propose pas de tout expliquer par la culture non plus. Or Madame Aix a tendance à tout ramener à la différence culturelle : les croyances de la nounou, ses repas, ses connaissances ou ignorances, sa coquetterie, sa réaction face à la terreur, etc. Dès qu'elle a du mal à comprendre quelque chose chez sa nounou, elle dit que c'est à cause de la différence culturelle. « Je ne comprends pas, donc c’est culturel », ou « C’est culturel, donc je ne comprends pas », ces deux phrases se mélangent dans le discours de Madame Aix. Et face à cette difficulté de comprendre, elle opte pour le silence, d’autant plus que sa position hiérarchique ne lui impose pas de comprendre.
En effet, Madame Aix discute très peu avec sa nounou. La différence culturelle s’exprimerait par une difficulté de comprendre ou de se faire comprendre. Pour elle, c’est à cause de la différence culturelle avec en plus les difficultés inhérentes à la relation hiérarchique :
« Mais c’est les difficultés de la relation avec la nounou. C’est pas inhérent au fait qu’elle soit haïtienne Je ne sais pas si vous vous avez une autre conclusion. La gestion de la relation avec la nounou, ce n’est pas …ce n’est pas toujours très évident. Parce qu’on leur confie nos enfants toute la journée. Elles font ce qu’elles veulent. Nous on est au travail. On doit avoir la confiance totale. Mais c’est vrai qu’à un moment il doit arriver certaines choses, c’est normal ».
Cette difficulté de se faire comprendre arrive toujours au mauvais moment : quand il faut réprimander, quand il faut licencier. La nounou haïtienne se montre mécontente, et cela étonne Madame Aix :
« C’est vrai que je me suis heurtée à son incompréhension, euh, sur les aspects du contrat de travail, des choses comme ça, que je lui ai expliqué qu’elle ne comprenait pas, euh… Et pis en retour, elle me reprochait d’avoir été vraiment très injuste avec elle, (…) de l’avoir pas assez payée donc, de l’avoir volé hein, et bon là, euh… Est-ce que c’était culturel ou social, je ne sais pas bien mais, le fait est que je me heurtais à l’impossibilité de lui expliquer les choses (…) A ce moment-là elle était très fermée ».
La patronne explique alors comment elle calcule le salaire et pourquoi c’est tel montant et pas tel autre. Mais la nounou n’était pas d’accord avec le montant. Madame Aix concluait qu’elle était trop ignorante pour comprendre ces calculs, et en faisant cette conclusion, elle précise qu’elle ne sait pas si c’est raciste de penser ça de sa nounou. Les Haïtiennes interviewées sont catégoriques là-dessus : c’est du racisme. Et cette expression du racisme a été analysée par Rollins (1990). Keli critique chez les patronnes cette équation : Noires = ignorantes (bêtes) = esclaves. Madame Aix expose :
« Elle comprend rien. Elle est idiote quoi, elle comprend rien. Rien, rien rein. Est-ce que c’est raciste de dire ça ? Je n’en sais rien, J’ai simplement constaté qu’y avait des choses, à partir d’un certain niveau de complexité, elle y arrivait pas quoi. (…) Je l’ai pas employé en pensant que de toute façon c’était que…enfin voilà, c’était qu’une Noire euh, c’était mon esclave, enfin, j’ai pas du tout cette… ».
Il faut noter comment, à maintes reprises, Madame Aix dit que sa nounou « ne comprend rien », « est idiote ». Et ici, face à cette « incompréhension » exprimée lors du licenciement où la nounou dit qu’elle est sous-payée. Face aux divergences liées au calcul des salaires, divergences qui arrivent très souvent dans le service domestique d’après ce que rapportent les interviewées, c’est trop facile d’associer le désaccord de l’employée à de l’ignorance, et c’est très discriminant d’expliquer cette prétendue ignorance par la différence culturelle. Au lieu de s’expliquer avec les travailleuses, on risque de leur imposer la situation avec des formules comme : « Bon c’est comme ça et tant pis si tu ne comprends pas ! ».
Madame Aix ajoute à cette différence culturelle le facteur de la langue : « C’est difficile à gérer parce que…, elle parle pas très bien le français. Elle écrit son nom, elle signe. Mais pas plus. Elle peut écrire un numéro de téléphone aussi », explique cette patronne qui n’a pas été au courant de ce facteur lors de l’embauche. Elle n’en a jamais discuté avec sa nounou mais arrive à cette conclusion quelques temps plus tard, en voyant que la nounou ne faisait pas le plat qui était écrit dans le petit cahier, même quand c’était écrit en majuscule ; en observant que ses enfants employait certains verbes à l’infinitif ; en considérant que la nounou lui demandait son aide pour remplir certains documents administratifs. Gênée face à ce constat, elle en a parlé avec cette famille où la nounou a travaillé dix ans préalablement et ces gens ont confirmé que cette nounou ne maîtrisait pas le français. Cette famille non plus n’avait pas soulevé la question avec la nounou. Cette question de la langue revient à plusieurs reprises dans les entretiens. Elle explique: « Il faut parler très simple, car les idées compliquées, c’est pas la peine. Ce qui n’est pas très simple car il y a parfois des choses très compliquées à faire comprendre, notamment en ce qui concerne l’éducation des enfants. Mais bon… ». Là encore, ce n’est qu’une impression qui n’est l’objet d’aucune discussion avec la nounou jugée susceptible. L’enjeu de la lecture est effectivement important dans le care où la nounou est portée à administrer des médicaments à des enfants, à doser, etc. La nounou faisait très bien tout cela, ce qui a étonné Madame Aix. Il ne s’agit pas ici de reprocher à cette patronne sa préférence pour une personne qui maîtrise très bien le français, même si les faits qu’elle raconte ne suffisent pas à prouver l’illettrisme de la nounou(148). La grand-mère était d’ailleurs très inquiète face à cela : « Les enfants vont mal parler le français ». Mais on doit se demander quel niveau de maîtrise du français doit-on exiger des employées. Les migrantes peuvent-elles « maîtriser » le français ? Quand on parle de maîtrise de cette langue, on tient aussi compte de l’accent, cet accent que l’on reproche à tellement de travailleuses haïtiennes ainsi qu’à d’autres migrantes comme l’analysent Mozère (2000) ou Miranda (2003). Les migrantes critiquent le fait d’être exclues du travail non-domestique, à cause de leur accent non-français. Alors que les « nounous de luxe » qui maîtrisent le français (les « franco-françaises »), ont un meilleur accès au travail non-domestique, risquent donc moins de se retrouver dans le service domestique. Madame Aix ne semble donc pas mesurer tous les enjeux de ses exigences linguistiques. Sachant que la question linguistique s’enracine aussi dans l’histoire coloniale entre les anciennes métropoles comme la France et les anciennes colonies comme Haïti, les femmes françaises ne devraient pas s’y référer autant pour juger des capacités des employées migrantes. Et là où la question de la langue n’est qu’un prétexte et peut cacher les rapports sociaux de race et Nord/Sud, c’est que cette patronne qui reproche autant à sa nounou haïtienne de ne pas maîtriser le français se félicite d’engager une jeune fille au pair allemande qui vient en France pour apprendre le français. Elle explique : « Elle est contente de venir à Paris et moi je suis contente d'avoir une jeune fille allemande. Ça fera parler l'allemand à mes enfants aussi ». Ici, on doit admettre le lien particulier de cette femme avec cette langue puisque son mari est Allemand. Mais par ailleurs, c’est une tendance de rechercher en France des travailleuses parlant l’allemand ou l’anglais. Le créole n’a pas la même valeur sociale, politique, culturelle et économique que ces langues, ce qui fait que les enjeux géostratégiques marquent la relation sociale de travail. Pourtant, il ne faut pas oublier que la question de la langue que recouvre la différence culturelle entre facilement dans un impérialisme culturel marqué pourtant par le néocolonialisme.
Pourtant, dans le care, même si les patronnes utilisent le prétexte de l’ignorance pour justifier certains mauvais traitements de leur employée, ce n’est pas la « tête » de celle-ci qui les intéresse mais leur « bras » et leur « cœur ». Si le care fait appel à des capacités intellectuelles, les patronnes insistent plus sur l’aspect physique du travail où le corps de la travailleuse est utilisé comme un outil, ou encore l’aspect affectif où l’on demande aux travailleuses d’aimer les personnes soignées. Madame Aix pense que, puisque la tête manque chez sa nounou, elle ne peut s’occuper que des enfants très petits, incapables de discuter, pour lesquels il faut plus le bras et le cœur. Elle affirme : « En revanche, ce que je pense de cette nounou, c’est qu’elle est bien pour les petits, mais…(…) Pour les grands, ça va pas quoi (…) Est-ce que c’est raciste de dire ça ? Je n’en sais rien hein ». Cette femme affirme cela juste après le passage où elle dit que sa nounou ne comprend rien. Elle ajoute que cette travailleuse est hyper berçante avec ses enfants dans leur jeune âge, ce qu’elle explique encore une fois par la culture de cette femme haïtienne. Dès le premier entretien, elle a présenté le bercement comme une qualité chez sa nounou qui garde souvent les bébés dans ses bras. Mais quand ils grandissent, que les échanges deviennent moins simples et les jeux plus complexes, la nounou calme et berçante devient moins satisfaisante. Madame Aix explique par ce facteur les tensions entre sa fille aînée qui est au collège et la nounou. Cela fait penser à la séparation des métiers entre l’intellectuel et le manuel. Les personnes opprimées dans les rapports sociaux sont toujours reléguées aux métiers manuels, comme s’ils n’avaient que leur bras, et en plus pour les femmes, le cœur. Dans le cas décrit par Madame Aix, il faut noter surtout que, plus que le fait que les nounous correspondraient ou pas aux plus grands, il est un fait qu’on a plus besoin des nounous pour les petits que pour les grands. C’est parce que les enfants qu’elle gardait étaient devenus grands que cette nounou haïtienne a été licenciée après dix ans de travail dans une famille qui l’a alors recommandée à Madame Aix. Et après sept ans de service environ, c’est encore parce que les enfants sont devenus grands que la nounou a été licenciée. Au-delà de la question de la qualification des nounous, il faut voir comment à un certain moment on peut les juger convenables et inutiles à un autre moment. Toute nounou, aussi convenable soit-elle, est appelée à devenir inutile. Le mythe de la qualification, doublée de la différence culturelle, est alors utilisé pour la licencier. Le care devient ainsi une location du corps de la travailleuse qui passe par la disqualification de son « esprit ».
Dans le service domestique, la vie privée, soit celle de l’employeuse ou celle de l’employée, est souvent dévoilée. Madame Aix explique que les nounous sont dans l’intimité de la famille. Sans considérer cela comme un « pouvoir » que la nounou détiendrait par rapport à elle, Madame Aix présente cela comme un déséquilibre, une injustice. La nounou sait pas mal de choses sur elle alors qu’elle n’a le droit de rien lui demander par rapport à sa vie à elle. Elle est curieuse face à la vie de cette femme en dehors de chez elle. Elle explique : « Sachant qu’en plus c’est une femme seule, elle n’a pas de mari ici en France, (…) elle a eu 6 enfants et je crois qu’elle en a au moins une avec elle ici. Une à charge j’entends. (…) elle n’en parle pas beaucoup. Donc, je ne vais pas non plus lui poser de questions, je ne veux pas être indiscrète. Donc, euh voila, c’est une femme seule qui, si moi je ne la paie pas, elle n’as pas de rémunération hein ». Encore une fois, comme pour la nounou algérienne, on n’est pas face à une « famille normale ». Cela induit chez les patronnes à la fois de la pitié et de la curiosité. Elle dit avoir envie de demander à sa nounou pourquoi « il n’y a jamais eu de mec dans cette histoire ». Elle aurait aimé aussi mieux connaître les enfants. Mais la nounou reste silencieuse et empêche même à ses enfants de venir là où elle travaille. Madame Aix ne comprend pas cette réaction qui pourtant peut s’expliquer par plusieurs facteurs, y compris le fait que les nounous ne veulent pas toujours que leurs enfants sachent ce qu’elles font comme travail. C’est le cas pour Keli qui a honte de son travail et pense que son image chutera dans le regard de ses enfants si ceux-ci savent qu’elle s’adonne à ce travail dévalorisé. Même pour celles qui avouent leur métier à leurs enfants, elles préfèrent parfois que ceux-là ne rentrent pas dans le concret de ce travail fait de soumission voire d’irrespect dans la relation verticale féminisée, travail où les vies qui se frôlent chaque jour contrastent trop fortement. Elles n’aiment pas forcément mettre leurs enfants en contact avec ces patronnes qui pourraient projeter sur eux ce même regard dévalorisant ou condescendant qu’elles subissent parfois tous les jours.
Et la curiosité des patronnes ne fait pas qu’elles comprennent plus. Parce que les travailleuses ne parlent pas, convaincues parfois que la patronne « ne peut pas comprendre ». Ce n’est pas souvent à une quelconque ignorance que les nounous se réfèrent, mais à une incapacité des patronnes à faire preuve d’empathie. Elles n’expliquent pas cela par la différence culturelle. Au contraire, elles refusent de croire que, parce qu’elles seraient françaises, les patronnes ne les comprendraient pas. Pour elles, cela s’explique plutôt par les rapports sociaux de classe, et surtout les rapports de race et les confrontations Nord/Sud. Par exemple, Madame Aix dit ne rien savoir de la situation économique de sa nounou qui dépose les chèques sur son compte assez tardivement dans le mois. Elle se demande alors si la nounou a besoin d’argent. Cette nounou est partie un mois en Haïti avec un congé sans solde, elle ne lui demande jamais d’avance sur salaire, etc. Madame Aix peut-elle comprendre ça ? Madame Laguerre aussi présente ses travailleuses haïtiennes comme des personnes qui n’ont pas vraiment besoin d’argent, puisqu’elles vivent chez leurs parents, n’ont pas d’enfants. Tout ce qu’elles gagnaient était plutôt utilisé comme argent de poche, affirme-t-elle. Qu’on pense qu’elles n’ont pas besoin d’argent, que leur activité correspond à un « travail de complément » comme le dit Madame Laguerre, cela correspond très peu à ce qu’expliquent en général les femmes interviewées. Comme on l’a analysé dans les recherches féministes, dire que ces travailleuses n’ont pas besoin d’argent est aussi un argument pour ne pas les payer convenablement. Si les nounous ne demandent pas d’argent, c’est aussi pour ne pas étaler leurs problèmes à ces patronnes qui se montrent si distantes. De plus, à moins de croire que l’argent est le plus important pour les femmes pauvres, on peut comprendre pourquoi la nounou de Madame Aix tenait autant à rentrer en Haïti même en prenant un congé sans solde.
Madame Aix reste très curieuse quant à la migration de sa nounou, et aussi ses conditions de vie avant son arrivée en France : « Moi ça m’intéresse. La parcours est assez marrant, extraordinaire ». Elle regrette aussi que cette nounou reste silencieuse quant à l’histoire d’Haïti. « Parce que la chose c’est que elle me parlait pas de… Elle me parlait très peu d’Haïti. A chaque fois c’est moi qui devait lui poser des questions, elle n’était pas très bavarde quoi, pour résumer. Donc, euh… Et moi, je ne suis pas…enfin, je n’aime pas, je…enfin, je ne veux pas être trop indiscrète. Donc euh…. ». En discutant avec les femmes haïtiennes en France, elles sont réticentes face à ce discours qui revient à se plaindre de son déclassement à la patronne ou à lui raconter l’histoire merveilleuse d’un pays constamment dégradé dans les images médiatiques. Le recours au « roman socio-historique » analysé précédemment est parfois utile, mais ces travailleuses ne doivent pas être forcée à le mobiliser, surtout quand la relation verticale ne les porte pas à croire que leur point de vue importe. Madame Aix pense que c’est l’aspect hiérarchique de la relation qui explique les réticences de sa nounou : « Voilà ! Je lui ai posé un petit peu de questions sur Haïti, mais euh, ce qui m’avait impressionnée c’est qu’elle parlait beaucoup plus spontanément à ma bellemère, ou à ma mère, (…) Peut-être qu’elle se dit : ‘c’est la patronne, donc…, pas à la patronne’ ».
Par ailleurs, elles ne doivent pas être obligées de parler d’elles non plus, de leur migration, de leur famille. Le roman familial, même s’il importe pour ces travailleuses, ne peut les aider à se valoriser que si elles croient que leur parole fait sens pour leur patronne. La curiosité des patronnes quant à leur condition matrimoniale, leur situation familiale peut aussi paraître déplacée si, comme on l’a vu plus tôt, les travailleuses croient que c’est pour mieux s’assurer de leur disponibilité et non par intérêt pour leur vécu que les patronnes les questionnent. Certaines patronnes semblent penser que l’ouverture des travailleuses sur cette question est aussi une question de culture. Madame Aix compare ainsi ses deux nounous d’origine différentes et dit que sa nounou algérienne parlait plus. « Elle était Algérienne, donc… », renchérit-elle.
On a vu comment dans le cas de Madame Aix, c’est pour savoir si les nounous sont fiables qu’elle reste curieuse face à leur vie. Les réponses à sa curiosité sont appelées à calmer ses craintes, à la rendre moins méfiante. Et plus la différence culturelle lui semble importante, plus la méfiance est grande, plus sa curiosité devient aiguë. Les rapports sociaux, ceux de race notamment, mettent ainsi les travailleuses à la merci de la curiosité des patronnes, ce qu’analyse par ailleurs Rollins (1990).
Derrière la différence culturelle se cache aussi un étonnement des patronnes face à la vie des travailleuses. Mais cet étonnement paraît excessif donc déplacé. Madame Aix est impressionnée par le fait que la fille de cette femme « illettrée » accumule de bonnes notes dans toutes les matières littéraires. Elle a conclu que la fille doit avoir « des qualités propres » car « ce n’est pas le milieu social de sa mère qui va l’aider en quoi que ce soit ». C’est quoi le "milieu social" de la nounou ? Des personnes incultes et « sans intérêt », « comme la nounou » ? Cette patronne ajoute qu’elle était impressionnée de voir, par un échange téléphonique avec un ami de cette nounou, que cette employeuse connaissait des personnes importantes, particulièrement « un monsieur haïtien qui s’exprimait très bien aussi, un monsieur très éduqué et qui visiblement soutenait cette nounou, qui doit aussi l’aider dans des démarches, etc. ». Le "milieu social" des nounous est aussi constitué des personnes « éduquées ». En plus, quand on regarde le projet parental des nounous, on ne devrait pas s’étonner de l’excellence de leurs enfants, même si considérant la difficile conciliation travail domestique/service domestique dans leur vie, on ne devrait non plus s’étonner de l’échec de leurs enfants.
Cet étonnement excessif peut d’ailleurs imposer silence aux travailleuses. Les femmes haïtiennes expliquent comment cet étonnement excessif des patronnes est un déni face au fait qu’elles soient des individus comme tout autre et qu’elles partagent des choses avec des femmes françaises qui ont tort de tout ramener à cette différence culturelle. Laurette qui travaille comme assistante maternelle dans une petite ville raconte comment ses collègues s’étonnent du fait qu’elle utilise les couverts et non ses doigts pour manger. Elles s’étonnent quand Laurette chante une comptine ou une berceuse française qui sont pourtant très utilisées en Haïti. Laurette, comme d’autres travailleuses interviewées, raconte tout cela avec indignation et pointe du doigt le racisme exprimé dans cet étonnement excessif. L’un des premiers objets d’étonnement de Madame Aix concerne la coquetterie, principalement la coiffure. Pour les travailleuses haïtiennes interviewées en France ou en Haïti, la coquetterie est très importante. Il faut rester beau et propre pour se faire respecter dans le service domestique. Elles investissent beaucoup d’argent dans leur apparence physique — ainsi que celle de leurs enfants — un moyen de faire respecter l’être humain qui se cache derrière la blouse de domestique. Cette coquetterie étonne parfois les patronnes. Madame Aix est surprise du fait qu’en début de semaine, sa nounou revient toujours avec des coiffures incroyables : « Le week-end elle va chez le coiffeur. Et à chaque fois elle revient avec des coiffures différentes. Elle passe beaucoup de temps chez le coiffeur ». Et ce qui l’a sidérée c’est qu’en se préparant à aller en Haïti un mois après le tremblement de terre, cette nounou voulait absolument aller chez le coiffeur : « Elle part à Haïti ! Après un tremblement de terre pour voir sa famille ! Et elle veut aller voir le coiffeur avant de partir ! Ah ah ah ! Je me suis dit que je ne comprenais pas. Que c’est culturel, le truc avec le coiffeur ». Or, il est important pour les migrantes de soigner leur apparence quand elles rentrent dans leur pays. C’est ce qui leur permet de cacher le déclassement, et selon ce que disent les femmes interviewées, c’est cette apparence bien soignée qui porte les gens à croire que la vie est belle au Nord et qui est donc à la base de leur désillusion dans le déclassement au Nord. Mais tout cela reste difficile à comprendre pour ces patronnes qui expliquent ces attitudes étonnantes par la différence culturelle. « C’est difficile à comprendre à des moments… qu’est-ce qui se passe…qu’est ce qui se passe dans sa tête. Bon, c’est sa vie ! », termine Madame Aix.
Mais avant de parler de la coiffure, Madame Aix qui est journaliste parle de son étonnement face aux connaissances de sa nounou quant à l’actualité. Cette patronne qui dit que sa nounou ne sait rien, est idiote, ne comprend rien, n’a pas fait de grandes études, ne peut pas discuter avec les enfants, reste surprise face à l’intérêt de sa nounou pour certaines questions. Il y a des sujets dont la patronne ne lui parle pas en se disant qu’elle ne doit pas être au courant. Et pourtant elle le sait, ce qui étonne Madame Aix. Il y a aussi des sujets sur lesquels elle est particulièrement bien informée. Ce qui est surprenant dans l’attitude de cette patronne c’est qu’elle était étonnée du fait que sa nounou haïtienne s’intéressait aux élections américaines qui ont abouti à la victoire d’Obama : « Ah oui : elle s'intéresse aux élections ! A Obama!... Trop drôle! ». Elle se demande alors si cette élection a eu un retentissement particulier chez les Noirs de France, une question assez étonnante venant de cette patronne journaliste. Elle était aussi très étonnée de savoir que sa nounou qui a désormais la nationalité française a voté pour Ségolène Royal. Elle va aussi s’étonner du fait que cette nounou qui exerce son droit de vote refuse d’exercer son droit à la justice. Face à une agression, la nounou refuse de porter plainte en disant: « Ah non non. Je ne veux pas aller au commissariat. Je veux pas avoir d’ennui ». « C’est un peu vivons cachés, vivons heureux », comprend Madame Aix qui, une fois encore, fait référence à la culture. Dans le cadre des élections, elle s’est étonnée également parce que la nounou commentait son choix de vote par le fait que « Sarkozy n’aime pas les étrangers ». Pourtant, dans l’actualité en France, pareil commentaire était très récurrent, et il aurait été difficile que cette nounou migrante ne l’eut pas entendu. Cette patronne semble se faire une idée bien étonnante du rapport des employées avec les médias. C’est aussi ce qui la pousse à l’étonnement face au fait que sa nounou, comme elle, connaît les résultats des matchs de football. Elle s’étonne finalement de toute la vie que cette nounou mène en dehors de son travail subalterne, ce qui montre ici encore un déni du « reste » de la personnalité de ces travailleuses qui ne leur est pas complètement asservi.
Au lendemain du séisme en Haïti, la nounou restait silencieuse, ce qui a portée Madame Aix à croire à tort que cette travailleuse n’était pas au courant. Elle n’a pas su interpréter ce silence qui peut pourtant dire bien plus que l’ignorance ou une quelconque différence de réaction face au malheur. Le jour suivant, la nounou était complètement dévastée par cet évènement et voulait absolument contacter sa famille. Et ce qui surprenait cette patronne c’est que cette travailleuse parlait davantage de sa maison effondrée que de ses enfants. Ceux-ci allaient bien, donc elle n’en parlait pas. Mais à propos de sa maison, elle n’arrêtait pas de dire : « Tout est perdu ! Tout est fichu ! ». Pour elle, cette nounou faisait passer ses intérêts matériels (sa maison) avant sa famille (ses enfants) dont elle parlait moins. Puis Madame Aix commence à se demander l’importance de cette maison pour cette femme qui avait peut-être prévu d’y vivre sa retraite. Elle essaie alors de la comprendre, elle qui donne tellement d’importance au fait d’être chez soi, mais reste encore sur l’idée de la mauvaise mère qui fait passer ses intérêts matériels avant ses enfants. Rappelons qu’on présente souvent les nounous comme des mauvaises mères (Glenn, 1992 ; Carby, 2008), alors qu’il leur est difficile de devenir de bonnes mères quand elles s’investissent autant dans l’élevage des enfants des autres. En outre, là où Madame Aix ne comprenait pas, c’est que sa nounou parlait en même temps de destruction et de reconstruction. Tout était fichu, mais en même temps tout allait se reconstruire. Mais ce discours étonnant que Madame Aix ne comprenait pas était pourtant tenu par la plupart des médias qui, tout en appelant à la solidarité de la communauté internationale, projetait rapidement une reconstruction voire une « construction » pour ce « pays maudit »(149). La nounou voulait partir tout de suite en Haïti, ce qui a étonné sa patronne qui pensait à la difficulté qu’elle aurait pour s’alimenter, pour survivre dans ce contexte catastrophique. « De toutes façons c’est le bazar, il n’y a pas d’avion, etc. », lui disait sa patronne. « Mordicus. Il fallait qu’elle y aille ! », ajoute Madame Aix. La nounou est partie malgré tout et est revenue radieuse, comme si elle revenait de vacances, ce qui a rendu surprise Madame Aix qui lui demande : « Ce n’était pas trop dur là-bas ? ». « Non, non, non ! », répond la nounou à cette patronne étonnée. Malgré cette catastrophe, cette femme était attendue à l’aéroport, était logée chez des amis, ce qui ne correspondait pas aux images des médias sur ce pays en ruine. Cette patronne s’inquiétait quant à l’alimentation de sa nounou qui avait un traitement médical et des restrictions alimentaires : « Je lui disais : ‘Comment vous allez faire pour manger là-bas ?’. Elle disait: ‘Ne vous inquiétez pas’. Elle est revenue, elle était en pleine forme ! », raconte Madame Aix avec un air surpris. Madame Aix ajoute que sa nounou a pu régler ses problèmes de logement en Haïti, et que depuis tout allait bien. Ça non plus, elle n’a pas compris. Et le comble c’est que depuis le retour, les mots ouverts sur Haïti se sont refermés : « Et depuis, elle n’en parle plus. Est-ce qu’elle a fait un trait sur Haïti ? ». Madame Aix ajoute que c’est très mystérieux pour elle ce silence soudain.
Il m’était plus facile de me mettre à la place de la nounou et de dire un « moi aussi » qui semblait impossible pour la patronne. L’univers de la nounou n’est pas du tout partagé par la patronne, et cela crée aussi la frontière entre ces deux femmes. Comme en plus ces deux femmes ne parlent pas de ce qui paraît si différent entre elles, comme elles ne peuvent pas en parler, le mystère grandit et les liens restent superficiels. Et en plus, quand il s’agit d’évènements aussi catastrophiques comme le séisme du 12 janvier 2010 en Haïti ou des réactions de la population face à ce drame, personne ne peut vraiment comprendre, comprendre l’autre, voire se comprendre. Il faudrait beaucoup de mots et surtout beaucoup de liens pour que cette nounou arrive à se faire comprendre au minimum par cette patronne sur des choses aussi mystérieuses.
Ce qui paraît évident pour la nounou — ou pour moi qui suis aussi Haïtienne — ne l’est pas pour la patronne. Et face à l’étonnement excessif de Madame Aix à propos de certains faits de la vie de sa nounou qui me paraissaient pourtant évidents, j’avais envie de lui dire : « Tu ne peux pas comprendre ». Sophie Hamisultane (2013), doctorante d’origine vietnamienne, se répétait elle aussi cette phrase dans un groupe qui réunissait des vietnamienNEs avec qui elle partageait des points de vue qui étonnaient les participantEs françaisEs. Ici, on est face aux effets du point de vue situé dans la recherche où l’implication exprime fortement la place du-de la chercheurE dans les rapports sociaux.
Mais encore une fois, Madame Aix ramène à la différence culturelle tous ces évènements et réactions autour du séisme qui restent incompréhensibles même pour le peuple haïtien. Et pour clore le récit de ce mystérieux voyage de la nounou, elle dit ceci : « Il y a des grandes différences culturelles entre nous et ce n’est pas très évident ». Il faut rappeler que cet étonnement excessif qui s’érige sur le prétexte de la différence culturelle marquait aussi le regard des médias sur Haïti après cette catastrophe. Ce qui est pleinement humain devenait une réaction étonnante chez les Haïtiens. Et ce qui est quotidien chez ce peuple émergeait tout d’un coup comme une découverte, comme si ces gens n’avaient jamais existé avant cet évènement. On était face à une catastrophe médiatique. Bernard Hours (1998), critique la mise en spectacle de la misère de l’Autre faite par ces médias dans le cadre de l’humanitaire. Car ce sont les rapports sociaux de sexe, de classe, de race et Nord/Sud que cache cet étonnement excessif se justifiant sur la différence culturelle.
C’est la peur de l’Autre bien intégrée dans la socialisation raciste, qui produit cette idée de différence culturelle. Et dans la relation de travail, la référence à la « différence culturelle » produit la peur. Les patronnes ne comprennent pas ce qui leur semble trop différent, s’étonnent devant ce qui pourtant semble évident pour l’employée, et développent une méfiance face à leur employée. D’abord, la différence culturelle fait peur quand les patronnes considèrent les croyances de leur employée. Madame Forbe est catholique et fait sa prière tous les soirs avant de s’endormir. La nounou de Madame Aix est catholique elle aussi. Mais le catholicisme « particulier » et la prière surprenante de cette nounou font peur à Madame Aix. Celle-là croit aux mauvais esprits et expliquent certains phénomènes qui seraient naturels par le surnaturel. Quand elle fait ses prières pour calmer la terreur du surnaturel, la patronne a peur. Cette prière comprend des « bruits bizarres » selon la patronne qui se demande alors si son employée n’est pas en train de délirer, une question importante puisque cette employée est censée s’occuper des enfants, précise-t-elle. De plus, cette nounou faisait ces prières à un moment où la relation de travail était tendue. La patronne a donc eu peur que cette nounou en colère qui « délire » ne s’en prenne à ses enfants en son absence. Et quand on sait comment cette peur rencontre une angoisse fondamentale chez cette femme qui a toujours peur qu’on fasse du mal à ses enfants, on imagine comment la panique a dû être importante. Madame Aix développe :
« Non, il y a un truc qui m’a fait un peu flipper un jour. (…) Elle était très euh, comment dire, très religieuse. (…) Et il y a eu un jour, je l’ai entendu citer une sorte de…, une sorte de…, ce n’est pas une prière, mais c’était contre le malin, hein. Ça m’a fait flipper et je me disais : ‘Attends, pourvu qu’elle ne soit pas dans un truc comme…, (…) pourvu qu’elle ne croit pas que le malin c’est moi ou mes enfants, ou je ne sais quoi !’. (…) Parce que je l’avais entendu faire ce truc, enfin, avec une voix très dure quoi, comme si elle chassait le malin. Alors après, je n’osais pas lui en parler effectivement. Qu’est-ce que je vais lui dire ? (…) C’était un petit peu délicat là pour le coup. (…) J’avais un peu peur que, parce que ça se passait pas bien entre nous, qu’elle réagisse très très mal ou violemment, ou… Là je ne savais pas. Là ça m’a foutu la trouille parce que… Je me suis dit : 'hou là!'. Je ne savais pas comment elle va réagir. Quelqu’un que… voilà, d’une culture identique, je saurais comment elle réagirait ».
La peur se justifierait donc par la différence culturelle. Ne pas connaître la nounou, c’est ne pas savoir de quoi elle est capable, voire penser qu’elle est capable de tout. C’est aussi en référence à ça cela que bien des patronnes préfèreraient avoir des françaises, même si elles, ces « paires » étant moins accessibles, les patronnes sont obligées d’embaucher des nounous « étrangères ». Cette méfiance est aussi proportionnelle au niveau de conflit qui sévit dans la relation, tout en sachant que le conflit est proportionnel au niveau de « différence culturelle » qui distancierait patronne et nounou. Et là où cette peur peut paraître injustifiée voire injuste c’est qu’à cause de cette différence culturelle, la méfiance est « incurable ». La nounou haïtienne a beau répéter qu’elle est là depuis six ans, insistant sur son ancienneté comme l’a fait la nounou algérienne pour inviter cette patronne à faire confiance. Pour Madame Laguerre aussi, le temps invitait à la confiance. Mais Madame Aix garde sa méfiance en se fixant sur cette idée différencialiste, méfiance qui augmente aux moments de tension. Cette méfiance fondamentale transcende la relation de travail, car elle prend sa source non seulement dans la trajectoire traumatique de Madame Aix mais aussi dans les rapports sociaux. Là où la différence culturelle est raciste c’est quand l’assertion « Elles sont différentes / on ne les connaît pas » devient « Elles sont dangereuses / elles peuvent faire du mal aux enfants ». Et même si on est obligée de leur faire confiance (puisque sinon on ne peut pas partir travailler), on ne peut pas leur faire confiance. Voilà un autre paradoxe dans la relation du service domestique qui s'explique par les rapports sociaux imbriqués.
La différence culturelle, comme on peut bien l’imaginer avec ce qui précède, ne crée pas une attirance entre les deux femmes qui chercheraient à se connaître. On parle souvent de la théorie physique des contraires qui s’attirent, mais dans la différence culturelle, les contraires se repoussent. En cela, il s’agit d’une « différente limitative » (Joseph, 2007), une différence qui limite les deux pôles dans tout désir de rencontre, de partage ou d’apprentissage. La limitation vient du fait que la « différence/différenciation culturelle » est en fait une « hiérarchisation culturelle ». De fait, comme le démontre Danièle Kergoat (1998) dans l’analyse de la division sexuelle du travail, la différenciation provoque forcément la hiérarchisation. Et on l’a bien vu, bien des patronnes croient que ces femmes migrantes pauvres et racisées du Sud ont une petite tête et n’ont rien à apprendre même à des enfants. Elles seraient donc différentes mais aussi, et par conséquent, inférieures.
Et surtout, dans cette relation où les deux pôles ne sont pas équivalents (du fait de la relation hiérarchique de travail et à cause des rapports sociaux qui divisent la féminité partagée), les patronnes sont plus en position de repousser, de mettre à distance, que les employées. Madame Aix exprime ceci à propos de la distance entre elle et sa nounou : « C’est elle » avant de corriger : « C’est moi et elle. C’est pas elle qui me l’impose ». Dans un autre passage, elle dit : « C’est peut-être moi qui ai gardé la distance, mais ça n’en fait pas quelqu’un de proche ». Sa nounou est dans son intimité car elle est présente à des moments spéciaux comme le retour de la maternité. Mais Madame Aix la garde à distance en s’assurant de son absence à d’autres occasions : « Je ne l’ai jamais invitée à une fête de famille, à un baptême, ou la première communion de ma fille. (…) Mais ça ne me serait jamais venu à l’idée d’inviter la nounou au baptême. Ça jamais. C’est moi qui mettait la distance pour le coup ». Pour Madame Aix, cette mise à distance s’explique par son propre « tempérament » : « C’est dû aussi à ma façon d’être. C’est dû à moi. Il y a une distance que je mets, une distance que je mets avec les gens ».
Pour elle, cette mise à distance est nécessaire pour « gérer les choses affectives » par rapport aux choses professionnelles. Elle développe en se référant à l’absence de la nounou au baptême :
« Parce que en tant qu’employeur, je suis peut-être amenée à la licencier pour une faute, je suis amenée à la réprimander — même si c’est très difficile — pour quelque chose de mal. (…) Il ne faut pas trop mêler l’affectif et le rapport professionnel même si dans le cas d’une nounou il y a forcément de l’affectif parce qu’elle s’occupe de mes enfants et que j’ai bien envie qu’elle s’en occupe bien, avec amour, avec affection ».
Et tout d’un coup, elle fait le lien entre cette mise à distance et l’obligation de faire confiance pour conclure que cette relation n’est pas facile à gérer. Le fait est que cette distanciation-là n’est pas complètement possible puisqu’elle empêcherait de faire confiance à cent pour cent, puisqu’il ne faut pas que la nounou mise trop à distance s'en prenne aux enfants. En même temps, cette distance est importante, car vu la différence culturelle, on ne sait pas de quoi elle est capable, on ne peut pas lui faire confiance. Il y a ici une contradiction majeure qui marque le lien entre Madame Aix et ses nounous. Comment comprendre ce lien entre distance et méfiance, entre l'obligation de mettre à distance et l'impossibilité de le faire complètement ? Comment les rapports sociaux marquent-il cette contradiction ?
Madame Laguerre qui mobilise moins ce discours de la différence culturelle, pense que cet affectif est très important dans le care. Elle développe :
« En fait c'est vrai c'est, c’est pour remplacer les liens de famille qu'on a perdu dans la société moderne. (…) maintenant c'est salarié. On paie pour remplacer quelque chose qui avant se vit dans les familles. Donc là c'est une relation employée-patron. Mais en même temps c'est c'est… il y a de l'affectif parce que on a besoin de… d'être tranquille quand on sait ses enfants à la maison avec une personne qu'on on ne connaît pas bien au début quoi ».
Ici, même si Madame Laguerre n’utilise pas le terme de différence culturelle, elle fait référence à cette contradiction où l’obligation à l’affectif marche de pair avec le fait de « ne pas bien connaître » au départ ces travailleuses qui en plus sont dites « étrangères ». Et comme on l’a vu dans le cas de Madame Aix, si on peut admettre que les travailleuses restent parfois silencieuses, on peut aussi critiquer chez leur patronne un manque d’intérêt face à ces employées. Les patronnes peuvent se montrer curieuses et même s’immiscer dans la vie privée des travailleuses, mais pas en valorisant cette soi-disant différence, pas en pensant apprendre de cette soi-disant différence. Et c’est peut-être parce qu’elle part de l’idée que cette nounou ne sait rien que, six ans plus tard, cette nounou reste aussi inconnue voire méconnue par Madame Aix. La distance paraît insurmontable uniquement parce qu’elle est produite par le mythe de la différence culturelle.
En effet, cette différence culturelle rendrait tout familialisme impossible, alors que Destremeau et Lautier (2002) disent que le familialisme est très présent dans le service domestique. J’ai voulu analyser cet aspect avec Madame Laguerre qui dit ceci de ces travailleuses : « C'est comme des gens qui viennent à la maison. Oui, comme ils font partie de l'intimité de la famille, oui il y a des relations particulières quoi. En... Mais c'est comme tout le monde, quoi. Dès qu'on introduit une personne dans la famille, c'est pareil ». Et quand j’ai voulu savoir si finalement ces femmes passaient pour des amies, de la famille, ou autre, elle répond : « Pour moi c'est des êtres humains. Un être humain ça doit être respecté ».
Madame Aix défend le respect des employées elle aussi. Mais quand je lui parle de certaines patronnes interviewées qui disent considérer les travailleuses comme des membres de la famille, elle réplique : « Je ne dirais pas que c’est un membre de la famille. Parce qu’il y a quand même une part d’elle que je ne comprends pas. Un membre de ma famille, je sais qui c’est… ». Elle affirme plus loin : « Avec ma nounou, cette distance elle existera toujours à cause de la différence culturelle ». Il est important de souligner ici l’absence du mari dans la relation de travail, alors qu’eux aussi peuvent être ou pas habités par cette idée différencialiste. Madame Aix parle dès le début de l’histoire de son mari allemand qui a été gardé par une nounou française qui finalement était considérée comme un membre de la famille. Les liens avec cette nounou ont perduré toute la vie de cet homme qui a présenté à sa nounou sa future femme, Madame Aix. Celle-ci a adopté cette nounou qui représente la grandmère de ses enfants, dit-elle. Cette « familialité » a été renforcée aussi par des liens religieux (la nounou ayant été invitée à baptiser leur fille aînée). Ces nouvelles filiations n’avaient pas moins d’importance que les liens de sang et finalement Madame Aix est plus proche de cette nounou que de sa belle-mère.
La relation de travail s’est établie pendant la Deuxième Guerre mondiale durant l’occupation allemande de la France. Il s’agit dans les deux cas de personnes blanches, mais qui se différencieraient par la nationalité, la langue, et que la guerre opposait. Mais ces différences-là ne sont pas vécues comme des différences par Madame Aix. « Mais il n’y avait pas de différence culturelle. Mon mari est Allemand, et cette nounou était Française. Il y avait des différences entre les 2 familles », dit Madame Aix. Le mari de la nounou était résistant et en gardant des petitEs allemandEs, la nounou aurait ainsi participé à la réconciliation francoallemande, explique Madame Aix dans un sourire.
Cette déclaration est étonnante, mais Madame Aix continue en parlant de sa première rencontre avec cette nounou : « Je voyais tout de suite qui elle était. Je savais qui elle était. (…) C’est idiot de dire ça mais... Je voyais bien quel type de personnalité elle avait, on s’est tout de suite entendue. Il y avait zéro distance avec elle. Ça, aucun problème ». Elle explique aussi, de manière étonnante, comment il n’y a aucun problème dans son rapport avec sa jeune fille au pair allemande. Avec elle, ce n’est pas une relation employeuse/employée, ce qui détruit selon elle l’aspect hiérarchique de la relation. Et avec elle aussi, le familialisme voire la familialité est possible, puisque l’identification est plus évidente. Ici, il ne faut pas négliger le facteur « race ». S’il est facile de se dire que les nounous, souvent Noires et Arabes, ne sont pas les mères des enfants blancs qu’elles gardent, tout le temps la jeune fille au pair allemande passe pour la mère des trois enfants de Madame Aix, malgré son âge. Cette patronne affirme que cette familialité est « techniquement » possible. Les enjeux de transfert ou de contretransfert seraient plus possibles dans la relation entre employeuse et employée quand cette prétendue différence culturelle n’existerait pas. Finalement, dans la conception de Madame Aix, ce qui fait différence ce n’est ni la relation hiérarchique de travail qui se réfère aussi au rapport de classe, ni la nationalité, ni la langue. Quand on considère son discours sur la nounou haïtienne, la nounou française et la jeune fille au pair allemande, on est porté à penser que ce qui constitue la différence culturelle en fin de compte c’est surtout la couleur de la peau, ou peut-être le rapport Nord/Sud. L'idée même de différence culturelle est donc une pensée éminemment raciste. Et les femmes haïtiennes ont raison de se centrer sur le racisme dans l’analyse du service domestique et du care, même si elles parlent aussi des rapports sociaux de sexe, de classe et Nord/Sud. Et en maintenant l’idée de la distance fondamentale que la différence culturelle engendrerait, elle défend sans le savoir une « anti-mixité », un communautarisme entre personnes blanches, occidentales, du Nord. Dans une telle conception, le seul lien qui reste possible entre une femme blanche de la classe moyenne du Nord et une femme migrante pauvre et racisée reste la domesticité, de même que les hommes blancs riches du Nord pensent qu’ils ne peuvent partager avec elles que la sexualité(150). En cela, ces travailleuses migrantes continuent à occuper le rôle historique d’esclaves, de domestiques, de « bonnes » exploitées par les hommes blancs et les femmes blanches. Ce lien entre domesticité et servilité explicité par Glenn (1992) ou encore Moujoud et Falquet (2010) est à la fois critiqué par les travailleuses haïtiennes et dénié par les patronnes françaises qui se disent antiracistes mais mobilisent un différentialisme raciste.
Adelina Miranda (2003) associe le concept de différence culturelle à ce qu’elle appelle « frontière dans l’intimité ». Deux femmes sont liées par le service domestique où un minimum d’intimité est forcément partagé, mais elles restent divisées à cause de la différence culturelle. Et là, on voit bien comment, par l’articulation des rapports sociaux, la féminité partagée ne résiste pas aux divisions liées à la classe, à la race et aux confrontations Nord/Sud. La frontière dans l’intimité est donc le fruit de l’intrication de ces rapports sociaux qui sont à la base de divisions intercatégorielles (entre hommes et femmes par exemple) et de division intracatégorielles (entre femmes blanches et femmes racisées).
Dans le concept « frontière dans l’intimité », le mot frontière à tout son sens. Il renvoie à la distanciation, à la limitation. Mais dans le contexte de la mondialisation du service domestique et du care, le mot frontière illustre bien le phénomène géographique de traversée des frontières (la migration) ainsi que qu’une conception géographique du lien. Les personnes qui sont loin, géographiquement et surtout sur le plan géopolitique (Nord/Sud, rural/urbain), méritent d'être éloignées, d’être tenues à distance. Toutefois, quand on est au Nord aujourd’hui (dans l’Union Européenne par exemple), les frontières tombent, ce qui fait que les gens du Nord ne sont pas migrantEs au Nord (au Sud non plus d’ailleurs). C’est dans ce cadre qu’il faut comprendre une certaine mobilité étudiante favorisée dans l’UE et qui produit aussi de la domesticité notamment avec le statut de « jeunes filles au pair ». Les « petites Allemandes », comme le dit Madame Aix, se déplacent et sont exploitées par les familles du 16e, dit cette patronne. Mais avec ces jeunes filles au pair, la frontière dans l’intimité se pose autrement, à cause des rapports Nord/Sud et des rapports de race qui sont alors partagés, en plus des rapports sociaux de sexe. La frontière dans l’intimité est plus complexe que le fait de traverser des frontières.
Dans le récit de Madame Aix, on peut expliquer sa proximité avec les petites Allemandes par le fait qu’elle ne considère pas ces employées comme des migrantes. Ces femmes ne partent pas dans l’objectif de « fuir, suivre, lutter » que Mirjana Morocvasic Muller (1984) a étudié chez les femmes migrantes. Cela fait disparaître la différence culturelle et la « relation entre pairs » devient plus envisageable. Madame Aix explique comment elle ne considère pas ces jeunes filles comme des employées. L’un de ses arguments est que ces femmes viennent en France pour apprendre le français et qu’elles sont très contentes de leur voyage. « Je suis super contente d'être à Paris. J'ai toujours rêvé d'être à Paris. En plus j'apprends le français. C'est génial ! », ce sont les mots des jeunes filles qu’elle rapporte avec amusement. En plus, elles sont là pour un temps limité, « Elles ont un projet derrière », souligne Madame Aix. Ici, on est loin de l’image de « la » femme migrante qui a le mal du pays comme le dit Madame Laguerre, qui est donc triste, mais qui cherche à rester en France quitte à rester des années dans la clandestinité, et qui est prête à faire n’importe quel travail pour gagner de l’argent. Il faut noter que bien des femmes du Sud sont dans un parcours d’apprentissage en France, « ont un projet derrière » elles aussi, se disent qu’elles sont en France pour un temps limité, etc. Elles aussi sont enfermées dans le service domestique, comme baby-sitter par exemple. Et pour elles aussi se pose la question de la frontière de l’intimité, en référence à la différence culturelle. Ici encore, le racisme est à peine dévoilé, mais il marque bien la relation de travail et crée la frontière dans l’intimité.
Madame Aix parle de sa proximité avec ces jeunes filles allemandes en référence aux rapports de classe également. Car l’image de la migrante est aussi marquée par la pauvreté. Or, ces jeunes filles sont en France par plaisir, et non par besoin, croit-elle : « Elles ne viennent pas travailler chez moi parce que sinon elles n'ont pas de travail ou elles n'ont pas d'argent (…) je ne suis plus dans cette relation où je dois leur filer de l'argent ou sinon elles crèvent la dalle ou elles sont au chômage ». Elle ajoute que la dépendance économique entre patronne et employée a aussi été à la base de sa distance avec sa nounou haïtienne, de ses angoisses quand elle devait mettre fin au contrat : « C’est une femme seule qui n'a pas de mari (...). Si moi je ne la paie pas, elle n’a pas de revenu hein. Il y a ça aussi. Je ne peux pas la laisser tomber non plus ». Elle aussi :
« Et puis parce que, je voyais bien la situation de ma nounou. On voyait bien que... J’étais à la fois obligée de m’en séparer, et je voyais bien que je la foutais dans la merde ! Bon particulièrement, bon,… Parce que voilà, vu son âge, est-ce qu’elle va retrouver euh… Puis, elle a commencé à avoir des problèmes de santé et tout… Mais, mais en même temps, je… Voilà, je ne pouvais pas la garder, ça ne se passait pas bien avec les en…ça commençait à ne pas bien se passer avec les enfants, et elle a tellement besoin euh… voilà ! voilà ! ».
Cette patronne n’a plus besoin de sa nounou mais se sent coupable de la licencier en se disant que cette travailleuse sera en difficulté après. Même si la nounou était déclarée, elle pensait que cette femme trouverait difficilement du travail après. Ce ne serait pas le cas avec les jeunes filles au pair, croit Madame Aix. Néanmoins, même si ces jeunes filles ne seraient pas en France principalement pour des raisons économiques, il existe quand même un lien économique entre cette patronne et ces femmes. Dans ce rapport de travail où le service fourni est récompensé plus par l’entretien que par le salaire, elle leur paie quand même environ 300 euros par mois. Et il ne faut pas croire que ces femmes peuvent toutes se passer de cette somme, ou qu’elles reçoivent suffisamment d’argent de leur famille qui serait riche. Certaines ont d’ailleurs réellement besoin d’argent et se considèrent comme de vraies travailleuses.
Mais Madame Aix ne croit pas qu’elles travaillent. Elle explique avec joie comment ces filles représentent pour elle de la compagnie. « Je ne suis pas toute seule », « Il y a quelqu’un », « avoir quelqu’un avec moi »,… dit cette femme dont le mari rentre très tard le soir. On a bien vu avec Madame Forbe que la « dame de compagnie » est en fait une travailleuse de care. Pourtant, quand Madame Aix partageait son espace avec la nounou pendant les congés maternité ou parentaux, elle ne la considérait pas forcément sa présence comme de la compagnie. A cause de la différence culturelle, dirait-elle. C’est que la compagnie n’est pas qu’une question de présence mais aussi de lien et surtout de rapports sociaux.
Le lien entre Madame Aix et ces jeunes allemandes semble assez fort. Il permet l’identification ou des enjeux de transfert et de contre-transfert. Sa dernière jeune fille au pair à 19 ans et représente une grande soeur pour sa fille aînée. Pour une petite fille de 10 ans qui veut être grande, c’est parfait, dit Madame Aix. On se rappelle comment cette fille de 10 ans s’ennuyait avec la nounou. Madame Aix pense que c’est une question d’âge. Elle précise alors que la nounou algérienne avait vingt-sept ans et la nounou haïtienne plus de soixante. L’âge est effectivement important, mais il n’est pas le facteur le plus déterminant dans la proximité de cette relation où la jeune fille au pair est considérée soit comme la grande-soeur des enfants (donc la fille de Madame Aix), soit comme la mère des enfants avec qui elle partage la même couleur de peau, en plus de partager la nationalité de leur père. La nounou algérienne de 27 ans était-elle considérée comme la mère des enfants ? Non. Etant Arabe, le lien maternel serait « techniquement » impossible, pour reprendre le terme de Madame Aix. La nounou haïtienne était-elle considérée comme une grand-mère de même que ça a été le cas avec la nounou du mari de Madame Aix ? Non. Et cette fois, à cause de la différence culturelle, dirait-elle. Or si le familialisme ou la familialité est impossible avec ces migrantes racisées, c’est aussi à cause de la place déterminante des rapports sociaux de race dans cette conception de la différence culturelle.
En analysant la distance créée par cette soi-disant différence, Madame Aix a précisé qu’elle vouvoyait sa nounou haïtienne. Avec la nounou algérienne aussi, c’était pareil : « On avait une relation plutôt sympathique mais je la vouvoyais. je... l'autre famille la tutoyait. C'était le caractère de la maman ». Grand a donc été mon étonnement quand, un an plus tard, Madame Aix me déclare qu’elle tutoie sa jeune fille au pair. « Une jeune fille de 19 ans je ne vais pas la vouvoyer quoi ». Ici encore, c’est l’âge qui serait déterminant. Pourtant, elle déclare : « Les étudiantes baby-sitter je les ai toujours vouvoyées. Mais la jeune fille au pair je la tutoie ». Donc, indépendamment du facteur âge, elle construit deux catégories : l’une dans laquelle elle met les jeunes filles au pair et la nounou de son mari, et l’autre où elle met toutes les autres (les nounous, les baby-sitters, et même sa belle-mère avec qui finalement le lien est plus une relation de travail de care qu’une relation familiale). Elle vouvoie toute cette deuxième catégorie, ce qui lui semble simplifier la relation: « c’est plus facile si j'ai quelque chose à dire et qui n’est pas trop agréable ». Elle ajoute : « Si je suis dans le tutoiement, elles aussi vont me tutoyer, et il y a un côté...et il y a un côté absence de respect. Il y a une barrière qui tombe ». Ce respect nous fait penser aux normes de déférence (Rollins, 1990) imposées par les patronnes dans le service domestique. Mais ce respect c’est aussi, selon ce qu’elle dit, le respect des engagements pris. Or la jeune fille au pair aussi s’engage auprès des enfants. Et avec elle aussi, il pourrait avoir des « choses désagréables » à dire. Mais tout est différent avec ces jeunes filles, même si les arguments donnés par Madame Aix pour justifier ce traitement différentiel ne résistent pas à l’analyse. « Et puis je les paie, quoi ! », ajoute catégoriquement Madame Aix. Le vouvoiement se justifierait alors par la distanciation imposée par la relation verticale de travail. « C'est du travail. Elles sont payées pour un travail. Voilà. Je les vouvoie ». Le salaire crée donc une barrière de telle sorte qu’au contraire, avec la jeune fille au pair, il n’est nullement besoin de construire des frontières dans l’intimité. En ce sens, la jeune fille au pair n’est pas une travailleuse. « Ça n'a absolument rien à voir avec la relation employeuse-employée... », affirme Madame Aix qui ajoute : « Je n’ai pas aimé cette, ce côté employeur-employé là qui se chamaillent, vraiment, ce n’est pas mon truc. Et c’est pour ça qu’avec la jeune fille au pair, les jeunes filles au pair que j’ai eue, c’était tellement plus simple, que…pour moi, on n’est pas dans une relation employeur-employé ».
La proximité avec l’Allemande est aussi le fait de cette hiérarchie culturelle citée plus haut et que cacherait la différence culturelle. Les langues sont différentes mais deviennent l’objet de partage et d’apprentissage, alors qu’avec la nounou haïtienne le créole n’était pas valorisé. Madame Aix, pour illustrer son lien avec la jeune fille au pair, dit qu’elle lui montre la cuisine française. Même pendant ces nombreux mois où elle restait à la maison avec la nounou haïtienne, il n’y a eu aucun partage au niveau des connaissances culinaires, même pas des discussions à ce propos. La nounou ramenait toujours ses repas à la maison et la patronne la regardait manger en se demandant : « Qu’est-ce que c’est que ces trucs qu’elle mange-là ? ».
Et Madame Aix en rigolant explique qu’une fois la nounou lui a répondu que c’était de la banane. Elle restait intriguée face à cette manière toute autre de consommer la banane qui ne permet même pas de reconnaître cet aliment. Elle reste curieuse, mais n’ose pas discuter, ne pense pas forcément à apprendre, etc. « Qu’est-ce qu’elle mange ? Ah ah ah ! Elle mange ce qu’elle veut, je m’en fiche quoi. Mais… », dit-elle. Madame Forbe aussi est intriguée par les repas de son employée haïtienne : « Et ben l'autre fois... je lui demande des fois quand elle mange. Je dis : ‘Qu'est-ce que vous mangez ce soir ?’. Alors l'autre fois elle me dit : ‘Je mange des bananes’ ». Madame Forbe emploie alors l’expression « vos bananes à vous ». Ces « bananes à nous » qui sont en France proviennent souvent de la Martinique ou de la Guadeloupe de telle sorte qu’elles sont pareilles à celles que consomment — autrement bien sûr — ces patronnes. De plus, renvoie souvent les migrantes à leur cuisine, et ici encore avec une hiérarchisation culturelle où la banane qui appelle des fous rires chez les patronnes ne fait pas rire les travailleuses migrantes. Il ne faut pas oublier la négrophobie qui a souvent marqué les références à la banane dans ces blagues où l'on associe les NoirEs aux singes. La banane migre vers le Nord où se croisent patronnes du Nord et travailleuses du Sud dans l’intimité du domestique, sans se croiser à cause de la frontière dans l’intimité. Rappelons aussi le texte Bananas, Beaches and Bases de Cynthia Enloe ([1989] 2014), qui regarde les hommes du Nord qui, au coeur de la mondialisation, deviennent des « hommes en armes » au Sud où fleurissent les bananiers. C’est dans cette mondialisation que les hommes du Sud deviennent « hommes en armes » au Nord pendant que parallèlement les femmes du Sud deviennent « femmes de service ». Jules Falquet (2006) montre comment ces deux phénomènes sont liés. Ces femmes de service migrent vers le Nord comme les bananes du Sud et comme elles, nourrissent le Nord.
Ces nourrices des temps modernes sont utilisées puis rejetées, comme des « peaux de bananes », à cause de la couleur de leur peau. Alors que la relation avec les jeunes travailleuses européennes se vit de telle sorte que la hiérarchie paraît absente, ce qui fait que la féminité serait partagée, sans frontière. Et cette relation finalement inqualifiable si elle n’est pas considérée comme une relation de travail, se déroule de telle sorte que la patronne peut éviter toute culpabilité face à un éventuel racisme ou la domination de classe. On reste patronne sans l’être vraiment, ce qui permet d’exploiter sans culpabilité la force de travail d’une autre femme -ici européenne- pour le soin des enfants et certaines tâches ménagères. La différence culturelle utilisée chez les patronnes pour repousser les unes et se rapprocher des autres n’est finalement que la face idéelle des rapports sociaux articulés dans le service domestique. Ce travail exprime, selon Frederici (2002), un apartheid entre femmes du Nord et femmes du Sud à l’image de celui qui séparait femmes blanches et femmes noires en Afrique du Sud. Cet aspect idéologique de l’oppression analysée par Fanon ([1952], 1971) et Guillaumin (1992) mérite de l’attention car elle exprime ici dans le discours l’exploitation matérielle dont les travailleuses font l’objet quotidiennement.
Même en définissant ces travailleuses comme radicalement différentes et donc inférieures, on leur accole des attributs particuliers qui justifient d’ailleurs leur investissement voire leur enfermement dans le service domestique et le care. Les recherches féministes montrent que, pour justifier dans la division sexuelle du travail le surinvestissement domestique des femmes, on prétend qu’elles sont douces, aimantes, et plus habiles dans certaines tâches manuelles que les hommes. Essentialisme et naturalisme construisent par les rapports sociaux l’enfermement des femmes dans le travail reproductif. Ils marquent toutes les divisions du travail qui sont d’ailleurs imbriquées. Mais comme le racisme, tout cela est très subtil dans le discours des patronnes qui disent complimenter ces femmes haïtiennes. Madame Laguerre qui se montre plus critique face à toute catégorisation sociale dit que c’est le hasard qui fait qu’elle est tombée sur deux Haïtiennes de manière successive et qu’elle ne les avait pas embauchées en référence à leur nationalité. « Non, moi c'est à la personne. (…) Je n'ai pas de préjugé. Je n’ai pas d'apriori. Donc c'est quand je vois la personne, si ça me convient, voilà! ». Elle exprime dans un autre passage : « Evidemment. Chaque personne est différente. On peut pas faire un stéréotype sur un pays parce que chaque personne a une histoire différente ».
Mais, comme d’autres patronnes, elle se montre satisfaite face à la prestation de ces femmes : « En ben C'était impeccable hein. J'ai trouvé. Le point commun entre ces deux personnes c'est qu'elles savaient très bien s'occuper des enfants. Euh. Oui oui très douces. Très gentilles. Euh. Et puis euh elles savaient faire plein de choses ». Et quand je lui propose de conclure l’entretien, elle dit ceci : « Mais bon j'ai gardé un bon souvenir de ces jeunes filles. Très agréable ». L’idée de douceur et de gentillesse apparaît pourtant très souvent dans les idées naturalistes sur la division sexuelle ou raciale du care. Mais dans l’opinion de cette femme, ces qualités ne sont pas reliées à une quelconque nature ou une nationalité. Dans un autre passage, j’ai quand même pris le risque de lui demander de faire un portrait de « femme haïtienne » :
« C’est quoi une Haïtienne pour vous ? Quand on vous dit une femme haïtienne, ça vous fait penser à quoi ?
- Et bien, une personne qui vient d'une île. Qui, une fois qu'elle est en France, est loin de de sa terre d'origine et avec un climat complètement différent. Et des valeurs aussi complètement différentes. Des gens qui réagissent complètement différemment. Et ça doit donner le mal du pays ».
L’idée de migration marque bien cette description qui parle aussi de la nostalgie et aussi la souffrance due à une prétendue différence de valeurs. Je n’ai pas pu recueillir suffisamment d’informations pour comparer ici la différence culturelle approfondie par Madame Aix et toutes ces choses « complètement différentes » citées dans ce passage de Madame Laguerre. Mais il est important de se questionner sur la nationalité en écoutant cette femme. Qui sont les Haïtiennes finalement ? C’est ce qui peut aider à comprendre qui sont les Françaises. J’apprendrai plus tard que l’une des jeunes filles employées par Madame Laguerre est née en Haïti mais a migré dans son enfance. Et l’autre est née en France, d’une famille haïtienne. Effectivement, il est fort probable que ces femmes n’avaient pas à l’époque la nationalité française. Mais il est intéressant de voir en fin de compte comment, dans le discours de Madame Aix aussi, l’étiquette qui caractérise les femmes est surtout liée à « l’origine », et pas forcément à leur nationalité ou au nombre d’années de vie en terre d’accueil. Comment Madame Laguerre peut-elle affirmer que ces jeunes filles qui vivent en Farce depuis très longtemps dont l’une qui y est née, ont le mal du pays(151) ? Et pourquoi dit-elle que ce sont des Haïtiennes ? Pourquoi Madame Aix continue de parler de nounou haïtienne alors que celle-ci a la nationalité française ? Ces femmes seront-elles jamais considérées comme des femmes françaises ? Ces femmes radicalement différentes ne seront peut-être jamais considérées comme des françaises, donc elles seront toujours regardées par le prisme de la « différence de valeurs » ou de la différence culturelle.
Madame Forbe aussi a essayé de qualifier les femmes haïtiennes. Je lui parle d’une femme haïtienne qui pourrait être intéressée à travailler pour elle. Elle répond : « Mais ça ne me gêne pas du tout ça. Absolument pas. Vous êtes des gens très gentils. (…) Vous êtes des gens très, très doux, très. Je ne peux pas expliquer. C'est, c'est en vous ça ». Ici encore, la gentillesse, le calme et la douceur dont parlent les deux autres patronnes françaises revient. Madame Forbe renchérit : « C'est vrai ! C'est vrai que vous avez… (…) Mais quand elle [sa travailleuse haïtienne] est venue chez moi, on a bavardé, j'ai ressentie cette douceur. Vous aussi [Moi, la doctorante] vous êtes pareille. Ses filles sont pareilles. Ah oui ! Elles sont gentilles ses filles (…) Mais elles sont très gentilles, très... oui c'est... c'est comme ça ». Et ici, la douceur, la gentillesse, le calme, sont associés à une nature, à une nationalité : « Vous êtes comme ça de nature. C'est la nature de votre...de votre... comment ?... de votre nationalité ! Enfin, c’est peut-être pas le mot qui convient, mais c’est comme ça ». « La nature de votre nationalité » est très parlant ici, même si on peut aussi expliquer cette expression « boiteuse » par son niveau de langage. Dans ce discours, la nationalité devient une nature, il suffit de provenir de tel pays pour avoir tel caractéristique. Et dans le discours de Madame Forbe on n’en sait pas finalement si c’est surtout la nationalité qui fait l’objet de ce naturalisme ou plutôt la couleur de la peau. En continuant son argumentation, Madame Forbe dit ceci : « Vous êtes comme ça. Et c'est vrai que j'ai connu certaines personnes de, même des Africains et des... (…) il y a cette espèce de douceur qui est...Je l'ai toujours ressenti comme ça ». Ici, le fait d'ajouter Africain montre bien qu’ici, le mot recherché dans la citation précédente n’est pas « nationalité » mais peut-être « race ».
Ce que cache cette vision naturaliste c’est que la déférence si bien analysée par Judith Rollins (1990) dans le service domestique impose à ces femmes d’être « douces », « calmes » et « gentilles ». Cette déférence imposée par la relation hiérarchique de travail et marquée par les rapports sociaux, s’associe au fait que le care est considéré comme un travail d’amour. Une travailleuse de care subit aussi l’injonction à être douce, gentille et calme. La différence culturelle impose le silence à ces femmes infériorisées, ce qui explique qu’elles restent calmes, ne parlent pas. Et face aux mauvais propos des personnes soignées (adultes et enfants), on leur interdit de riposter, comme le souligne Kouzin. Certaines femmes comme Laurette peuvent être particulièrement douces, mais ça n’a rien à voir avec leur nationalité, et de toutes les femmes haïtiennes interviewées, elle est la seule chez qui j’ai ressentie cette « douceur ».
J’ai analysé les dessous de la douceur avec Madame Forbe. Elle parle du tempérament de son mari qui est plus proche de cette idée de calme-douceur-gentillesse, et elle ajoute qu’ils ne se disputaient pas et que son mari préférait sortir quand elle s’énervait. L’étiquette calme-douceur-gentillesse correspondrait donc à l’absence de dispute. Et Kouzin a raison d’associer cette soi-disant douceur des travailleuses haïtiennes au fait que ces travailleuses se laissent souvent piétiner à cause de leur précarité économique. Madame Forbe ajoute tout de suite que, contrairement à son mari, elle est carrée : « Ce n'est pas que je me mets en colère, c'est que je dis ce que j'ai à dire…, carrée hein ! ». Et quand je lui demande si c’est important de dire ce qu’on a à dire, elle acquiesce. Or dans le service domestique ou le care, ce n’est pas toujours possible de dire ce qu’on a à dire. Les travailleuses « carrées » risquent un licenciement comme on l’a vu pour Keli.
Comme le disent ces patronnes, y compris Madame Aix qui parle aussi de douceur-calme-gentillesse, les femmes haïtiennes interviewées disent faire preuve de bonté au travail. Plus que ce qui leur est demandé, celles qui sont dans le care disent agir comme s’il s’agissait de soin de leurs propres enfants ou de leurs parents âgés. Elles font preuve d’empathie, restent chaleureuses quitte à utiliser plus que d’autres le corps-à-corps (dans le bercement par exemple signalé par Madame Aix), elles font preuve de patience avec des enfants difficiles et se réfèrent parfois à leur propre angoisse de mère pour comprendre certains comportements déplaisants des patronnes. Mais finalement, ce qu’elles disent d’elles et ce que les patronnes présentent d’elles n’est pas particulier à leur cas. Dans l’analyse du care en général, ces propos reviennent. De plus, il est difficile de ne pas aimer, de ne pas finir par « aimer » dans ce type de travail, surtout si les personnes soignantes sont aimantes, bienveillantes ou « pitoyables ». Et cette douceur à laquelle on peut ajouter la gentillesse et le calme dans ce travail d’amour, n’exclut pas du tout la présence de la haine ou de l’égoïsme dans la relation de soin (Guillaumin, 1992 ; Molinier, 2003). Et la douceur, qu'elle serait réelle ou fictive, a plusieurs contours. On ne peut donc la réduire à la différence culturelle, ou à la nationalité. Pour finir, rappelons que les gouvernements du Sud vantent les qualités de tendresse, d’affection, de chaleur humaine des travailleuses du care. Selon Falquet, Hirata et Lautier, (2006), ils convergent avec les employeurEs du Nord dans la naturalisation de la capacité à établir des « liens familiaux chaleureux » de ces travailleuses.
En écoutant dans plusieurs entretiens le discours de Madame Aix sur la différence culturelle, je me suis posée bien de questions. Qui suis-je aux yeux de cette femme ? Est-ce qu’elle me regarde, moi, aussi en fonction de cette différence culturelle ? Je ne lui parlais pas dans un français parfait et je ne présentais pas l’image d’une personne maîtrisant parfaitement la « culture française ». Et savait-elle au départ que j’étais une Haïtienne ? Qu’est-ce que mon statut de doctorante apporte à ma définition pour cette patronne? Il était alors question de comprendre le transfert que cette patronne faisait sur moi. Or, quel transfert est possible quand la chercheuse est en position de dominée par rapport à la personne interviewée ? Comme je l’ai abordée dans un article sur l’implication dans la recherche (Joseph, 2013), les rapports sociaux définissent la place des chercheurs dans la relation de recherche et déterminent la légitimité de ces chercheurs non seulement dans le monde scientifique mais aussi dans le regard des personnes interviewées. Si Madame Aix me situe comme sa nounou, dans cette différence culturelle par rapport à elle, peut-elle me considérer comme une vraie doctorante ? Croira-t-elle que je suis capable de comprendre ce qu’elle me raconte ? Au dernier entretien, j’aborde avec elle cette question :
M : Moi, par exemple, vous sentez une différence culturelle, par rapport à moi par exemple ?
I : Ben ouf ! On est dans une, ah ah ah ! On est dans une, on est dans une relation… Mais non non non, je réfléchis parce que... Non, il n’y a pas une…Vous, vous êtes dans une situ… C’est…C’est assez… spécial comme positionnement, parce que à la fois, vous me posez des questions, et vous êtes dans… vous êtes en train de faire une thèse…Donc euh, vous êtes dans une réflexion sur tout ça, et en même temps, vous êtes de Haïti, donc… Ce que je peux vous raconter sur ma nounou, vous pouvez le comprendre beaucoup mieux que moi en fait. Voilà ! (…) Voilà ! Euh, ben y a une différence culturelle au sens que vous savez beaucoup plus de chose que moi euh sur elle que…, même en ayant vécu euh, six ans avec elle, enfin voilà ! Il y a des choses que vous comprenez d’emblée, voilà, que moi, ah ah ah ! Sauf si on me le dit euh… Bon. Je n’arrive pas, je n’arrive pas à réussir à la comprendre. Donc, est-ce qu’il y a une différence culturelle, oui. Et puis en plus vous êtes dans un travail de réflexion, vous êtes en train de me… ah ah ah !... de faire une introspection sur ma relation en tant que mère… oui oui, C’est… Non, ce n’est pas une différence culturelle, c’est une différence euh, euh…Je ne sais pas comment le qualifier, mais euh,… Vous réfléchissez à tout ça, donc, moi je vous raconte, je vous déballe… ce que je vis, donc euh… Ce n’est pas forcément euh…
M : Mais, j’y pensais…
I : Mmm.
M : Moi, je suis Haïtienne aussi.
I : Oui oui oui.
M : Donc, si je viens vers vous en tant qu’Haïtienne pour comprendre votre rapport de travail avec une personne haïtienne qui est dans une position hiérarchique inférieure par rapport à vous, je me demande est-ce que, est-ce que ça ne vous fait pas peur aussi de…
I : Alors au tout début… Parce que, je crois… vous êtes, on s’est rencontré par…(…) On s’est rencontré par l’intermédiaire d’une de mes collègues hein. C’est ça qui est… qui comment... Vous la connaissez, peu importe. Et, je me suis posée la question : ‘Qu’est-ce que je fais ?’. Puis, euh…Alors… Votre nom, est quand même assez spécial quoi! Et, je me suis dit : ‘Hou là, c’est quoi, cette…, c’est qui cette personne quoi ?’. Ça, vraiment j’étais là mais : ‘Qui c’est ?’. C’est marrant, elle fait une t, un machin là-dessus euh... Et il y a eu un moment, je me suis dit mais euh…, je me suis dit mais euh… est-ce que…
-C’était au tout début hein… normalement quand je me suis dit est-ce que je réponds ou pas-, euh… c’était : ‘Est-ce qu’elle va en parler à la nounou ? Est-ce qu’elle connaît la nounou?’. Après, je me suis dit : ‘Qu’est-ce que tu racontes ? Comment veux-tu qu’elle connaisse la nounou ?’. (…) Et j’ai répondu, parce que, je me dis que c’est intéressant quand-même hein. (…) Et oui, je n’ai pas dit à la nounou que je répondais à vos questions.
M : Oui oui oui…
I : ça je ne lui ai pas dit.
M : … vous ne le lui avez pas dit. Je ne la connais pas en fait.
I : Ben oui.
M (…) En fait, vous racontez des choses que, que je connais en fin de compte : cette prière-là et tout, je... Je suis habituée à ces choses là.
I : Oui, ça vous paraît d’une banalité totale.
M : Oui. Et puis ouais, je me suis dit, mais, c’est normal que vous ne compreniez pas… Maintenant, est-ce que c’est normal que ça vous fasse peur, c’est peut-être une autre question. Mais c’est …Et de ne pas comprendre ça, ça peut vous mettre mal à l’aise effectivement quoi. (…) c’est comme si moi, c’était plus facile pour moi en fin de compte de comprendre la nounou que vous parce que je ...
I : Parce que aussi elle ne parlait pas beaucoup. Donc euh… Elle, elle était pas en mesure de m’expliquer des trucs-là.
Là Madame Aix se met à m’expliquer à nouveau certains faits. Finalement, je lui dis comment c’était important pour moi de lui poser cette question sur la place qu’elle me donnait en fonction de la différence culturelle. Finalement, la réponse à ma question n’est pas aussi simple qu’un oui ou un non. Oui, il y a entre elle et moi cette différence culturelle qui fait que finalement je comprends mieux sa nounou qu’elle. Cette différence culturelle marque aussi mon nom assez « spécial ». Et Comme avec ce nom je ne paraissais pas Française donc probablement Haïtienne, elle se demandait au début si je ne connaissais pas sa nounou. Mais malgré tout ça, elle a accepté de me parler. Et en discutant avec elle, c’est comme si je dépassais cette différence culturelle ou que je l’aidais à la dépasser, contrairement à la nounou qui ne parlait pas ou ne pouvait pas discuter de ces choses-là. Donc je reste différente culturellement — ce qui m’aide d’ailleurs à mieux comprendre ce qu’elle m’explique sur sa nounou — mais je le suis différemment que sa nounou. Moi je peux comprendre, à la fois elle et la nounou. Et moi, je fais une thèse, je l’aide à réfléchir, etc. Cela me situe d’ailleurs dans une autre différence par rapport à elle qui n’est pas culturelle cette fois, dit cette femme qui n’arrive pas à la qualifier. Il s’agit, si on se réfère à Barus-Michel (2013) de la dissemblance fondamentale entre les chercheurs et les personnes interviewées (les sujets de recherche). Cette femme reconnaît ainsi ma place de doctorante (chercheure), donc ma capacité à comprendre, même si je reste une Haïtienne, donc incapable de comprendre totalement son univers ou de me faire comprendre à cent pour cent. Je reprends avec elle l’idée qu’il m’est effectivement plus facile de comprendre certains aspects de la vie de sa nounou qu’elle, même si je questionne indirectement dans ce discours le fait que cette incapacité de comprendre la nounou la pousse à la peur. Et qu’est-ce que Madame Aix a compris de mon commentaire ? Voit-elle que je ne partage pas tout à fait sa conception de la différence culturelle ? Quand je demande à Madame Aix si ce travail de réflexion lui apporte quelque chose, voilà ce qu’elle répond :
« Ah oui. C’est très intéressant, parce que je…comme avec la nounou ça s’est mal terminé. Je n’aimepas ça,… Ça me paraît…. Ça ne m’a pas plu. Mais discuter avec vous, ça m’a permis de mieux comprendre pourquoi… Qu’est-ce qu’il y avait qui marchait pas euh, qu’est-ce qui me gênait, (…) Je préfère toujours en parler avec, à quelqu’un d’autre. Ca me permet de me comprendre moi-même, et de me dire, de, voilà de, hi hi hi,… J’ai envie de dire, de me déculpabiliser par rapport à ce qui c’était passé ».
Les échanges ont donc aidé Madame Aix à revisiter ce passé marqué par des tensions avec la nounou, et à mieux le comprendre. Et en cela, je deviens comme une psychologue, la personne tierce qui permet d’analyser un conflit. Après sa rupture avec sa première nounou, Madame Aix est allée voir un psychologue pour mieux comprendre et se comprendre. Après sa rupture avec sa nounou, c’est ma recherche qui lui a offert cette possibilité de comprendre ou de se comprendre. Ceci dit, ma recherche n’avait pas une visée thérapeutique, même si parfois elle peut avoir un effet thérapeutique. Elle devait me permettre de mieux saisir les rapports sociaux qui marquent le vécu de ces femmes, et peut-être aider ces femmes ellesmêmes à mieux les saisir. La recherche doit-elle conscientiser les interviewées ? Pourquoi mon écoute porte Madame Aix à se déculpabiliser au lieu de la porter à critiquer sa vision de la différence culturelle ? Je ne visais pas à la juger, mais je ne cherchais pas à la conforter dans son rôle de patronne non plus. Quels sont les risques de donner de la place au point de vue des dominantEs — qui peuvent être aussi dominéEs par ailleurs selon le rapport social en question — dans la recherche ? On doit se questionner sur les effets de la recherche, non seulement sur les chercheurEs ou sur la construction de la connaissance, mais aussi sur les sujets de recherche. En cela, la restitution participe grandement à la co-construction du savoir.
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(148) Le fait de ne pas cuire ce qui est écrit peut résulter par exemple d’une difficulté à faire le lien entre ce qui est écrit et ce qui existe dans le placard. Même en sachant lire, la nounou peut ne pas savoir ce qu’est une nouille, une coquillette, une escalope. Les enfants peuvent utiliser les verbes à l’infinitif si parfois la nounou leur parle en créole. Et pour les documents administratifs, il n’est pas aisé pour les haïtien-ne-s (y compris les étudiant-e-s) de comprendre le langage administratif français ou de remplir certains documents courants. Finalement, ce que Madame Aix reproche à sa nounou, et même sa difficulté à calculer son salaire, est parfois reproché à des étudiantes haïtiennes qui font du baby-sitting à Paris. Maîtrisent-elles le français ? Pas comme les françaisES. Mais cela fait-il d’elles des ignorantes ? Absolument pas.
(149) Voir Thomas (2011) sur le traitement médiatique du séisme dans le journal « Le Monde ».
(150) Ici, il est plus question de violence sexuelle que de sexualité, et cette violence sexuelle se passe souvent dansun cadre de travail, et très souvent dans le service domestique familial ou institutionnel où les hommescontinuent à réclamer un droit de cuissage face aux femmes. Sur le droit de cuissage, voir Delphy et al. (2011).
(151) Ici, il ne s’agit nullement de prétendre que parce qu’elles sont venues en France très jeunes elles ne peuvent pas avoir le mal du pays.