Dans le discours des patronnes françaises, on peut voir comment les rapports sociaux sont occultés, qu’il s’agit du rapport hommes/femmes, du rapport capital/travail, du rapport racisantEs/raciséEs associée aussi aux confrontations Nord/Sud. Regardons d’abord l’invisibilisation des rapports sociaux de sexe dans les propos de ces patronnes sur l’égalité.
Dans ce que racontent ces patronnes françaises, on peut voir les effets de la division sexuelle du travail, sur la féminisation du travail domestique et du care. Cette féminisation du service domestique est invisibilisée par les patronnes françaises ainsi que par les travailleuses haïtiennes qui, comme on l’a vu, ne regardent pas pourquoi ce sont les femmes migrantes et bien moins les hommes migrants qui s’investissent dans ce travail. Madame Laguerre croit que les hommes aussi peuvent se professionnaliser dans le care. Elle n’aurait aucun problème à embaucher un homme pour la sortie d’école, dit cette femme qui dit regarder uniquement le fait que ce soit des « personnes ». Madame Forbe quant à elle a parfois été prise en charge par des hommes. Elle raconte : « C’est lui qui faisait mon ménage et il n'a jamais été aussi bien fait. (…) Mais vraiment, c’est vrai hein. Et le soir, c’est lui qui restait avec moi. Sa femme préférait aller s’coucher ». Et quand Madame Forbe m’explique ce qui lui ferait plaisir comme soignant, elle dit ceci :
« Si vous m trouvez quelqu'un, ça sera vraiment très bien ! (…) Même un couple, même un couple. Ça m gêne pas, si. ...Il y a de quoi vivre à deux. Le monsieur lui il travaille, à la rigueur, au centre commercial ou je ne sais pas. Faut voir... Et que la dame reste là. Qu'il y ait quelqu'un dans la maison.
-M : Et si c'est un homme ?
-Un homme tout seul ? (…) S’il ne travaille pas, oui. Pourquoi pas ? (…) Ben si c'est une femme, ça serait très bien ».
On dirait qu’elle veut bien avoir un homme, mais qu’elle préfère si c’est une femme. Et dans un couple, il faut que ça réponde bien aux critères sexués habituels : l’homme doit travailler et la femme l’accompagner. Ou sinon, l’homme peut s’occuper d’elle mais seulement s’il ne travaille pas. La référence au travail non-domestique dans ce discours ne se fait que quand il s’agit des hommes. Ceux-là s’adonneraient au care uniquement quand ils n’ont pas de travail non-domestique. Alors que pour les femmes, leur présence dans le care n’a aucun lien avec la possibilité de s’investir ou non dans le travail non-domestique. Il est difficile de connaître la position de Madame Aix sur cette féminisation. Et si elle critique la division sexuelle du travail dans les entreprises, elle s’entête à penser que la situation critique des femmes qui travaillent résultent de leur choix.
Après la longue narration de Madame Aix sur les difficultés des mères qui travaillent, j'ai voulu lui soumettre l'hypothèse que la société qui par ailleurs érige la maternité comme norme (Messant, Modak et Praz, 2011), reporte sur le seul dos des femmes toute la responsabilité de la parentalité. Il en résulte cet inégal impact de la parentalité sur leur travail. Mais pour elle, les femmes ne sont pas pénalisées. C’est leur choix : « C’est un choix de prendre un congé parental (…) Si, c’est injuste! Mais euh, après, voilà ! Il faut savoir ce qu’on veut ! ». Les femmes « acceptent » ainsi de payer au prix fort la maternité, et ici sans suffisamment questionner le fait que les conséquences soient si inégalement partagées :
« Moi, en fait, j’ai assez vite compris que pour moi, c’était plus important de pouvoir m’occuper de mes enfants et de ne pas culpabiliser de ne pas m’en être occupée. En travaillant que quatre jours par semaine, en prenant des congés à chaque fois plus longs que le minimum légal. Et moi ça me convenait. Et je ne suis pas rédactrice en chef adjointe, … Mais bon ! Je ne suis pas mécontente de ce que j’ai non plus, bon… Voilà !... Et c’est mon choix ! (…) Je me dis toujours que, si je dois faire des choses comme changer de boite, être un peu plus carriériste enfin pour pouvoir avancer, Je pourrai le faire plus tard. Depuis longtemps, je me suis dit, (…) C’est mes enfants qui sont le plus important. Je me dis quand ils seront plus grands, peut-être que j’aurai…je pourrai prendre un poste qui est… plus prenant. Peut-être que je vais travailler cinq jours. Mais je ne sais pas du tout à quelle échéance hein. (…) Je ne me suis pas fixée de… Ouh la ! Non non non. Parce qu’en plus, je sais très bien que si je change de boite, demander un, un temps partiel, ce n’est pas, ce n’est pas évident qu’on me l’accorde, donc euh… ».
Et dans ce cas, les « ambitions » ne sont même pas admises : « Quand je dis ambition, c’est un mot énorme, parce que c’est, parce que moi, je me considère, je considère que je n’ai pas d’ambition. Euh, je sais que je fais bien mon travail, mais l’ambition de progresser, bon euh… Pour l’instant j’ai pas tellement d’possibilités et puis, dès que je me dis, ah, je pourrais travailler ailleurs, mais oui…Mais bon, considérant les enfants, j’ai pas envie de le faire ». Giampino (2000) critique cette notion de carrière qui distinguerait deux types de travailleuses : les femmes-gagne-pain qui travailleraient pour gagner leur vie et les femmes-carrière qui travailleraient pour réussir. Elle signale que finalement ce sont ces dernières qui gagnent leur vie alors que les premières se contentent d’un salaire inférieur à celui des hommes exerçant les mêmes fonctions. Par ailleurs, « l'enfant » est au centre de tout et justifie la moindre participation des femmes au travail non-domestique, mais ici n'est pas questionné le fait que les hommes situent autrement leur parentalité par rapport à leur travail. C'est d'ailleurs ce qui permet au système genré de tenir : il faut que les enfants soient au centre de la vie des femmes pour que le travail soit au centre de la vie des hommes, et réciproquement. Palméri (2002) explique ainsi le surinvestissement au travail des hommes par la ménagérisation des femmes.
On comprend bien ici que les mots « envie » et « choix » correspondent plutôt à un ensemble de conditions imposées aux femmes mères et sur lesquelles celles-ci croient avoir prise. On a vu comment elles n'ont même pas le choix de leur droit, puisque quand elles profitent pleinement de ces droits, elles sont déconsidérées et perdent leur place. Les mères restent plus vulnérables face à certaines expressions des rapports sociaux. Elles subissent davantage le système que les autres, dans le monde du travail par exemple. Pourtant, elles ont moins les moyens de lutter contre ces rapports sociaux (moins le temps de la militance par exemple). Elles sont plus portées à se fonder sur les inégalités entre femmes (les divisions intracatégorielles) pour faire face aux inégalités de genre (les divisions intercatégorielles). Par exemple, pour mieux s’investir dans le travail non-domestique, elles ont plus que les autres femmes recours à l’externalisation, ce qui donne au care une place prépondérante dans la mondialisation du service domestique. Elles ont beaucoup moins de choix que d’autres femmes, même si on a tendance à dire que la maternité c’est leur choix. Au Nord, le parentage rappelle aux femmes qu'elles sont encore des « femmes » et que le sexisme existe encore.
Ensuite, comme l'ont démontré plus d'une comme Talahite (2010), le travail des femmes est aussi une obligation dans ce monde capitaliste et néolibéral. Donc la conciliation famille/travail est constituée plus d'impositions que de choix. Et les femmes travaillent aussi pour répondre à l'injonction de l'excellence qui fait qu'une femme « libérée », qui « a du goût » comme le dit Madame Aix, doit obligatoirement travailler. Les luttes féministes et particulièrement celles qui mettent le travail au cœur des rapports sociaux de sexe ont permis aux femmes de prétendre à plus d'égalité professionnelle. Le travail est désormais réclamé comme un « droit » pour les femmes qui, comme le souligne Annie Goldman (1998) en étaient privées à un certain moment de l'histoire. Mais ce qui était un droit (le droit de travailler) se présente comme un choix pour les superwoman en proie pourtant à une injonction managériale de performation de l'Être vers une insoutenable excellence. Ces femmes ne veulent pas se présenter comme des « victimes » et de fait ne veulent pas reconnaître en quoi elles subissent le système d'assujettissement des femmes au travail. D'autant plus que pour elle, c'est déjà être sujet -personne qui lutte pour changer sa conditionque de travailler. De véritables Sujets, pourrait-on dire. Mais ici, elles semblent être plus Sujettes au sens de « assujetties » que Sujets/Sujettes au sens de maîtresse de leur destin. Et dans ce déséquilibre entre responsabilité individuelle et responsabilité sociale, on peut reprendre le terme de Vincent de Gaulejac (1994) et dire que ces femmes sont « sujets malgré elles ». C'est pour cela qu'elles croient que tout dépend par exemple du « savoir faire avec » des femmes mères qui travaillent. Il faut par exemple savoir « se débrouiller pour ne jamais être absentes », dit Madame Aix qui ajoute qu’elle ne sait pas comment s’y prendre. Être Sujettes ici c'est accepter le malheur et faire en sorte qu'il n'arrive que par soi, que parce qu'on aurait choisi. Dire « C'est mon choix », c'est donc une manière pour les femmes de croire qu'elles sont maîtresses de ce destin qui les dépasse.
En ce qui a trait au surinvestissement des hommes au travail ces femmes disent « Ils n'ont pas le choix ». Les patronnes françaises qui font preuve d’une grande indulgence face à leur mari, ce qui fait que l’assignation des tâches domestiques aux femmes, dans le travail domestique ou dans le service domestique est parfois critiqué mais pas suffisamment. Ces femmes surévaluent la participation de leur mari dans le travail domestique. Le fait est que le non partage des tâches dans leur couple ne reproduit pas du tout l'image du père qui lit tranquillement son journal au salon tandis que sa femme s'active à la cuisine. Cette image critiquée par Celestin-Saurel (2000) notamment dans l’analyse des ouvrages scolaires, représente moins la réalité des couples actuellement. Les maris sont tout simplement absents, retenus ailleurs. Les femmes disent de leur mari qui ne partagent pas qu’ « ils ne peuvent pas », alors qu’avant on disait qu’ « ils ne veulent pas ». Leur absence est ainsi excusée.
Cette recherche visibilise ce qui pourrait se présenter comme une nouvelle tendance chez les femmes du Nord qui disent qu’elles ont le choix et que leur mari absent n’a pas le choix. On est là en plein dans l’illusion de l’égalité, que Roux (2008) avait plutôt noté chez les hommes du Nord : « (…) en s’affirmant égalitaires tout en prônant des modèles d’organisation domestique inégalitaires, les hommes montrent un certain intérêt à vivre dans l’illusion de l’égalité. Les femmes pour leur part vivraient dans la désillusion, du moins celles qui ne voient plus d’autres perspectives de justice que la réalité, souvent inégalitaire, qu’elles doivent affronter » (p. 128). En cela, elle a tout à fait raison puisque, celles qui voient d’autres perspectives, l’externalisation notamment, semblent elles aussi nourrir une illusion de l’égalité. Mais contrairement aux hommes, cette illusion ne réside pas surtout dans un décalage entre un discours égalitaire qu’elles tiendraient et une pratique domestique inégalitaire qu’elles prôneraient. Elle consiste à décrire un modèle d’organisation domestique inégalitaire sans questionner l’implication des hommes dans l’installation et la perpétuation de cette organisation injuste. En cela, elles nient la posture inégalitaire de leur mari, se définissant dans les relations de couple comme des femmes « incroyablement privilégiées qui n’auraient plus rien à réclamer », comme le dirait Falquet (2010). Or, c’est leur exploitation dans le domestique qui reproduit et renforce l’exploitation des femmes migrantes pauvres et racisées qu’elles emploient.
Face au sexisme, Madame Aix essaie d'être critique mais ne peut pas aller jusqu'au bout. Il y a une barrière qui l'empêche de questionner les choses radicalement. Elle ne peut pas être tout à fait critique face à la France car elle encense sa communauté. Elle ne peut pas critiquer complètement les entreprises car elle est trop attirée par le monde du travail. Elle ne peut pas critiquer complètement son mari car sinon elle ne peut plus faire famille normale. Elle trouve pour chacune de ces entités une excuse et rejette parfois une partie de la responsabilité de l'un sur l'autre pour les protéger les uns les autres. Par ailleurs, dire que les hommes ne peuvent pas c’est renvoyer l’entière responsabilité au système (les entreprises, l’Etat), et non aux individus. Et cette démarche ne se fonde nullement sur une prise en compte des rapports sociaux articulés qui fondent ce système. Dans cette logique critiquant le système, il y a toujours quelque chose (d’extérieur) qui justifie l'oppression d'une catégorie par une autre, de telle sorte que la responsabilité individuelle — ou celle de toute une classe dans l’oppression d’une autre — soit à chaque fois euphémisée, minimisée, sous-estimée, sous-évaluée. Et parallèlement, elles continuent à se suresponsabiliser en disant : « C'est mon choix ». Le fait est que dans ces critiques du système où la responsabilité individuelle est rejetée et les hommes ainsi justifiés. La seule responsabilité individuelle qui revient c'est celle des femmes patronnes. Tout se passe de telle sorte que les femmes « choisissent » leur propre assujettissement dans le travail domestique. Elles « choisissent » de s’investir dans le travail non-domestique, de faire des enfants, de travailler à temps partiel, d'externaliser, etc. A cause des inégalités de salaires, elles font souvent les « choix » qui permettent la conciliation (comme le temps partiel ou le congé parental), et non les hommes. Choix qui renforcent les différences de salaires entre elles et les hommes. Les hommes n’ont pas le choix, les femmes font des choix, et le système se reproduit sans difficulté. Cette « critique du système » est partiale car elle n'épargne que les hommes. Pour les femmes, c’est la responsabilité individuelle, le choix, qui prévaut.
Il est important de noter que ce discours sur les hommes absents n’est pas mobilisé de la même manière selon qu’il s’agit de définir les maris des patronnes (hommes blancs « riches » du Nord) ou des maris des travailleuses haïtiennes (hommes noirs pauvres vivant au Nord ou au Sud). Alors ce discours sur l’illusion de l’égalité se double d’une instrumentalisation des rapports sociaux de sexe. Les hommes blancs, patrons invisibles du travail domestique, restent invisibles non seulement dans le discours des patronnes qui ne les critiquent pas assez, mais aussi dans celui des travailleuses haïtiennes qui les idéalisent. Ils restent ainsi, face à leur femme, les maris-patrons idéaux : plus gentils, moins exploiteurs, moins racistes, etc. Et comparativement aux maris haïtiens des travailleuses, ils restent aussi les maris et pères idéaux qui s’intéressent aux enfants, les emmènent à l’école le matin, etc. Autant les femmes françaises restent silencieuses face à l’attitude de leur mari, autant les femmes haïtiennes interviewées critiquent l’absence de leur partenaire ou du père de leurs enfants dans l’analyse de leur surinvestissement soit dans le travail domestique ou dans le service domestique. Ce sont des maris qui travaillent et qui ont parfois des horaires atypiques, apparemment plus contraignants que les patrons français. Et pourtant, les femmes haïtiennes n’utilisent pas les contraintes du salariat pour justifier l’absence de leur partenaire.
En réalité, comme je l’ai déjà souligné, ces travailleuses ayant moins accès à l’externalisation, vivent plus de tension dans leur couple quant au partage des tâches, parce que l’argent des hommes est très déterminant dans l’externalisation. Cela aussi s’explique par la division sexuelle du travail qui fait que les femmes gagnent moins que leur mari et doivent compter sur le salaire de ceux-ci en cas de temps partiel au travail ou de congé parental par exemple. Finalement, de même que les travailleuses domestiques à Port-au-Prince, attendent de leur mari plus d’investissement dans le travail non-domestique que dans le travail domestique, dans ces familles moins pauvres du Nord, l’argent compte aussi dans l’analyse du travail domestique. Les maris migrants passent ainsi pour être plus absents, plus sexistes, alors que la situation prouve qu’ils sont tout simplement plus pauvres. Ce qui est question de classe voire de race devient ainsi une question de genre. Le genre est alors instrumentalisé (Roux, Gianettoni et Perrin, 2007), à la fois par les travailleuses domestiques et leur patronne, pour rendre invisibles les patrons et ultra-visibles les maris migrants. Dans les échanges entre les travailleuses domestiques et les patronnes, puisque la vie privée des employées n’échappent pas toujours à la curiosité parfois méfiante des patronnes, les maris migrants font l’objet de conversation. L’idéalisation des patrons invisibles marche de pair avec la délégitimation des maris migrants.
Les migrantes haïtiennes critiquent la division sexuelle du travail uniquement dans leur couple, et les femmes patronnes critiquent cette division uniquement dans leur travail. A ce niveau, elles disent que les femmes choisissent, ce qui porterait à croire que le combat féministe est désormais révolu. Parallèlement, avec cette posture du sujet libre qui choisit, c’est comme si elles acceptaient de payer le prix fort qui représente pour Giampino (2000) celui de « tout assumer ». Elles doivent porter le fardeau du hors-domus et du domus, manager le ménage pour que leur mari devienne des managers. Quand elles disent avoir choisi, elles essaient surtout de « ménager » leur mari. Elles s’oublient ici encore, pour soulager. Cela porte à croire que les femmes d’aujourd’hui qui se disent émancipées vivent encore à l’ère de « l’accommodement ». L’un des principaux accommodements de ces femmes du Nord qui en plus refusent de s’oublier complètement est l’externalisation. Et se dire que, contrairement à leur mari, les hommes migrants sont sexistes, c’est aussi une manière de justifier cet accommodement par l’externalisation. Le fait est que plus elles croient que les hommes du Sud sont sexistes, plus elles se disent qu’employer une femme migrante participe à sa libération. La relation de service domestique apparaît alors comme ce que Paola Baccheta (2010) appellerait une relation de « sauvetage ». D’où l’importance de considérer l’articulation des rapports sociaux, de regarder dans l’explication de l’externalisation les effets d’une articulation des divisions du travail et pas que ceux de sa division sexuelle.
Cette recherche est marquée par ma propre difficulté à déterminer la classe sociale des interviewées en dehors du peu d’informations que fournissent à ce sujet les entretiens. J’ai visité à plusieurs reprises leur maison que je peux effectivement comparer à celles des travailleuses haïtiennes visiblement moins loties. Mais n’ayant pas été intégrée dans la haute société française analysée notamment par Monique Pinçon-Charlot et Michel Charlot, il me manque les codes pour classer les interviewées qui en plus parlent très peu des questions de classe. Là encore, on voit comment ma place dans les rapports sociaux marquent non seulement les ma relations avec ces patronnes mais aussi l’analyse des données qu’elles m’ont livrées.
Néanmoins, on peut voir dans leur discours une invisibilisation de la classe, notamment en regardant leur relation avec leurs employées haïtiennes. Madame Aix qui inscrit son arbre généalogique dans la classe moyenne depuis des générations va même tenter un rapprochement entre le salaire de certaines patronnes et celui de leurs employées. Elle insiste sur le coût économique de l’externalisation. Je ne connais pas son salaire mais celui de sa nounou (1 300 euros net, pour dix heures par jour). Que représente le salaire de cette nounou qui travaille à temps plein par rapport à celui de Madame Aix qui travaille à temps partiel ? Madame Aix explique que, dans son entreprise, le salaire de certaines femmes journalistes n’est pas forcément très élevé par rapport à celui des femmes qu’elles emploient(147). Cela fait que finalement l’externalisation qui permet de travailler coûte trop cher. Elle raconte le cas d’une collègue et conclut : « Ça vous coûte de travailler. (…) Sauf que bon voilà, vous avez un boulot, vous le gardez, c’est la continuité donc, dans dix ans, enfin, dans dix ans vous l’aurez, ou encore dans votre carrière vous n’aurez pas eu d’interruption ».
On est face à une catégorie de travailleuses mères qui font partie de la classe moyenne, mais qui perçoivent un faible revenu, à cause de la précarisation systématique au travail (temps partiel, interruption dans le plan de carrière, difficulté d’occuper les postes élevés, plafond de verre, inégalité salariale, etc.). Ces femmes sont pourtant très qualifiées, plus que les hommes en moyenne, mais ceux-ci continuent à gagner plus (Maruani, 2008). De ce fait, les femmes restent dépendantes des hommes, même dans ces contextes sociaux où l’on fait l’éloge de l’autonomie des femmes par l’investissement du travail non-domestique. Il semblerait que l’autonomie financière des femmes ne dépend pas uniquement de leur participation au travail non-domestique. Cela explique la centralité de l’argent des hommes dans l’externalisation. Les chercheurs ont raison de tenir que c’est le salaire des hommes — et plutôt le temps des femmes — qui est déterminant dans l’externalisation. Mais encore une fois, il faut éviter toute comparaison linéaire entre le salaire des nounous et celui de leurs patronnes. Celles-là travaillent plus longtemps que celles-ci, ce qui fait qu’il faudrait comparer pour ces deux catégories de travailleuses plus le salaire horaire que le salaire mensuel. Et même au niveau du salaire horaire, non seulement dans la garde d’enfant le salaire est moins élevé, mais on distingue le dans l’investissement des nounous leur « temps de travail effectif » et leur « temps de présence responsable », ce qui correspond à une vraie arnaque selon Ibos (2008). Cela a d’ailleurs été critiqué par la nounou de Madame Aix selon ce que rapporte cette patronne. On voit comment les femmes précaires qui s’investissent dans le service domestique risquent de rester dans la classe des pauvres en France, à cause de ces salaires contestables défendus pourtant pas la condition collective.
Quant à Madame Forbe, elle et son mari sont d’origine rurale et leurs parents avaient des fermes. Après la Deuxième Guerre mondiale, son mari qui était prisonnier de guerre a intégré la fonction publique où il a progressé par concours. Il a un parcours digne d’un ministre, dit Madame Aix fièrement. Il y a eu ainsi une sorte d’ascension dans leur famille, puis un premier déclassement au niveau du salaire de son mari quand celui-ci a décidé de quitter Paris pour travailler dans sa ville natale. Sa femme le condamne alors d’avoir pris le risque d’avoir une plus faible pension de retraite. En plus, à la mort de son mari, le niveau de vie de cette patronne a considérablement dégradé. D’une part, en raison de sa retraite très faible puisqu’elle n’a pas cotisé suffisamment et qu’elle est partie plus tôt du monde du travail pour suivre son mari. D’autre part, parce qu’elle gagne désormais la moitié de la part de retraite de son mari puisque celui-ci est décédé. Depuis, elle s’endette même pour son pain quotidien. Elle n’a donc pas les moyens de payer les frais d’externalisation, ce qui crée de l’instabilité au niveau de son personnel domestique. L’externalisation dépend donc des capacités économiques des femmes patronnes, et le statut économique de celles-ci dépend grandement de celui de leur mari. Encore une fois, il est impossible de comprendre les enjeux de classe sans analyser les impacts des rapports sociaux de sexe, et réciproquement.
Comme pour la classe, les rapports sociaux de race ne sont pas très présents dans le discours de ces patronnes. Pourtant, on peut voir que la division du travail qui marque l’externalisation n’est pas que sexuelle ou sociale. Elle est aussi raciale (ou ethnique, pour dire autrement). Les patronnes (presque toujours des femmes) qui sont les moins pauvres, sont aussi des femmes blanches. Et leurs travailleuses sont des femmes pauvres, en plus d’être racisées et d’être originaires du Sud. Madame Aix observe les enfants et leur nounou, au parc ou au supermarché. Je lui demande comment elle fait pour savoir que ces femmes avec la poussette sont des nounous et pas les mamans des enfants. Elle répond catégoriquement :
« Et ben euh, clairement ce n’est pas leurs enfants, c’est-à-dire que, soient elles sont Noires, les enfants sont blancs, donc, ce n’est pas leur enfant. La nounou elle est soit Noire, soit maghrébine un peu… La plupart du temps, la plupart du temps.
(…) M : Est est-ce que ça veut dire que les enfants ne sont pas Noirs ?
I : Oui. Oui oui oui.
M : ça veut dire quoi tout ça en fin de compte ?
I : Ben, c’est les enfants de milieux sociaux un peu plus élevés qui…ont une nounou, ça c’est sûr. (…) Il
y a quand même un peu de mixité culturelle ici. Mais, c’est plutôt à la crèche quoi. Ça c’est bête mais… Voilà ! ».
Par ces propos, Madame Aix présente quelques éléments de la division raciale du travail dans le care. Le choix des modes de garde est non seulement une question de classe mais aussi de race. Et finalement, les non-blancHEs sont aussi les moins-riches, voire les plus pauvres. Il existe une mixité raciale (quoique faible) dans son quartier, ce qui explique la mixité de la crèche, mais les nounous habitent-elles ces quartiers ? Finalement, les enfants des nounous ne sont même pas dans ces crèches de Paris. Ils restent « loin du 16e », et souvent dans des modes de garde plus informelles, l’accès aux crèches étant limité. Reste à savoir si la mixité de la crèche n’est pas un élément utilisé par certaines mères pour refuser cette possibilité d’externalisation. Pour Madame Aix, autant il est facile de voir que les nounous noires et arabes ne sont pas les mères de ces enfants blancs, autant cette distinction est difficile quand la travailleuse de care est blanche. C’est le cas de sa jeune fille au pair par exemple qu’on prend pour la mère de ses enfants. Il est important, en analysant le care et plus généralement le service domestique, de mettre l'accent sur la division raciale du travail.
Les rapports sociaux de race sont les plus critiqués par les travailleuses interviewées, comme on l’a vu préalablement. Mais le racisme qui, aux dires de ces travailleuses, serait généralisé dans les relations de travail avec les patronnes françaises, est pourtant difficile à déceler dans le discours des patronnes. D'abord parce qu'elles veulent se montrer antiracistes, même en mobilisant un discours de déni. Madame Laguerre refuse d'associer une race ou une nationalité aux jeunes filles engagées pour la sortie d'école. Elle refuse d'analyser leur comportement en fonction de leur origine géographique. Elle insiste sur le fait que tout dépend de la « personne », et non de sa nationalité. Madame Aix veut avoir un comportement non-raciste avec ses nounous et exige de ses enfants qu'ils fassent pareil. Elle critique le racisme qui, selon elle, est présent dans le service domestique. Parmi les formes d’expression verbale du racisme allant des injures aux compliments essentialistes, les patronnes utilisent plutôt ces compliments, ainsi qu’un « racisme fin » ou le discours dit antiraciste est en lui-même raciste. Madame Aix critique par exemple le racisme par une blague qui reprend plutôt des clichés racistes (Africains noirs qui courent très vite et mangent beaucoup). Le racisme est surtout implicite dans leur discours, et dans bien des cas, elles restent aveugles face à certains faits racontés où le racisme pourtant réel semble invisible aux yeux de ces interlocutrices. C’est pareil quand aujourd’hui on questionne les hommes sur le sexisme : ils ont un discours anti-patriarcal, mais dans les détails du quotidien qu’ils décrivent, on voit les marques du sexisme alors qu’ils ne les voient pas. C’est ce qu’a démontré Roux (2008). Dans leur discours, on est donc face à « un racisme à peine dévoilé », et chez Madame Aix, c’est surtout l’utilisation du concept de « différence culturelle » qui reste l’expression la plus nette du racisme.
Avant d’analyser cette expression, il faut noter que les rapports de race et les rapports Nord/Sud s’entremêlent dans la relation de travail entre ces patronnes et les femmes migrantes. Autant les femmes haïtiennes remontent aux origines des relations entre la France et Haïti, autant les femmes françaises restent silencieuses là-dessus. Ces patronnes ont été interviewées après 2010, année du séisme meurtrier qui a mis Haïti en spectacle dans les médias. Mais elles insistaient sur la situation récente de ce pays sans remonter à l’histoire. Madame Laguerre avec qui j’ai très peu discuté parle seulement d’un petit pays ensoleillé que certaines femmes sont obligées de quitter à cause des problèmes, pour affronter le froid en France. Madame Forbe ne parle pas vraiment du pays mais de ses ressortissantes. Madame Aix parle un peu des problèmes de ce pays, de l’insécurité par exemple, de la situation de la famille de sa nounou en Haïti, et surtout de ce séisme. Elle parle des images qu’elle a vues à la télé, en a discuté avec ses enfants à qui leur grand-mère a alors offert un petit livre sur Haïti. Tout cela reste dans ce présent douloureux que les femmes haïtiennes interviewées préfèrent que les patronnes oublient. Pour elles, cette fixation sur le présent sans analyser les rapports Nord/Sud est une preuve de racisme. Ce point a été largement analysé dans une rencontre en groupe avec ces femmes haïtiennes qui voient dans cette fixation sur le présent une forme de racisme où l’ignorance est conjuguée à l’invisibilisation de la colonisation française. Dans le rapport Nord/Sud, il y a aussi le fait migratoire qui, dans le contexte de la mondialisation néolibérale, est à la base de cette rencontre forcée entre femmes du Nord et femmes du Sud, par le service domestique. Or, le fait migratoire est l’un des points qui fait que les patronnes n’arrivent pas à voir le lien entre leur vie et celle de leur employée. On approfondira ce point dans l’analyse de la « différence culturelle ». En attendant, retenons que dans les propos des patronnes françaises, les rapports sociaux sont invisibilisés. Ceux de sexe se cachent sous l’illusion de l’égalité et l’instrumentalisation du genre, ceux de classe sont occultés lors même qu’elles présentent les migrantes comme des pauvres, et ceux de race voilés par un discours dit antiraciste. Dans « la différence culturelle » où s’exposent les confrontations Nord/Sud eux aussi invisibilisés par les patronnes, tous ces rapports sociaux se conjuguent pour altériser les travailleuses.
(146) En référence au titre du film documentaire de Jérôme Host : « Un racisme à peine voilé », 2004.
(147) Il est impossible ici de calculer l’écart réel entre le salaire de cette journaliste et celui de sa nounou, sachant en plus que le salaire de la nounou correspond à un travail à temps plein tandis que l’employeuse travail à temps partiel. Il serait donc plus instructif de calculer l’écart à partir du salaire horaire.