Partageant l’île d’Haïti ou Quisqueya avec la République Dominicaine, la République d’Haïti est née en 1804 d’une révolution anti-coloniale et anti-esclavagiste. D’une superficie de 27 250 km2, elle s’étend sur le tiers occidental de l’île. Etat unitaire, Haïti est divisée en dix (10) départements(157) regroupant 142 communes. Sa population, majoritairement rurale jusqu’à la première décennie de ce siècle, est aujourd’hui urbaine à moins de 52%(158). Le département de l’Ouest (4 983 km2) où se trouve la capitale Port-au-Prince concentre plus du tiers de la population du pays (3 845 570), et plus des trois cinquième (3/5) de la population urbaine. La paupérisation des zones rurales à cause de la libéralisation brutale de l’économie qui a ruiné une économie paysanne déjà chancelante, et la concentration des principales activités économiques et des services administratifs dans l’aire métropolitaine de Port-au-Prince expliquent la forte attractivité de ce département. Le séisme du 12 janvier 2010 considéré comme la plus grande catastrope de l’histoire biséculaire d’Haïti a été d’autant plus désastreux qu’il a touché Port-au-Prince dont la densité démographique est de 26 143 hab/km² (soit 942 194 habitantEs sur 36,04 km2).
Dans le classement mondial de l’indice de développement humain (IDH) de 2014, Haïti se situe à la 168ème place sur 187. En dépit de la part d’arbitraire qu’on peut retrouver dans toute comparaison de situations différentes pour établir un classement, les conditions socioéconomiques de la population haïtienne, majoritairement jeune (48% ont moins de 20 ans), ne sont pas en effet très enviables. Même si des améliorations ont été apportées en terme d’accès à certains services de base tels la santé et l’éducation, il n’en demeure pas moins que le pays a encore d’énormes progrès à faire pour améliorer les conditions de vie de sa population. Haïti reste le pays le plus pauvre du continent américain et l’un des plus déshérités du monde avec un PNB par habitant de 846 dollars en 2014. Près de 59% des HaïtienNEs vivent sous le seuil de pauvreté avec 2,44 dollars par jour.
Natalie Lamaute-Brisson dans une mise en perspective de la pauvreté en Haïti, considère qu’il « y a bel et bien un enjeu démo-économique majeur : celui de la reproduction d’une population prise entre une croissance démographique encore élevée et un système économique qui ne produit pas assez et distribue mal »(159). En effet la population haïtienne a plus que doublé en un demi-siècle. Elle est passée d’un peu plus de 4 millions d’habitantEs en 1965 à presque 11 millions en 2015. Ce boom démographique ne s’est pas accompagné d’une amélioration de la capacité productive du pays. De plus la forte concentration du revenu national fait d’Haïti l’un des pays les plus inégalitaires au monde : le coefficient de Gini au niveau national est de 0,77. Environ 80% de la population ne dispose que de 32% des revenus et 2% seraient en possession de 26% du revenu total(160). Cette situation socio-économique a poussé nombre d’HaïtienNEs à migrer. Les plus pauvres se rendent surtout vers les pays voisins des Caraïbes, particulièrement la République Dominicaine. Compte tenu des contraintes d’un projet migratoire formel/légal, nombre de migrantEs haïtienNEs sont prisEs dans les rets de la migration et/ou de l’installation illégales(161).
L’Institut Haïtien de Statistique et d’Informatique (IHSI) souligne la carence de données relatives à la migration haïtienne pour établir des estimations affinées. Cependant, il estime qu’il y a eu une augmentation substantielle des départs à partir de la fin des années 1970. Ces années ont coïncidé avec la prériode d’essoufflement de la logique de croissance extensive de l’agriculture locale. La vague des départs a atteint un pic dans la première décennie de ce siècle(162). L’immigration haïtienne au Canada, particulièrement au Québec, en offre une significative illustration. En 1968, 415 HaïtienNEs étaient admisEs au Québec, ils seront 936 en 1971, puis à 4 690 en 1974. Le recensement de 2006 de Statistique Canada, a dénombré 63 350 immigrantEs qui sont néEs en Haïti, dont plus de dix mille (10 000) sont arrivéEs entre 2001 et 2006(163). En ce qui concerne la République Dominicaine, sur les quelques 460 000 immigrantEs haïtienNEs (sur 668 000 d’origine haïtienne) recenséEs, seulement 16,3% sont arrivéEs avant les années 2000(164).
Les transferts de ces HaïtienNEs installéEs surtout dans les pays du continent américain sont un apport non négligeable pour l’économie nationale. Ils représentaient plus de 20% du PIB haïtien dans les années 2000, pendant que la production peinait à retrouver, en 2006-2007, le niveau de 1991. Aussi, Lamaute-Brisson soutient que « l’économie en vient à dépendre d’abord de l’exportation de main-d’oeuvre plutôt que de l’exportation de biens, les transferts unilatéraux privés étant de loin supérieurs aux recettes d’exportation (de l’industrie d’assemblage principalement) » (p. 19). Toutes les études sur le sujet concluent que les transferts des émigréEs contemporainNEs financent au premier chef la consommation des ménages, et dans certains cas l’investissement immobilier dans les quartiers populaires urbains.
En Haïti, le monde rural est considéré comme un pays en dehors du pays, le terme andeyò (en dehors) du créole haïtien illustre bien sa marginalisation sinon son exclusion. Si pendant longtemps la production agricole a été la principale source de financement du budget de l’Etat grâce aux taxes prélevées sur l’exportation de produits tropicaux, le milieu rural n’a que marginalement bénéficié d’investissements publics, et mêmes privés. Néanmoins, grâce à la croissance extensive avec la mise en valeur de nouvelles terres, l’agriculture traditionnelle a aussi permis aux paysans de vivre relativement en autarcie. Ainsi, jusqu’au début des années 1970, 80% de la population haïtienne était rurale. Puis la crise de l’économie paysanne a poussé les paysanNEs haïtienNEs à migrer. Cette crise résulte entre autres du morcellement extrême de la propriété agricole à cause de la croissance démographique et du mode de partage successoral égalitaire, et de l’accaparement total du surplus sans investissement en retour dans l’économie rurale.
Dans les années 1960 et 1980, encouragée et encadrée par les autorités haïtiennes et dominicaines, les campagnes ont alimenté le flux de migration saisonnière vers la République Dominicaine pour les besoins de l’industrie sucrière. Entre la fin des années 1970 et les années 1980, de nombreux-euses paysanNEs haïtienNEs ont également pris la mer sur des bateaux de fortune (boat people) à destination de la Floride (Etats-Unis d’Amérique) et d’autres îles anglophones de la Caraïbe. Plusieurs d’entre eux-elles ont péri lors de tragédies en haute mer ou ont été incarcéréEs dans des camps. Le traitement déshumanisant(165) réservé à ces compatriotes notamment aux Etats-Unis d’Amérique (Camp Krome, Fort Allen) (166) ou aux Bahamas (drame de Cay Lobos) avaient soulevé une vague d’émoi dans les communautés haïtiennes installées en Amérique du Nord ou en Europe.
Parallèlement les villes haïtiennes ont attiré nombre de paysanNEs haïtienNEs au cours de ces quarante dernières années. En effet, les milieux urbains sont mieux pourvus en infrastructures, sont plus avantagés et devancent les milieux ruraux sur bien des indicateurs. Si le niveau d’instruction de la population en général est relativement bas — seulement deux tiers (66.2%) de la population âgée de 3 ans et plus ont atteint/achevé tout au plus leurs études primaires — le nombre médian d’années d’études complétées en milieu rural est de 3 contre 6 en milieu urbain. De plus, la proportion des 12-17 ans qui fréquentent une école secondaire est quasiment deux fois plus élevée en milieu urbain (52.3%) comparativement au milieu rural (24.3%). Sur le plan socio-économique, plus de la moitié (53.9%) de la population en insécurité alimentaire se trouve en milieu rural. En outre, certaines disparités sont très importantes dépendamment du milieu de résidence. D’une part, entre l’aire métropolitaine de Port-au-Prince et les autres villes de province, et, d’autre part entre le milieu urbain et le milieu rural. Plus de huit ménages sur dix (88.3%) de l’aire métropolitaine sont classés dans les deux groupes de bien-être économique les plus élevés. Cette proportion est de 69% pour l’ensemble des ménages urbains contre 11.8% pour l’ensemble des ménages ruraux, et la plupart de ceux-ci (71.0%) sont classés dans les deux catégories les plus basses de cette échelle de bien-être économique. Le tableau ci-dessous permet de se faire une idée de quelques disparités entre les villes et les campagnes en Haïti.
En dépit du fait que la majorité des habitants des agglomérations urbaines haïtiennes vivent dans des quartiers précaires et dans des conditions extrêmement difficiles, la ville haïtienne exerce une forte attraction sur sur l’arrière-pays. Ce mouvement migratoire interne concerne davantage les femmes que les hommes, ce qui explique la légère sous-représentation des femmes (104 hommes pour 100 femmes) en milieu rural malgré leur plus forte proportion dans la population haïtienne 51.4%.
L’accès différencié des hommes et des femmes à la migration interne et externe (plus coûteuse) peut être aussi considéré comme un indicateur de l’inégalité d’accès à certaines ressources. En effet, les femmes sont en général moins privilégiées que les hommes, pendant qu’elles sont nettement plus responsabilisées. Elles sont moindrement alphabétisées : 24,1% sont sans aucun niveau d’instruction contre 17,1% pour les hommes. La distorsion entre le milieu urbain et le milieu rural est encore une fois assez éloquente, 14% des femmes vivant en ville n’ont aucune instruction, et elles sont 34% en milieu rural. Mais en raison de l’indéniable amélioration de l’accès à la scolarisation au cours de ces deux dernières décennies particulièrement, dans la tranche d’âge 6-11 ans, la proportion de filles et de garçons fréquentant l’école primaire est à peu près égale, et l’on a une meilleure réprésentation des filles dans la tranche des 12-17 ans au niveau secondaire, 42,6 % contre 33,9%. Selon de récentes enquêtes, le revenu mensuel des femmes est de deux fois plus faible que celui des hommes, et le taux d’emploi est de 39,8% pour les femmes et 58,0% pour les hommes. Si près de la moitié (48.1%) de la population haïtienne active travaille pour son propre compte, le sous-emploi global concerne surtout les femmes(167).
Parallèlement, le sous-emploi invisible estimé à 64,3% - soit plus des trois cinquième des actifs occupés qui gagnent mensuellement moins de 4 000 gourdes - touche principalement les femmes. En se réfèrant au salaire minimum légal (168) de 125 gourdes (en 2014) pour les gens de maison (personnel domestique composé essentiellement de femmes venant des zones rurales) pour la journée de 8 heures, il est possible d’extrapoler que leur salaire est nettement en-dessous de ce seuil. En effet, si les les femmes employées domestiques travaillent 6 jours sur 7, leur salaire mensuel s’élève alors seulement à 3 000 gourdes.
Indépendamment du régime matrimonial, les femmes sont 55% à vivre en union contre 41% des hommes(169). Mais ces derniers sont plus souvent chefs de ménage (59%). Plusieurs facteurs peuvent expliquer cet écart : le sous-emploi des femmes, et l’entrée en union à un âge plus précoce (21, 8 ans) que les hommes (27 ans). L’entrée en union est aussi à mettre en relation avec une fécondité également plus précoce pour les femmes : à 19 ans, 31% des femmes ont déjà une vie féconde(170). La fécondité précoce entraîne souvent pour les adolescentes l’abandon scolaire, et augemente la probabilité d’avoir un nombre élevé d’enfants. Aussi, malgré que le nombre moyen d’enfant désiré soit de 2,0, l’indice syhétique de fécondité est de 3,5(171). Cela pose la question de l’accès aux méthodes contraceptives. Selon l’EMMUS V (2012), dans la tranche d’âge des 15-49, seulement 35 % des femmes utilisent une méthode contraceptive (moderne et traditionnelle). Dans cette même tranche d’âge, 4% des femmes ont eu recours à l’avortement, et une proportion quasi double pour la tranche des 30-39 ans. Ce, même si la loi haïtienne criminalise l’avortement(172). En définitive, puisque le champ des activités domestiques est grandement laissé aux femmes (87,6% d’entre elles contre 55,1% des hommes sont impliquées dans les travaux domestiques, ou 61,3% vont au marché pour se procurer des produits pour le ménage contre 17,1% des hommes), le taux de fécondité influe grandement sur leur charge de travail. Aussi, même si les hommes sont plus nombreux à être chefs de ménage, les femmes sont davantage responsabilisées en ce qui concerne la gestion quotidienne du foyer.
HAITI
(157) La Grande-Anse, le Sud, Les Nippes, le Sud-Est, l’Ouest, le Centre, l’Artibonite, le Nord-Est, le Nord, le Nord-Ouest
(158) Estimée en 2015 à un peu plus de 10 millions d’habitants.
(159) Nathalie Lamaute-Brisson (2012). Enquêtes auprès des ménages en Haïti et perspectives de genre (1999- 2005). CEPAL, serie Mujer y desarollo, # 113. Pubications des Nations Unies, Santiago (Chile)
(160) Ministère de la Planification et de la Coopération externe (2007). Document de Stratégie nationale pour la croissance et la réduction de la pauvreté. 2008-2010.
(161) Seulement 37,8% des immigrantEs haïtienNEs en République Dominicaine déclarent détenir un passeport.
(162) Malheureusement, les projections ont été réalisées avant le tremblement de terre de 2010, qui a donné lieu à une nouvelle vague migratoire notamment vers les pays sud-américains (au Brésil entre autres).
(163) Statistique Canada : Population immigrée selon leur lieu de naissance. [En ligne], consulté le 31/03/2010. http://www40.statcan.gc.ca/l02/cst01/demo24a-fra.htm
(164) Primera encuesta nacional de inmigrantes en la República dominicana. ENI-2012 http://www.one.gob.do/var/uploads/File/ENI%202012/Informe%20General%20Primera%20Encuesta%20Nacional%20de%20Inmigrantes%20en%20RD-ENI%202012.pdf
(165) Voir Jean-Claude Charles (1982), De si jolies petites plages. Stock : Paris. La célèbre chanson, Libète, du groupe musical haïtien installé au Etats-Unis d’Amérique, Magnum band, en est assez évocatrice : « Yo vann tout sa yo genyen lakay pou al chèche yon meyè vi, lè yo rive se nan prizon yo mete yo. Libète, ooo, nou mande, ooo pou frè n yo. Gen nan yo ki pa menm rive reken manje yo depi nan wout, move tan bare yo sou dlo… » (Ils ont tout vendu pour partir à la recherche d’une vie meilleure, puis arrivés à destination ils sont incarcérés. Nous demandons la liberté pour nos compatriotes. Certains se sont faits dévorer par les requins, leurs embarcations naufragées lors de tempêtes)
(166) Krome Detention Center en Floride, et Fort Allen à Porto-Rico. Feu révérend Gérard Jean-Juste (prêtre catholique) fut l’un des fondateurs et principal animateur du Haitian Refugee Center basé à Miami qui luttait pour la libération et la reconnaissance de leur statut de réfugiés.
(167) Le niveau d’instruction classique ne semble pas, par ailleurs, faciliter l’insertion dans la vie active puisque 95% des hommes et 69% des femmes ayant seulement fréquenté l’école primaire exercent un emploi contre respectivement 66% et 43% de ceux ayant fréquenté le cycle du secondaire
(168) Fixé chaque année le 1e mai.
(169) Le mariage comme régime matrimonial est minoritaire, seulement 17% des femmes se sont déclarées mariées. 9% sont déclarées en rupture d’union dont 7% de divorcées et 2% de veuves.
(170) Il importe de noter que plus de 64% des naissances ne sont pas planifiées.
(171) Cette distorsion est également marquante en ce qui concerne la fécondité, les femmes des centres urbains ont en moyenne 1,9 d’enfant de moins que celles en milieu rural.
(172) L’article 262 du Code Pénal punit l’avortement.