En construction
La sociologie clinique qui s’inscrit dans l’héritage de Mauss et Weber apparaît officiellement en France dans les années 1980. Des sociologues comme Max Pagès, Eugène Enriquez et Vincent de Gaulejac développent cette approche à Paris, ainsi que des psychosociologues comme Jacqueline Barus-Michel et Florence Giust-Desprairies. Elle ne correspond pas à un objet nouveau mais à une nouvelle approche de la sociologie. Elle est centrée sur l’étude du travail et porte à aller au plus près du vécu en priorisant ce qui fait problème, les souffrances et les pertes de sens. Frédéric Blondel et Shirley Roy (1993) expliquent que la construction de l’objet en clinique est une articulation entre deux objets mouvants dont l’un appartient à l’ordre des conditions objectives, l’autre à l’ordre de l’éprouvé. La clinique se présente ainsi comme une sociologie du vécu. La clinique se propose de rendre compte de l’existentiel, de l’affectif et du personnel pour mieux appréhender les rapports sociaux. L’objectivité de l’analyse doit coïncider avec la subjectivité de l’expérience vécue, comme l’a proposé Lévi-Strauss (1983). Michel Legrand (1993) parle alors de connaissance générale naissant de celle des vies particulières.
Tenir compte du vécu c’est aussi ouvrir la porte au psychique dans la prise en compte du social. Taboada Léonetti (1994) explique que les sentiments sont les médiateurs à travers lesquels les personnes éprouvent concrètement les phénomènes sociaux. Elle ajoute que le psychique induit des comportements sociaux, invitant ainsi à articuler le psychique et le social. Pour Vincent de Gaulejac il faut rejeter tout psychologisme en analysant la genèse sociale des conflits psychiques. Mais si les tensions psychiques ne sont pas que le reflet de tensions sociales, elles sont amplifiées, inf1uencées, et conditionnées par le social. Il faut donc éviter également le sociologisme, puisque les rapports sociaux s’expriment dans des processus qui influencent la personnalité des individus. C’est donc dans l’intersection de deux approches antagoniques et complémentaires (la démarche objectivante de l’analyse sociologique et la démarche subjectivante de reconnaissance de la réalité psychique intérieure) que Max Pagès (1993) inscrit le travail du clinicien. Il défend l’existence d’une causalité sociale du psychique tout en admettant que le cheminement des déterminismes sociaux passe par l’intermédiaire de processus psychiques. La sociologie clinique prête donc attention à la dimension sociologique des processus psychologiques et à la dimension psychologique des phénomènes sociaux. Le projet de la clinique est ainsi de comprendre les relations entre l’être de l’homme et l’être de la société, comme l’a exprimé le Collège de Sociologie en 1937.
Entre le social et le psychique, cette sociologie du vécu devient une sociologie du sujet. Par le processus de subjectivation, les individus prennent conscience d’eux-mêmes pour se construire dans leur singularité comme êtres capables de penser, de désirer, de s’affirmer, de réagir individuellement ou collectivement à l’oppression. Enriquez (1993) affirme qu’ils luttent pour sortir des déterminations sociales et psychiques, mais s’ils se définissent en sujets libre, la société agit continuellement sur eux. Certains contextes sociaux les mettent « hors-jeu », mais ils cherchent quand-même à dire « Je », comme le défend Lenz Jean-François (2011) dans une analyse de la société haïtienne. Vincent de Gaulejac (1987) appelle ainsi à éviter deux types d’illusions : celle du sujet libre qui alimente d’ailleurs le fantasme de la toute puissance du sujet, et celle du tout-social qui nie toute capacité d’action. Pour lui, on devient sujet par un travail d’historicité. L’individu, produit et objet d’une histoire, cherche alors à en devenir le sujet. C’est dans cet effort de subjectivation qu’il faut inscrire également les « stratégies » des individus. Taboada Léonetti (1994) déclare que la stratégie suppose une liberté de choix, mais dans les limites des règles du jeu. L’auteure utilise cette notion pour analyser comment dans les comportements, individuels ou collectifs, les acteurs font avec les déterminants sociaux, et en fonction de quels paramètres sociaux, familiaux ou psychologiques ils mobilisent ces manières de faire. Elle invite à éviter deux pièges : d’un côté la sociologie des systèmes qui porte à considérer les individus comme de simples victimes, impuissantes face au système, et de l’autre la sociologie des acteurs qui porte à rechercher dans la vie personnelle et familiale les causes de l’exclusion. La clinique développe plutôt cette sociologie du sujet qui regarde simultanément et dans leur imbrication le jeu du système et celui des personnes.
Et pour comprendre à la fois le système et le sujet, la clinique privilégie la pluridisciplinarité. Elle pose que le réel est trop complexe pour être enfermé dans une seule discipline. Le paradigme de la complexité d’Edgard Morin (1990) permet de regarder les liens entre les individus et la société, entre autres avec le principe de récursivité (les individus produisent la société qui les produit) et le principe hologramique (la société est dans chaque individu qui est dans la société). Cette complexité est analysée dans une analyse dialectique. Pour Pagès, la dialectique clinique se construit sur plusieurs fondements. Premièrement, le pluralisme causal porte à éviter l’hypothèse d’une cause fondamentale en dernière instance, et de croire plutôt à une multiplicité de déterminations. Deuxièmement, la problématisation multiple réfute la dictature d’une métathéorie sociale, propose de préférence une démarche multipolaire qui fonde les problématiques sur plusieurs théories, sur des approches et perspectives différentes. Troisièmement, l'autonomie relative entre système psychique et système social qui défend que chacun de ces systèmes obéit à des lois spécifiques et des mécanismes qui lui sont propres. Quatrièmement, la réciprocité des influences suppose que ces deux systèmes différents s’articulent entre eux dans une complémentarité dialectique (combinaison et articulation des registres). Et cinquièmement, la causalité dialectique pose le présupposé de réciprocité des influences selon un double principe d’interactivité et de récursivité. C’est à partir de ces principes que la clinique produit la connaissance sur la société et les individus.
Mais la construction de la connaissance ne se fait pas sans les individus. Ceux-ci sont porteurs d’un réel savoir sur leur vécu. Devereux (1967, 1980) les considère comme des êtres autothéorisants et autosymbolisants, ce qui impose de tenir compte de leur parole dans la construction du savoir qui n’est finalement qu’une co-construction de sens entre les interlocuteur-trice-s et les chercheurEs. Ceux-celles-ci ne sont pas des expertEs qui disposeraient d’un savoir qui manqueraient aux Sujets. La clinique impose donc, à côté de l’intersubjectivité, une interdiscursivité dans la relation de recherche. D’où une co-construction de la recherche entre les savantEs et ces Sujets considérés par Jacques Broda et Pierre Roche (1993) comme des sachantEs. Cela dépasse un simple recueil de données ce qui fait que Jacques Rhéaume (2007) parle d’« échange des savoirs ». La clinique réhabilite la parole des interlocuteur-trice-s, ce qui représente en soi un acte de changement.
La recherche clinique affronte les problèmes sociaux dans une perspective de changement social. Pour Florence Giust- Desprairies (2004), elle fuit tout empirisme sans contrôle ou l’instrumentalisation des sujets aux seules fins de la recherche. Les chercheurEs s’engagent, dans une recherche qui a une visée émancipatrice. L’une des premières finalités de cet engagement est la recherche de sens. Selon Barus-Michel (2007), les individus en souffrance cherchent à construire du sens sur leur vécu. L’offre de recherche doit rencontrer une demande -même implicite ou indirecte- des participantes, demande que représente ce besoin de produire du sens sur leur vécu, ou d’être écouté-e-s et compris-e-s. Le sens produit par les Sujets est alors écouté, accueilli et pas que recueilli. Et le nouveau sens co-construits permet à l’individu de se positionner autrement face à son vécu voire de le transformer. L’activité compréhensive des sujets est ainsi incluse dans l’objet même de la recherche clinique. Annie-Charlotte Giust-Ollivier (2002) distingue ainsi l’entretien non-directif à visée de connaissance et l’entretien clinique qui, elle, vise le changement. Cette science a ainsi une essence praxéologique qui la situe entre recherche-action et action-recherche. Pour Schein, on ne peut comprendre un système humain sans essayer de le changer. Cela explique que, sans avoir une visée thérapeutique, la recherche clinique peut amener des effets thérapeutiques. Tout cela inscrit la clinique dans l’héritage de l’école de Francfort qui regarde à côté des effets théoriques de la science son aspect social et politique.
L’engagement est au coeur de la recherche. En reprenant Adorno, la clinique critique la neutralité axiologique que certainEs utilisent pour dissimuler parfois une mise à distance de l’autre. Le positivisme propose une posture d’observation en position d’extériorité. Or pour la clinique, l’objet étudié n’est jamais totalement extérieur au sujet qui l’observe et ne sort pas intact de cette observation, pas plus que l’observateur lui-même (Amado, 2002). Enriquez (1993) explique que l’objet d’étude n’interpelle pas que le vécu du sujet mais aussi celui du/de la chercheurE. L’intersubjectivité est la condition même du processus d’élaboration des connaissances. D’où l’importance de la relation de recherche qui est faite de transfert et de contre-transfert. Par le transfert, le sujet définit une place au/à la chercheurE, et par le contre-transfert, le-la chercheurE définit aussi une place au sujet. Pour Devereux, le contre-transfert comporte les déformations qui affectent la perception et les réactions du-de la chercheurE, les angoisses que suscite son travail, son enracinement social, son idéologie, son statut ethnique et culturel, son appartenance de classe, ses positions professionnelles. En 1980, il déclare que ce n’est pas l’étude du sujet, mais celle de l’observateur qui donne accès à l’essence de la situation étudiée. Barus-Michel (2013) conclut que le chercheur est le premier objet de sa recherche. Le-la chercheurE doit donc rester attentif à ces projections et se demander : « Qui suis-je pour l’autre ? Quelle place occupe-t-il et veut-il occuper ? À quelle place souhaite-t-il me mettre ou craint-il que je sois ? Qu’est-ce que je pense qu’il veut faire de moi ? Quelle place j’occupe et je me représente que j’occupe, dans ma manière de répondre à sa demande et par mon offre ? » (Giust-Desprairies, 2004, p. 98). Ces questions peuvent lui permettre d’analyser son implication dans la recherche.
L’implication doit-être analysée car elle est à la fois source de connaissance et de méconnaissance, rappelle Gilles Amado (2002). Il faut éviter toute immersion ou identification sans distance. La clinique préconise une dialectique constante entre défamiliarisation et cette implication qui, pour Enriquez (1993), se construit entre myopie et presbytie. La distanciation se fait par deux moyens : en extériorité par l’utilisation d’une méthode de recherche, et en intériorité par l’analyse de l’implication. C’est ainsi qu’on peut construire l’objectivité dans la recherche, objectivité qui ne consiste pas à éradiquer la subjectivité mais à analyser dans quelle mesure elle intervient dans le processus de construction de la connaissance. de Gaulejac et Roche (2007) ajoutent que l’originalité de la clinique réside dans cette manière de mettre au travail l’être-dedans du chercheur et sa capacité à être affecté pour en faire non des biais mais des instruments de connaissance. Ce souci d’analyse du dispositif de recherche fait de la clinique non davantage une méthode mais, d’après André Lévy (1994), une position critique ou autocritique.
La sociologie clinique se centre sur le vécu et se pose la question du sujet, sans psychologisme ni sociologisme. Elle appréhende les rapports sociaux ainsi que les processus psychiques dans une approche interdisciplinaire, complexe et dialectique. Elle produit des connaissances qui sont co-construites entre les chercheurEs et les sujets qui, dans cet échange des savoirs, font sens sur leurs problèmes. Et pour atteindre cet effet de changement, la clinique préconise une relation de recherche où implication et distanciation se conjuguent. C’est à partir de ces principes que cette sociologie analyse le travail qui constitue son objet d’étude.
La sociologie clinique analyse le travail en regardant plus largement l’activité. Pour Marie-Anne Dujarier (2006), c’est à la base l’activité qui transforme le monde matériel, produit des règles sociales qui construisent le vivre ensemble, et permet à chacunE de répondre à la question de son utilité dans le monde. L’activité a ainsi une dimension matérielle, politique, et existentielle et préexiste au travail. Cette auteure ajoute que le travail n’existe pas sans les rapports sociaux qui le définissent. Dominique Lhuillier (2002) présente le travail comme un ensemble d’activités coordonnées qui constituent une scène où se jouent simultanément et dialectiquement le rapport à soi, le rapport à autrui et le rapport au réel. La clinique se distingue par la prise en compte du subjectif et du relationnel au travail à coté de son aspect matériel et concret défini par les rapports sociaux.
D’abord, elle permet de comprendre la construction de soi qui est le fondement du travail et de toute activité humaine. Fabienne Hanique (2004) propose de regarder comment l’activité que nous travaillons nous travaille elle aussi. Lhuillier (2002) regarde le travail comme un usage de soi, une convocation du sujet dans son être. Elle explique qu’au coeur du travail se trouve la quête de notre propre humanité, au carrefour des exigences pulsionnelles et existentielles et des déterminismes sociaux. Cette posture clinique rejoint le présupposé de Marx selon lequel le travail est l’activité par lequel l’individu qui transforme la nature transforme par le fait même sa propre nature. On est ici face à une vision optimiste du travail qui porte Lhuillier (2002) à regarder l’exclusion du travail comme une exclusion de la vie publique et l’empêchement de l’activité comme une privation du pouvoir de l’action. Pour elle, dans ces cas-là, il s’agit d’amputer les individus des conditions nécessaires à leur construction identitaire et à la construction du vivre ensemble. Toutefois, l’auteure admet que le travail a une double valence, constituant ainsi à la fois l’espace privilégié de construction du sujet et l’univers de contraintes et d’exploitation. Les rapports sociaux constituent le travail, mais l’apport de la clinique est d’analyser le travail en regardant à la fois le système social et les individus qu’il met au travail. Marie-Anne Dujarier (2006) et Hélène Weber (2011) montrent comment prendre en compte la subjectivité au travail à côté de l’aspect matériel et objectif, ce que conceptualisaient déjà les pionniers comme Max Pagès, Eugène Enriquez et Vincent de Gaulejac. La part subjective du travail répond à ces questions : Qui je suis ? Comment je me construis au travail ? Comment je me représente ? Ce que je sens, la manière dont je fais sens sur ce que je fais, la manière dont je me définis individuellement et collectivement au travail, la manière dont ce que je travaille me travaille, etc. La clinique permet de scruter la manière dont le « Je » se construit individuellement et collectivement au travail, d’approfondir les enjeux d’individualisation dans l’organisation du travail. Elle articule ainsi le matériel et le relationnel/émotionnel au travail. Elle questionne l’avoir, le savoir et l’être au travail, ainsi que le faire ensemble ou l’être ensemble au travail. Nicole Aubert et Vincent de Gaulejac (1991), par la clinique du travail, approfondissent le relationnel dans l’analyse du management, de la société hypermoderne, entre autres. Il-elle visibilisent ainsi les relations de travail en les mettant en relief avec des facteurs macro-sociaux comme l’hypermodernité. Notons que la dimension subjective du travail est aussi prise en compte dans d’autres approches comme la psycho-dynamique du travail, notamment avec Christophe Dejours (2000) qui place le travail à la fois au coeur des rapports sociaux mais encore au centre de la subjectivité.
Un deuxième apport de la clinique est la prise en compte du relationnel au travail. Pour Lhuillier (2002), ce qui donne sens à l’action c’est qu’elle est produite par une construction intersubjective. Le travail devient ainsi un rapport à autrui qui, en tant que destinataire, co-auteur-trice ou co-prescripteur-trice de l’activité, la coordonne, la reconnait et la valide. L’auteure ajoute que l’isolement prive de la capacité d’agir et que c’est l’agir ensemble qui permet d’accéder à un rôle social, de réaliser des activités qui rattachent chacunE aux autres et qui concernent le monde commun. Elle insiste sur l’importance d’un tiers qui s’interpose entre soi et son activité, ce qui permet d’être assuré de la pertinence, de l’efficacité, de la qualité, de l’utilité, de la validité de son action.
Les conditions de travail sont effectivement constituées par son aspect matériel (temps, tâche, rémunération). Elles permettent d’analyser par exemple la dévalorisation matérielle d’un travail (le bas salaire, le « sale boulot », ou la soumission du temps aux exigences des patronNEs). Mais parallèlement, il faut prendre en compte le relationnel qui marque la vie individuelle et collective au travail. Il s’agit notamment de la relation verticale qui met en face employeur-euse et employéE, ou de la relation horizontale (entre employéEs) qui constitue le collectif de travail. C’est aussi, dans le service domestique par exemple, la relation de soin avec les enfants, les personnes âgées, malades, handicapéEs. L’apport de la clinique peut être important dans l’analyse du care, ce travail où, pour Carol Gilligan (2010) l’émotionnel et le relationnel sont étroitement liés. Lhuillier (2006) analyse la particularité de ce travail qui porte à s’occuper de l’ « objet personne ». Christophe Niewiadomski (2008) regarde le travail de soin dans le milieu institutionnel et montre comment le relationnel marque la qualité du travail. Pour lui, il y a une posture clinique qui accompagne la notion de « prendre soin ». Il regarde alors à la fois le relationnel entre personne soignante et personne soignée et celui qui se tisse dans le collectif de travail. Dans la relation avec les personnes soignées, le discours du sujet accompagne les autres formes de discours (le discours médical, le discours du soin), ce qui aide les personnes soignées à faire du sens sur leur vécu. L’auteur explique comment à ce niveau il ne s’agit plus d’une simple « prise en charge » mais d’un accompagnement qui privilégie la « prise en compte » du sujet et de sa subjectivité. Il précise en plus que le prendre soin exige une attention aux collègues pour former une équipe soudée entre personnes soignantes. Tout cela porte à penser une clinique du care. Pourtant, la clinique du travail en général n’ouvre pas encore suffisamment la voie à une certaine analyse du care. Cela s’explique grandement par le fait que cette approche regarde surtout le travail non-domestique dit productif (les entreprises, les services publiques, le management, etc.). Elle oublie ainsi tout un secteur du salariat à la frontière du travail dit reproductif, secteur moins valorisé et occupé essentiellement par des femmes au service des personnes, ce secteur appelé service domestique.
Comme les aspects matériels et concrets du travail, le relationnel est au coeur des conditions de travail. Il permet de regarder la dévalorisation symbolique du travail où la soumission fait honte, où les « violences humiliantes » (Gaulejac, 1996) dépersonnalisent. Mais la prise en compte du relationnel ne doit pas faire oublier les rapports sociaux qui construisent la soumission et l’humiliation. Danièle Kergoat (2005) invite à ne pas confondre rapports sociaux et relations sociales. Celles-ci sont immanentes et apparaissent entre des individus concrets (et non des groupes sociaux), au fil des rencontres, dit-elle. Elles ne font nullement bouger les rapports entre les groupes sociaux auxquels ces individus appartiennent. Tandis que les rapports sociaux sont antérieurs à la rencontre entre individus et postérieurs à elle. A partir de ces affirmations, on peut situer les relations sociales à un niveau micro/méso-social et les rapports sociaux à un niveau plus macro-social. Il faut, dans l’analyse du travail, tenir compte de ces deux dimensions. Si le travail est l’enjeu des rapports sociaux (Kergoat, 1998), il serait dommage de l’analyser en s’arrêtant aux relations de travail, sans regarder ces rapports sociaux qui construisent ces relations. Parallèlement, Evelyne Nagano Glenn (1992) affirme que les rapports sociaux de sexe sont des construits relationnels. On ne peut donc séparer les rapports sociaux du relationnel.
La clinique analyse dans les entreprises hypermodernes l’idéologie gestionnaire, le culte de l’excellence, les effets de la lutte des places, etc. C’est dans cette société malade de la gestion qu’il faut inscrire la construction des femmes travailleuses soumises à l’injonction de devenir des superwomen performantes dans leur corps, dans leur travail et dans leur maison. Cet aspect est invisibilisé dans la clinique qui ne regarde pas de manière spécifique l’investissement des femmes dans les entreprises hypermodernes. Le sujet clinique au travail est presque présenté comme étant asexué. Les managers des entreprises hypermodernes sont des hommes ou des femmes ? Quelles places les femmes managers ont dans la clinique du travail ? Les femmes s’investissent-elles dans les entreprises de la même manière que les hommes ? Comment travaillent les femmes excellentes ? Nasima Moujoud et Jules Falquet (2010) critiquent une demande croissante de l’investissement de la subjectivité des femmes au travail. Sylviane Giampino (2000) regarde en quoi cela affecte les questions de conciliation. Elle explique que les femmes s’investissent au travail entre investissement et distanciation, ce qui correspondrait pour elles à une juste distance intérieure, à cause de leur rapport au temps. Serait-ce là une attitude à dupliquer pour contrer l’envahissement du moi et de l’idéal du moi au travail par le management ?
La clinique ne regarde pas les liens entre le travail et le hors-travail, ne regarde donc pas la question de l’articulation des temps de vie. Le travail domestique reste ainsi hors du sujet dans l’analyse clinique, même si Lhuillier (2002) invite à regarder au delà du salariat, à distinguer travail et emploi en rappelant que le travail domestique est un travail. On gagnerait à regarder l’organisation du travail domestique dans l’analyse du coût de l’excellence critiquée par la clinique. Les exigences de l’entretien d’une maison sont de plus en plus importantes et augmentent parallèlement à la mécanisation du domestique. En plus, les femmes se trouvent déchirées entre la performance exigée au travail et cette injonction à être d’excellentes mères qui, selon Françoise Messant, Marianne Modak, Anne-Françoise Praz (2011), devient de plus en plus importante.
Par ailleurs, la clinique ne regarde pas l’aspect salarié du domestique qui soumet les unes aux besoins domestiques des autres, dans un relationnel qui mériterait une approche clinique des rapports sociaux. Quel statut donner au service domestique dans la définition de Lhuillier (2002) ? Cette auteure présente le travail comme ce qui met en relation avec les autres et ce qui permet de marquer de son empreinte son environnement et le cours des choses. Quel type de relation permet le service domestique où manque le plus souvent le collectif de travail, où la relation hiérarchique est souvent marquée par l’absence des patronNEs ? Comment comprendre la violence qui marque souvent cette relation hiérarchique où employeurEs et employéEs sont souvent divisés par les rapports sociaux ? Pour l’auteure, le collectif de travail ainsi que la relation hiérarchique sont au coeur de la reconnaissance et de la validation des pratiques. Elle ajoute comment la sublimation par le travail, la construction identitaire et l’accomplissement de soi sont déterminés par cette reconnaissance. Elle insiste sur le fait que le plaisir au travail est lié à l’action, mais pas à n’importe quelle action. C’est plutôt à l’action qu’on peut reconnaître comme sienne, qui répond à ses valeurs et à son idéal, qui permet de se sentir autonome etc. D’où un double enjeu dans la relation de travail qui permet de trouver du sens à cette action, et de trouver une double reconnaissance à la fois à ses propres yeux et aux yeux des autres. On ne peut alors s’empêcher de penser au statut de tout ce qui, comme le service domestique, est considéré comme du « sale boulot », qui n’est reconnu ni par les travailleur-euse-s ni par la société, qui impose souvent des conditions de travail proche de la servilité. Comment analyser ce type de travail dans une approche clinique ? Quel lien existe-t-il entre ce travail dévalorisé et la vie des entreprises hypermodernes ?
Ma recherche regarde peu les hommes qui « managent ». Elle considère plutôt leur femme qui alors s’occupe du ménage. Comme Joëlle Palméri (2002), je pense qu’il y a un lien étroit entre ces deux rôles. Palmieri (2002) explique que c’est la "ménagérisation" des femmes qui soutient la prolétarisation des hommes, et présente ce travail invisible des femmes comme le socle du libéralisme. Ces femmes sont parfois des managers elles aussi, femmes patronnes prises à la fois dans le travail et la vie familiale. Sinon, ce sont des « femmes de ménage », travailleuses domestiques de toute sorte qui sont employées pour sauver la vie familiale et professionnelle en France. C’est dans cette clinique hors du sujet mais au coeur des « Sujettes » que j’inscris mes analyses. Je regarderai dans cette recherche la subjectivité et les rapports sociaux, le relationnel et le matériel du travail, qu’il s’effectue dans le domestique ou dans une entreprise, qu’il soit salarié ou non. Je considère ici le travail comme un acte réalisé par une ou plusieurs personnes, qui répond à un désir, un besoin ou une demande, et par lequel on accède à une transformation du rapport à soi, aux autres et au monde. Le travail inscrit les individus dans les rapports sociaux entant que dominantEs ou domiéEs, crée ainsi des liens et des déliaisons, détermine à la fois la réalisation et l’échec de soi. On verra ici que cet acte met en relation femmes et hommes ainsi que plusieurs catégories de femmes différentes en fonction de leur place dans les rapports sociaux de classe, de race, et des confrontations Nord/Sud. Pour cela, j’ajoute aux théories cliniques les apports des études féministes.