J'ai mené ma recherche auprès de deux catégories de femmes paysannes réunies en groupe pour des journées de travail. De 2009 à 2012, quatre journées ont été organisées pour chaque groupe. Accompagnée de l'étudiante Edelyne Cerisier (en licence de Travail Social, FASCH, UEH), j'ai animé ces rencontres où étaient utilisés plusieurs outils méthodologiques comme le sociodrame et le photo-langage. L'idée était non seulement de recueillir les idées des femmes sur la problématique mais aussi de voir comment concrètement, dans leur vie personnelle, se présentait cette problématique. Ces échanges en groupe sous le modèle de Roman Familial et Trajectoire Sociale (RFTS) ont été suivis d'entretiens individuels avec un nombre de femmes qui diminuait au fil des années. Au total, 28 femmes paysannes ont participé à la recherche. Mais je n’approfondirai que 2 histoires (Zaya et Vyèj). Je présenterai ici brièvement Zaya ( 40 ans au plus) et Vyèj ( environ 45 ans).
Placée par sa mère dans une famille de la ville de province la plus proche, cette femme paysanne a travaillé comme restavèk (mineurs en domesticité) depuis son jeune âge. Puis elle est partie à Port-au-Prince où elle est devenue servante. Après la mort de son mari, elle retourne dans son lieu d'origine et s'adonne à la fois au travail agricole dans un cadre organisationnel et au service domestique. Son cas me permet d'analyser la vie des servantes d'origine paysanne à Port-au-Prince – c'est surtout sur cet aspect qu'elle insiste dans les entretiens – et leur difficile réinsertion dans la vie paysanne. Elle décrit aussi son travail agricole qui est un peu particulier dans le milieu paysan en Haïti du fait de son inscription dans un cadre organisationnel. L'histoire des autres femmes paysannes interviewées me permettra de voir la particularité de sa situation d' « ouvrière agricole ».
Elle a laissé le milieu paysan dans sa jeunesse pour aller travailler à Port-au-Prince, d'abord comme restavèk puis comme servante. A partir de sa première grossesse, elle est revenue dans son lieu d'origine où elle s'est installée depuis. Par une « polyandrie en série », elle enchaîne nombre de situations de travail en fonction du conjoint avec qui elle s'installe. Parfois elle travaille la terre de son compagnon, d'autre fois elle travaille comme journalière ; parfois elle fait du commerce et d'autres fois ne fait rien du tout, surtout quand elle est malade. Elle est nostalgique de sa vie à Port-au-Prince, même si elle décrit le service domestique, chez les patronnes ou dans un restaurant, comme une véritable corvée. Son histoire peut nous permettre d'analyser à la fois la vie à Port-au-Prince et la vie en milieu paysan marquée actuellement par l’effritement des ressources et une précarisation particulière des femmes due à la «polyandrie en série» et la « maternité en série ».
Parmi les 7 servantes interviewées à Port-au-Prince, je retiendrai le cas de Sò Nana (25 ans) Et de Sentàn (28 ans).
Cette femme de 25 ans environ a trois enfants et vit dans une grande misère. En 2009 elle avait honte de me recevoir chez elle et m'avait proposé le salon de sa voisine. Après le séisme du 12 janvier 2010 elle vivait dans un camp à Port-au-Prince, sous un abri de fortune extrêmement endommagé par les pluies de la veille de notre jour de rencontre. Elle a été confiée comme restavèk dès son plus jeune âge à une dame dans une ville de province. Cette femme la considérait « comme sa fille » dit-elle, même si elle a été l’objet d’abus de la part de cette patronne. Elle est rentrée à Port-au-Prince vers l'âge de 13 ans à la suite d'une maternité. Depuis elle travaille comme servante, sauf quand ses enfants sont trop petit, ce qui pose la question de la conciliation travail domestique/service domestique. Et si elle arrive à réunir un petit capital lui permettant de s'adonner au petit commerce informel, elle arrête un certain moment son travail de servante. Elle éprouve de la fierté face à sa grande dextérité dans les tâches domestiques, mais reste remontée contre le traitement des servantes par les patronnes. Indignée, elle soutient que ce type de travail ne devrait plus exister. Mais ce travail reste son seul espoir. Elle cherchait désespérément une place de servante lors de l'entretien en 2009. En 2010, elle souffrait de ne pas pouvoir laisser son nourrisson pour gagner sa vie dans le service domestique. Son histoire permet de comprendre la relation verticale féminisée entre patronnes et bonnes, les paradoxes du service domestique et particulièrement les paradoxes de l'égalité. En outre, son histoire montre d'autres facteurs comme l'attraction des villes sur les jeunes paysannes en quête d'avenir, ainsi que la précarité des servantes pauvres embauchées par des patronnes de classe populaire, précaires elles aussi.
Elle vient du même petit village isolé que moi, dans le département du Sud. Elle insiste là-dessus dans l'entretien et me cite des noms que connaissent mes parents. C'est l'un des points qui lui a permis de se rapprocher de moi. Sa patronne qui m'a proposé de travailler avec elle a aussi insisté sur cette origine géographique commune. L'avenir de Sentàn était tout tracé devant elle, comme tout enfant aimé par sa mère qui se bat pour l'éducation de sa fille. Malgré le désaccord du père, sa mère s'est sacrifiée jusqu'à lui louer une petite pièce dans la ville de province la plus proche pour lui assurer de meilleures études secondaires. Mais une dame de Port-au-Prince explique à sa famille que la vie à la capitale lui sera plus facile, qu'elle se trouvera plus facilement un travail et pourra continuer ses études sans ruiner ses parents. Elle s'est retrouvée ainsi dans le service domestique. Elle a mis du temps à digérer ce « déclassement » d'autant plus qu'elle ne soupçonnait pas que c'est ce type de travail qui lui était promis par cette dame. Malgré tout, elle a continué à travailler pour aider sa pauvre maman, avec l'espoir de sortir de ce type de travail où elle est souvent maltraitée. Mais rapidement elle fait un enfant à un père irresponsable, ce qui lui a interdit de quitter ce type de travail ou de s'adonner au petit commerce. En 2009 et 2010, elle travaillait chez cette patronne de la classe moyenne plutôt aisée qui lui donnait environ 3 fois plus que le salaire habituel des bonnes. Mais cet argent ne suffisait pas à couvrir toutes ses dépenses, ayant à charge son fils, sa mère, ses frères. Elle aime sa patronne et ne pense pas forcément à quitter le service domestique, même si elle reste très tentée par le petit commerce. Elle compte sur Dieu pour répondre à toutes ses attentes, y compris celui de trouver un homme capable de l'aider économiquement, ce qui l'aiderait à quitter le service domestique.
Parmi les 16 patronnes rencontrées en Haïti, j’analyserai les cas de Madanpas (54 ans) et de Zoune (35 ans).
C'est ce qu'on pourrait appeler une « patronne pauvre ». Elle aurait pu être une simple paysanne du Sud comme celles que j'ai interviewées, ou de la Grande-Anse, son lieu d'origine. Elle a un faible niveau d'étude et un petit métier de couturière. Mais elle a épousé un pasteur et s'est ainsi construite une meilleure place dans la société, même si elle n'a pas échappé à la misère. Et pour assurer une meilleure éducation à ses enfants, elle a migré vers Port-au- Prince. Là, elle a travaillé d'abord dans la manufacture où son talent de couturière a été bien reconnu. Après son licenciement, elle s’est établie à son compte, ce qui rendait sa situation économique encore plus précaire. Malgré tout, elle a pu assurer une bonne éducation à ses enfants qui ont tous réussi leur vie, précise-t-elle. La plupart d'entre eux ont fait des études universitaires, et l'un d'entre eux est parti faire une formation à l'étranger, ce qui représente pour elle un grand succès. Elle vit actuellement de l'aide de ses généreux enfants. Elle a souvent eu du personnel domestique chez elle, soit des restavèk qu'elle explique avoir toujours bien traité, ou des servantes qui sont à l'origine des membres de sa famille élargie ; ce qui s'explique aussi par ses faibles moyens économiques. Elle regarde son personnel avec respect et bonté explique-t-elle, et présente une vision très optimiste du service domestique. Pour elle c'est un travail comme tout autre qui doit être respecté comme un autre travail. Les servantes doivent donc faire preuve d'expertise, et les patronnes doivent les respecter. Pour elle, le service domestique équivaut à l'entraide entre deux personnes, ce qui n'implique pas forcément une rémunération. Elle paie ainsi sa servante en fonction de ses moyens disponibles, et souvent substitue l'entretien au salaire. Son cas permet d'analyser certaines thématiques comme la vie en milieu paysan, la migration et la précarisation économique qui l'accompagne; le service domestique en milieu populaire; l'investissement des parents dans l'éducation de leurs enfants et son impact sur la mobilité sociale. Cette femme me regarde avec admiration et voit en moi l'idéal rêvé pour ses enfants. Je représente selon elle la preuve que les parents doivent se sacrifier pour l'éducation de leurs enfants. Je ne la connaissais pas du tout avant et elle m'a été présentée par l'accompagnatrice Edelyne Cerisier. Pourtant elle connaît mes parents investis eux aussi dans la vie religieuse. Elle et moi avons découvert cela au deuxième entretien. En même temps, je me suis rendue compte que je connaissais l'un de ses fils qui a fréquenté la même université que moi en Haïti. Je suis ainsi devenue l'enfant rêvé de cette femme, et son parcours me rappelle fortement les sacrifices de mes parents. Ces transfert et contre-transfert ont participé à me donner accès à l'intimité de cette femme.
Cette femme d'origine populaire a accédé à la classe moyenne par le biais de l'éducation. Elle aussi est le fruit du sacrifice des parents, particulièrement de sa mère à qui elle pense quand elle voit le combat de certaines femmes pauvres. Elle a un doctorat, a fait des études à Bruxelles, est professeure a l'université où elle est responsable d’UFR. Elle présente l'image d'une femme forte et qui ne se laisse pas faire. Elle a un enfant et vit seule (sans partenaire). Dans le premier entretien, elle a beaucoup parlé de son travail et de la conciliation famille/travail. Ses propos peuvent m'aider à analyser les difficultés des femmes qui travaillent en considérant les contraintes réelles d’Haïti comme le manque d'infrastructures et de services urbains ou les difficultés d'accès à l'eau et l'électricité. Ces contraintes rendent difficile l'entretien d'une maison, même la plus mécanisée, et justifierait l'externalisation. On comprend aussi dans son histoire l'ampleur du travail de prise en charge des enfants, dans une « famille sans homme » où la division sexuelle du travail se présente forcément autrement. Elle parle également de sa relation avec sa servante, relation marquée par le respect et la gratitude. Cette femme qui ne peut pas vivre sans « travailler » ne pourrait donc pas vivre sans servante. Cette femme a un discours assez « dur » sur les gens qui ont choisi de migrer — alors qu'ils pourraient faire autrement — et qui se plaignent du déclassement. Nous avons analysé ensemble sa démarche « combative » qui frise le déni de la réalité, cette image de femme forte qu'elle présente. Elle s'est alors penchée sur les fragilités voire les détresses que cache cette apparence. Son cas me permet d'analyser à la fois le travail et la migration des femmes et l'importance du travail des servantes dans la construction des « femmes fortes », ces superwoman qui ont accès à la fois au travail non-domestique et à la migration internationale. Cette femme m'encourage, admire mon parcours même si elle critique parfois mes choix. Elle représente aussi la femme que je pourrais devenir au cas où je retournerais vivre en Haïti. Mes échanges et rencontres avec elle vacillent entre une relation de recherche et une « amitié en construction ».
Parmi les 15 migrantes haïtiennes questionnées, je retiendrai trois cas pour l’analyse approfondie : Kouzin (35 ans), Laurette (40 ans) et Vanya (27 ans).
J'ai fait la connaissance de Kouzin dans une rencontre amicale, ce qui donne un aspect particulier à la relation de recherche que nous avons entretenue bien plus tard. Ma relation de recherche avec les femmes migrantes haïtiennes a été la moins marquée par les différences issues du niveau de formation classique ou universitaire, et la plus marquée par la difficulté à maintenir un suffisamment bon équilibre entre implication et distanciation dans la relation. Aux yeux de ces femmes, j'étais avant tout une Haïtienne, peu importe si je faisais une thèse et elles du service domestique. Et autant mon statut d'étudiante puis de doctorante les faisait rêver ou répondait à des projets empêchés, autant elles considéraient la précarité de ce statut : les difficultés économiques liées au fait de ne pas travailler (avant d’avoir ma bourse FNS), et la précarité administrative due au renouvellement annuel du titre de séjour. Par rapport à ces deux aspects, plusieurs d'entre elles se sentaient mieux placées que moi et me proposaient de l'aide. Elles me proposaient un peu d'argent, m'invitaient à venir manger chez elles, et insistaient pour régler la note quand on se rencontrait au restaurant. Je devais régulièrement les rassurer, leur parler de ma bourse, etc. N’empêche que le fait de pouvoir se dire que moi aussi je « galère » en France a permis à ces femmes de définir entre elles et moi un « point commun » qui a autorisé certaines échanges et l'accès à l'intimité. Et dans ce contexte de migration, le fait d’être une Haïtienne comme elles les portaient à prétendre que je pouvais les comprendre, ce qui m'a ouvert l'accès à certaines informations.
Kouzin m'a ainsi parlé de sa vie en insistant au début sur sa migration et son travail en France comme nounou ou employée polyvalente en maison de retraite. Son histoire permet d'approfondir le déclassement et l'impact des rapports sociaux comme la race sur les conditions de travail. En ce qui concerne les relations de travail, soit l'aspect hiérarchique ou le lien entre personne soignante et personne soignée dans le care, ses propos restent très instructifs. Ils permettent aussi d'analyser la situation particulière des familles transnationales et la conciliation vie familiale et vie professionnelle que cela impose. Elle a trois enfants qu'elle n'a jamais pu faire rentrer en France dans le cadre d'un regroupement familial, fait qui porte à analyser les barrières administratives que doivent affronter les migrantes. Elle vit donc seule, parfois dans des relations de couples compliquées, une situation qui selon elle profite réellement à ces familles françaises réclamant d'elle une disponibilité extrême. Les inégalités qui marquent l'externalisation du travail domestique et la manière dont les « malheurs » des migrantes sont exploitées pour construire « le bonheur » des familles françaises, sont donc très visibles dans son histoire.
Je travaille avec Laurette depuis 2007. L'analyse de son déclassement représente mon premier pas dans la construction de cette problématique sur le travail des migrantes haïtiennes et les rapports sociaux. J'ai eu plusieurs entretiens avec elle, jusqu'en 2011 quand je suis partie dans sa province pour l'interviewer et partager pendant quelques jours la vie quotidienne de cette femme. Mère de trois enfants abandonnés par leur père, elle s'est mariée avec un Français blanc qui voulait vivre en Haïti. Forcée plus tard à suivre son mari et voulant fuir l'insécurité en Haïti, elle a migré douloureusement vers la France, laissant derrière elle un parcours professionnel florissant. Sa réussite professionnelle en Haïti lui procurait joie et respect, sans compter le confort économique qui lui permettait d'employer 3 servantes et un chauffeur, en plus des nombreux travailleurs et travailleuses domestiques disponibles au travail (femmes de ménages, cuisinières, jardiniers, gardiens...).
En France, ses compétences et qualifications dans la petite enfance n'ont pas été reconnues, ce qui l'a obligée à entreprendre une formation d'assistante maternelle. Plusieurs années après, on ne lui a pourtant confié aucun enfant, parce qu'elle est la seule Noire de ce village français. Quand elle a été finalement embauchée, elle a dû accepter des conditions de travail plus difficiles que les autres assistantes maternelles qui en plus se montraient racistes envers elle. En 2007, elle exprimait sa satisfaction dans ce travail où elle prenait en charge un enfant adorable qui donnait du sens à ses jours. Cette satisfaction dans la relation de soin coexistait avec un inconfort face à la « frontière dans l'intimité » entre elle et sa patronne. En 2011 elle avait pu augmenter son effectif d'enfants à garder mais ne pouvait toujours pas subvenir à ses besoins économiques. Cela s'ajoutait aux difficultés professionnelles de son mari. Elle paraissait pourtant plus optimiste qu'en 2007 et présentait une certitude impressionnante dans la définition de certains projets qui pourtant me paraissaient irréalistes. La construction du roman socio-historique, le déni de la réalité et la définition d'un nouveau projet parental sont autant de mécanismes mobilisés par certaines migrantes haïtiennes et que l'histoire de Laurette permet de scruter.
De toutes les migrantes haïtiennes interviewées, Vanya est la seule à n'avoir jamais travaillé dans le care en milieu familial. Dans son cas, la relation verticale féminisée se présente autrement. Femme seule, mère de deux enfants français, elle travaille comme femme de ménage dans l’hôtellerie. Ma rencontre avec cette femme qui venait à peine de s'installer en France métropolitaine a été très troublante. Elle vivait dans une précarité blessante, la plus dure que j'avais vue jusque-là chez les migrantes haïtiennes interviewées. Elle me racontait des scènes misérables qui me donnaient mal au ventre pendant plusieurs jours. En même temps, son discours était porté par un optimisme déconcertant et dérangeant. Tout d'un coup la France était présentée comme une terre d’accueil où la protection sociale était sans faille, un pays qui ne mange pas la force de travail des gens sans qu'ils soient récompensés, répétait-elle. Et que savait-elle de cette France où elle arrivait à peine et où elle galérait déjà tellement ? Elle était hébergée en urgence à l’hôtel dans une seule petite chambre avec deux enfants en bas âge, jetée dans une banlieue loin de tout, à la fois de son travail et des établissements scolaires de ses enfants, etc. Mais pour elle, tout cela n'était que passager, et ça allait s'arranger. Le déni dans son histoire est important à analyser comme mécanisme de défense dans le cadre du déclassement. Elle a laissé la Guadeloupe pour venir en France, fuyant plein de choses y compris une relation de couple. Mais elle oublie d'un côté tout le confort qu'elle avait laissé en Haïti pour partir en Guadeloupe, et de l'autre tout ce qu'elle avait pu construire aux Antilles avant de courir vers la métropole. Elle savait qu'elle serait déclassée en France et qu'elle ne réussirait pas ses rêves socioprofessionnels. Mais elle restait optimiste. Ce déni de la réalité qui n'est pas un mécanisme de dégagement face à la honte liée au déclassement, l'a quand même portée à se fonder sur les dispositions légales et sociales pour mener courageusement ses démarches administratives.
Dans les entretiens, elle se référait à des dispositifs légaux et institutionnels destinés aux personnes en difficulté que j'ignorais moi-même. Portée par cet aveuglement face aux barrières administratives et institutionnelles, elle a pu finalement accéder à un logement. Elle cite effectivement des aspects négatifs du service domestique mais présente son travail de femme de ménage comme le meilleur travail du monde, reniant l'une après l'autre les difficultés dont se plaignaient les femmes haïtiennes qu'elle qualifie de paresseuses. Il existe aussi chez elle un « refus de s'identifier à un groupe marginal » — ici les migrant-e-s, les Haïtien-ne-s, les Noir-e-s — une stratégie qui peut être très énervante chez elle. Mais il est important de considérer dans cette recherche le parcours de combat et les stratégies de luttes de cette femme. Ses stratégies peuvent être critiquables ou irréalistes mais elles lui ont quand même permis de survivre et d'accumuler des trouvailles. Cet aspect est à considérer dans l'analyse de la migration, du travail, de la vie familiale, et du déclassement des femmes haïtiennes.
Parmi les trois patronnes françaises interviewées, je ne retiendrai que deux histoires : celle de Madame Aix (36 ans) et celle de Madame Forbe (80 ans).
J'ai commencé à travailler avec cette femme depuis 2010. Elle a répondu à un appel à participation que j'ai envoyé sur une liste de diffusion. Cette mère de trois enfants avait embauché une nounou haïtienne depuis 6 ans, ce qui lui permettait de mieux se consacrer à son travail de journaliste. Le récit de Madame Aix aide à analyser la conciliation famille-travail au regard de la « nécessaire externalisation ». Depuis la naissance de son premier enfant, même si elle travaillait désormais à temps partiel, elle a embauché tout un ensemble de travailleuse : une nounou de 8h à 18h ; une baby-sitter qui reste jusqu'à son retour aux environs de 20h ; une femme de ménage. Nounou et baby-sitter sont engagées soit dans le cadre de la garde partagée avec une autre famille ou uniquement pour sa seule famille. Pour elle, ce système lui procure un réel confort et lui permet de continuer à s'adonner à son travail. Son travail compte beaucoup dans sa vie malgré les rapports sociaux marquant le travail hors-domus. Elle pense que la crèche n'est pas adaptée aux petits enfants qui doivent trop tôt se plier aux règles de la vie en collectivité. La crèche répond très peu en cas de maladie des enfants et ainsi l'empêcherait d’être régulière à son travail. Elle exprime donc de la reconnaissance face à ces femmes, Noires ou Arabes, qu'elle emploie. Pourtant, il lui est très difficile de gérer la relation de travail, dit-elle. En voulant faire preuve de prudence, elle manifeste une grande méfiance face à son personnel, ce qui provoque souvent des conflits menant même à des ruptures de contrat.
Elle a un discours critique face au racisme mais croit par exemple qu'il existe une trop grande « différence culturelle » entre elle et sa nounou haïtienne, qui « ne comprends rien », avec qui elle entretient très peu d'échanges verbaux, etc. Cette méfiance et cette « différence culturelle » la freinent dans la construction d'une bonne relation de travail avec ses nounous et ses baby-sitters, ce qui la porte finalement à engager plutôt une jeune fille au pair dès que sa petite dernière est rentrée à la maternelle. Avec cette jeune fille, Allemande comme son mari, ce n'est pas une relation de travail, dit-elle. Tout d'un coup la peur que l'employée fasse souffrir les enfants tombe, de même que la différence culturelle puisque la petite allemande aidera au contraire les enfants à mieux maîtriser la langue de leur père. Malgré la bienveillance et une certaine forme de respect qui peuvent s'exprimer dans sa relation avec ses employées, Madame Aix reproduit les rapports sociaux à plusieurs niveaux. Et le racisme « à peine dévoilé » dans la relation verticale féminisée mérite ici une attention particulière. La prise en compte des rapports sociaux dans l'analyse des relations de travail est ici indispensable.
Néanmoins, on ne peut pas comprendre la relation de Madame Aix avec ses employées si on n'analyse pas son histoire familiale. Sa mère a été maltraitée par ses parents et a toujours eu peur qu'on maltraite ses enfants. Madame Aix hérite ainsi du présupposé que les enfants souffrent forcément, qu'il faut les protéger face aux gens qui s'en occupent. Ce présupposé de la souffrance fondamentale des enfants porte cette femme à être méfiante face à ses travailleuses de care, surtout si cette travailleuse est divorcée comme sa mère. Quand elle a découvert que sa nounou — mère de 3 enfants comme sa mère — a divorcé, elle ne pouvait plus lui faire confiance. « Elle m'a menti ! », déclare-t-elle de manière puérile. Ce divorce qui pourtant fait partie de la vie privée de la nounou revient souvent dans l'entretien et prend une place favorite dans la relation de travail. Elle se fixe aussi sur l'idée de « famille normale », ce qui pèse non seulement au niveau de sa relation avec les nounous mais aussi dans sa relation avec ses enfants où elle s'évertue péniblement à être une mère excellente. Cela rend encore plus pénible sa double journée et elle reste épuisée quoiqu’elle externalisation. C'est peut-être cette même obstination à faire famille normale — obstination développée à partir du divorce de ses parents — qui la rend aussi « aveugle » face à la division sexuelle du travail dans son couple. Il est important de voir ici comment les impasses généalogiques s'articulent aux rapports sociaux pour créer des nœuds sociopsychiques ou psychosociaux au cœur de la relation verticale féminisée. C’est essentiellement ce seul cas de femme française que je retiendrai. Mais je me réfèrerai également à l’histoire de Madame Forbe.
J'ai rencontré cette femme par le biais de son assistante de vie, une femme haïtienne. Madame Forbe souffre de nombreuses phobies, ce qui explique qu'elle à des difficultés à affronter la solitude à certaines heures. Elle embauche donc une personne juste pour lui tenir compagnie, même si elle reste autonome physiquement et peut encore se préparer à manger, s'occuper du ménage, etc. Son cas permet d'analyser le travail de care à partir du point de vue de la personne soignée. Madame Forbe me parle de ses relations de travail avec les différentes assistantes de vie qu'elle a employées et campe son employée haïtienne comme une personne douce et aimante. « La femme haïtienne» aurait une douceur particulière, un petit quelque chose que Madame Forbe a du mal à définir mais qui la comble. Cette patronne me parle avec nostalgie de son ancienne vie de travailleuse. Son histoire présente certains aspects des conditions de vie des femmes retraitées, des impacts de leur vie de conjointe et de mères sur leur retraite. Sa vie professionnelle était également très marquée par la division sexuelle du travail et les difficultés de conciliation. Je l'ai interviewée à plusieurs reprises en l'espace d'une semaine. Mais elle s'est confiée à moi non pas en tant que chercheure — même si je lui ai dit que je faisais mes études sur ces questions — mais en tant que personne soignante. J'étais sensée être là pour remplacer sa travailleuse haïtienne, pour l'accompagner à affronter la tombée de la nuit, pour l'aider à surmonter sa solitude, pour l'écouter, etc.
Ici, la relation de recherche prend une particularité qui s'apparente plutôt à la recherche participante, l'observation participante. D'autant plus que je lui ai été présentée non pas comme chercheure mais comme « Haïtienne », personne venant remplacer sa travailleuse haïtienne indisponible. Madame Forbe dit qu'elle apprécie ma présence, trouve dommage que je sois obligée de rentrer à Paris et que je ne sois pas disponible pour travailler pour elle. Le deuxième jour où elle a conversé le plus longtemps avec moi, elle m'embrasse au moment du départ. J'en ai discuté avec sa travailleuse haïtienne qui a trouvé ce geste surprenant. Je ne me souviens plus de la raison qui a expliqué mon comportement mais le troisième et dernier jour, je l'ai salué « simplement », un simple au revoir. Le baiser d'adieu ne m'a pas tenté. Je ne me rappelle plus trop pourquoi.