En construction
Les rapports sociaux de sexe doivent être pris en compte dans le déroulement des recherches. Aussi associé-je la sociologie clinique et les études féministes. Il s’agit de deux approches différentes, non réductibles l’une à l’autre. Mais ici je m’attarderai surtout sur ce qui constitue leurs points communs, plus spécifiquement sur ce que je prends dans ces deux approches pour construire mon objet d’étude. D’abord, notons que certains courants féministes proposent aussi la prise en compte du vécu dans les théorisations, notamment celui des femmes longtemps invisibilisé dans la recherche. C’est par exemple le combat de Nicole-Claude Mathieu (1991) qui luttait contre l’invisibilisation de ce groupe dans la production scientifique. Le subjectif est aussi pris en compte dans son aspect politique, comme le défendaient les féministes noires du Combahee River Collective, qui affirmaient que le personnel est politique et qu’il correspond à une vraie source de connaissance. Plusieurs auteures comme Audre Lorde (1984) montrent aussi comment il était important de regarder concrètement les effets des rapports sociaux sur les individus. L’oppression est objective mais la manière subjective dont elle est vécue mérite donc une attention soutenue. Ceci est valable pour les autres rapports sociaux comme la race et les confrontations Nord/Sud. Albert Memmi (1985) ou Frantz Fanon ([1952], 1971) analysent ainsi comment les rapports sociaux, ceux qui ont marqué la colonisation notamment, marquaient la construction mentale des colonisateurs comme des coloniséEs. Monique Wittig (1980) parle de subjectivité socialement constituée, et les féministes matérialistes disent qu’ont doit fuir le psychologisme. Cela reste important, même si la clinique ajoute qu’il faut aussi fuir le sociologisme. Le féminisme pose également la question du sujet. D’où certaines approchent dites d’empowerment ou d’agency. Cette dernière notion est utilisée par Liane Mozère (2010) qui, dans son analyse sur la migration des femmes dans la mondialisation néolibérale présente celles-ci comme les « entrepreneuses » de leur vie. En reprenant Tarde, elle propose une démarche de miniaturisation qui se centre sur « le fait de petites personnes » qui agissent dans le sens de l’amélioration de leur condition de vie. Mozère (2010) écrit : « La mondialisation n’a pas à être apparentée à un phénomène homogénéisant et massifiant où hommes et femmes ne seraient que des pions, mais doit bien plus être lue comme l’arène où de telles « trouvailles accumulées », inventions improbables, peuvent se déployer grâce aux processus de subjectivation qui permettent précisément d’introduire du jeu. En d’autres termes, de jouer sur tous les tableaux possibles, de créer des conditions vivables, même dans des situations « objectivement » inéquitables, donc de produire, le mieux possible, une vie satisfaisante » (p.162).
Dans ma recherche, je regarde donc comment les femmes réagissent à l’emprise du social, leurs « stratégies » qu’elles définissent entre liberté et contrainte. Il est important de ne pas occulter ces contraintes avec des concepts comme empowerment (Falquet, 2003a). Il n’y a de sujet qu’assujetti. Il faut donc analyser à la fois la capacitation et parallèlement l’assujettissement. Marcelle Marini (1990) énonce : « Nous ne devenons sujet qu’en prenant conscience des différentes déterminations qui nous constituent : sujet-carrefour, sujet de rencontres et de déchirements, sujet qui tente d’affirmer l’unité de son être contre, malgré et avec la multiplicité de ces contraintes » (pp.6-7).
Tout cela pose la question des luttes et du changement. Kergoat (1998) propose de tenir compte des contextes socio-historiques où s’expriment les rapports sociaux et de ne pas nier leur possibilité de changer. L’idée de changement est ainsi portée par la recherche féministe qui comporte elle aussi une visée émancipatrice. Tout cela suppose aussi une attention aux effets de la recherche sur les femmes. Les féministes noires des Etats-Unis d’Amérique comme Patricia Hill Collins (2008) ont dès le début défendu une responsabilité dans la lutte comme dans la recherche. La fin ne justifie pas les moyens, rappelle alors le Combahee River Collective (2008). Ces femmes défendaient une recherche-action et valorisaient la visée transformatrice de leur recherche. L’approche féministe apporte en plus cette proximité avec le milieu militant, alors que la clinique se rapproche plutôt du milieu de l’intervention sociale.
La recherche féministe adopte ainsi une posture critique qui se distancie alors de la démarche sensible et empathique de la clinique. Ma recherche vise à concilier dans la mesure du possible la clinique et cette critique. En outre, l’un des points communs entre ces deux approches concerne la prise en compte de la participation des femmes dans la recherche. C’est aussi pour favoriser cette participation que les féministes parlent de « point de vue situé », idée qui complète finalement la prise en compte de l’implication dans la recherche clinique.
On a vu comment la sociologie clinique questionnait la neutralité imposée par l’approche positiviste et défendait l’engagement dans la recherche avec une visée émancipatrice. Plusieurs féministes partagent cette position. Dans l’analyse du processus de validation du savoir eurocentrique et androcentrique, Patricia Hill Collins (2008) critique cette neutralité qui constitue l’un des critères positivistes de la conformité méthodologique. Elle critique aussi, à côté de cette distanciation des valeurs et intérêts des chercheures, la distanciation face aux affects issus des positions de classe, de race, et de sexe. Elle critique le détachement et réhabilite la subjectivité dans la construction du savoir. Elle considère aussi l’expérience comme porteuse de sens. Le Combahee River Collective (2008) a aussi défendu la place de l’expérience des femmes noires dans la prise de conscience. On comprend avec ce qu’on est, de là où l’on est semblent-elles prétendre. Cette vision a été portée par les tenantes de la théorie du point de vue, le standpoint theory.
Donna Haraway (1988) affirme que la connaissance est située. Sandra Harding (1987) dit que tous les points de vue sont situés. Elle ajoute que la connaissance profite à certains groupes et que la recherche et l’action ne sont pas incompatibles. Il n’y a donc pas d’observateur neutre (Harding, 1990). La place des scientifiques dans les rapports sociaux marque les connaissances qu’il-elle-s produisent. Evelyn Fox Keller (1996) analyse ainsi le « biais androcentrique » dans la biologie, biais que Nicole-Claude Mathieu (1991) critique aussi dans l’ethnologie. Mathieu (1991) dénonce l’ « androcentrisme » de la science, ce « biais mâle » analysé par Molyneux, qui invisibilise les femmes dans la recherche. Pour celle-ci, la position du-de la chercheurE importe beaucoup : « Il faut donc rapporter les interprétations ethnologiques, spécialement celles portant sur les femmes, à la position de l’ethnologue dans le champ des rapports de sexe de sa propre société, c’est-à-dire non pas seulement le fait qu’il soit homme ou femme, mais à ce que sa position d’homme ou de femme lui permet de connaître respectivement, et de l’oppression exercée et l’oppression subie » (p.126). Danièle Juteau-Lee (1981) explique que la science qui est autant influencée par le point de vue des scientifiques n’est donc faite que de visions partielles et partiales. Cette auteure analyse en outre les apports spécifiques du discours des minorités, et Guillaumin (1992) théorise sur les effets théoriques de la colère des opprimé-e-s. Hill Collins (2008) mentionne que le statut économique et politique des Noirs les portaient à percevoir autrement la réalité matérielle. En reconnaissant que la place dans les rapports sociaux mène l’activité de penser, la recherche féministe apporte beaucoup à la science. Elle demande d’effectuer un travail réflexif sur les présupposés, les hypothèses et les outils et non seulement sur les objets d’analyse (Fox Keller et Longino 1996 ; Harding 1986 ; Nowotny et al. 2001). La clinique de son côté offre la possibilité d’analyser l’implication des chercheurEs. Elle reconnaît leur implication sociale. Gilles Amado (2002) rapporte ainsi les propos de Jacques Ardoino, de René Barbier et René Lourau pour parler d’implications institutionnelles, socio-économiques et politiques, d’implications structuro-professionnelles, d’implications matérielles et idéologiques. Mais la particularité de la clinique réside surtout dans cette prise en compte de l’implication dans la relation de recherche, de mettre au travail « l’être-dedans du chercheur et sa capacité à être affecté pour en faire non des biais mais des instruments de connaissance » (De Gaulejac et Roche, 2007, pp. 14-15). Il est donc possible de comprendre les phénomènes sociaux de l’intérieur, si on développe une subjectivité réflexive. La clinique offre le cadre de l’analyse de l’implication, en regardant notamment les phénomènes de transfert et de contre-transfert qui marquent la relation entre les chercheurEs et les interlocuteur-trice-s.
Tout au long de cette recherche, j’ai analysé en quoi ma place dans les rapports sociaux participait à la relation de recherche et au savoir co-construit avec ces femmes rencontrées en Haïti et en France. Avec chacune des cinq catégories de femmes (paysannes, servantes et patronnes à Port-au-Prince ; migrantes et patronnes en France), j’ai eu une place différente. Et, à l’intérieur de chaque catégorie, la relation avec chaque participante était particulière. Avec toutes ces femmes, le fait d’être moi aussi une femme permettait de pénétrer plus facilement certains espaces d’intimité. Mais à chaque fois, il y avait les rapports sociaux qui créaient « des points communs ou des points de divergence » avec ces femmes, avec en plus la possibilité que ce qui me paraît commun soit divergent à leurs yeux, et vice versa. En outre, comme les rapports sociaux sont croisés, avec une même personne, il pouvait exister à la fois des points
Une thèse dans les bras
Au Laboratoire de Changement Social de l’Université Paris 7, on acceuille chaque naissance avec joie en insistant sur le lien qui peut exister entre « accoucher d’un enfant » et « accoucher d’une thèse ». Dans son texte Quand maman va à l’école, Dominique Tangay analyse spécifiquement les défis d’articulation des temps de vie dans le quotidien des mères doctorantes. Il serait intéressant de regarder à la fois du côté de l’implication de la recherche et du point de vue situé les impacts de ce fait sur la connaissance produite. Se rapproche-t-on alors d’une « écriture hormonale » où la réalité est enjolivée ou d’une écriture bâclée, trop marquée par les soucis du quotidien ?
communs et des points de divergence. Et il n’y a pas que les rapports sociaux qui agissaient dans la relation, mais aussi d’autres facteurs comme le niveau d’étude, le réseau relationnel, l’âge, entre autres. Avec les femmes en France j’étais femme, Noire, migrante, baby-sitter avant puis doctorante boursière après, femme libre et pleine d’avenir pendant le recueil des données puis mère au moment de l’analyse. Tout cela a marqué les relations, soit avec les femmes haïtiennes ou avec les femmes françaises, et toujours avec des variations au fil des années et des évènements. En Haïti, les femmes me situaient à la fois par rapport aux origines rurales de mes parents et par rapport au fait que j’habitais à Port-au-Prince ou à Paris. Avec les plus pauvres, j’étais à la fois la jeune femme qui paraissait trop loin de leur misère pour les comprendre et celle qui comprenait quand même pour avoir vécu au pays. A leurs yeux, j’avais le mérite de m’intéresser à des situations invisibilisées qui ne me concerneraient pas/plus. J’avais parfois l’image d’une patronne qui comprend, patronne quand même mais pas comme les autres puisque je venais les écouter. Certaines disaient que j’étais leur fille, leur soeur, leur amie alors que ma condition était très loin de la leur. J’étais Haïtienne et en même temps étrangère, voire « blanche » aux yeux de certaines narratrices. Le simple fait de venir les écouter les appelaient à la sympathie, disaient-elles. Et en même temps, par le fait même, j’étais différente d’elles. Mon regard sur cette place mouvante voire déstabilisante, sur cette image qu’elles gardaient de moi et qui n’était pas forcément ce que je voyais de moi, il s’est construit, déconstruit, refait au fil du temps et des analyses continuelles. Et pour établir la relation de recherche, ce qui était commun comme ce qui différenciait pouvait constituer un pont ou un obstacle. Il a fallu discuter avec les femmes, accepter de réaliser la recherche de terrain sur plusieurs années, et entamer parallèlement une analyse de mon implication pour construire de préférence des « points de rencontre » (Joseph, 2013). Cette analyse a été réalisée prioritairement dans les séminaires des doctorantEs de l’Université Paris 7, au Groupe de Formation et de Recherche de l’Institut International de Sociologie Clinique (IISC) puis au Groupe de Recherche et d’Etudes des Pratiques (GREP) du Réseau International de Sociologie Clinique (RISC). Cela m’a permis de ne pas plonger dans un narcissisme méthodologique, puisque comme le propose Barus-Michel (2013), il ne faut pas confondre dans la recherche « la reconnaissance de la part de soi » et « la recherche de soi ».
Il résulte de ma recherche plusieurs dimensions du point de vue situé. Premièrement celle qui valorise le point de vue des sachantes, qui propose de rester proche de leur parole. C’est ainsi que dans ma recherche, j’analyse la migration en tenant compte de la parole des personnes ayant vécu cette situation, ce qui n’est malheureusement pas toujours le cas dans les recherches sur le sujet. Mon approche permet d’éviter certains biais centristes. Deuxièmement, ma recherche est faite à partir de mon point de vue issu de ma place dans les rapports sociaux que je partage avec certaines femmes interrogées. C’est par exemple le fait que, tout en travaillant sur la migration, je suis moi aussi migrante, ou encore qu’en tant que femme je mène une étude sur les rapports sociaux de sexe. Cela me permet de comprendre dans ces situations étudiées certains aspects plus difficiles d’accès à d’autres chercheurEs plus éloignéEs de la situation étudiée. Mais il faut noter qu’à ce niveau, le point de vue minoritaire est aussi un point de vue interdit. Par exemple, faire une recherche sur la pauvreté quand on est pauvre soi-même est quasiment impossible. Dans mon cas, faire une recherche sur le temps des femmes mères en étant mère moi aussi a été presqu’impossible. Le temps de la recherche a été parfois incompatible avec mon temps quotidien. Troisièmement, mon point de vue est aussi celui des chercheurEs qui sont en extériorité par rapport à la situation observée, avec les femmes paysannes par exemple quant à la confrontation urbain/rural. Cela a aussi été le cas dans mes entretiens auprès des femmes françaises blanches. Quatrièmement, ma place de dominée dans les rapports sociaux étudiés pose aussi a question de la visibilisation du point de vue minoritaire, toute la question de la légitimité entant que savantE. Ce point a un double aspect. D’une part, je donne la parole à des personnes minoritaires dans les rapports sociaux, à ces personnes comme les paysannes haïtiennes qui n’ont jamais la voix au chapitre. D’autre part, en tant que chercheure minoritaire, je porte un point de vue qui n’est pas forcément légitime. Cela ne concerne pas uniquement le milieu scientifique qui ne reconnaît pas suffisamment ces ces chercheurEs. On doit regarder aussi les rapports entre ces chercheurEs et les populations qu’il-elle-s étudient. Les sachantEs minoritaires n’acceptent pas forcément les savantEs indigènes, et les sachantEs dominantEs ont encore plus raison de ne pas les accepter puisqu’il-elle-s se situent à un niveau inférieur dans les rapports sociaux. A quel point mon rôle de doctorante est-il pris au sérieux par ces patronnes françaises par exemple ? Cinquièmement, dans mon analyse du point de vue situé, je regarde l’articulation des rapports sociaux, ce qui donne au-à la chercheurE un point de vue créé à partir de sa place dans divers rapports sociaux différents où il-elle peut être tantôt dominéE, tantôt dominantE. Or, cette thèse ne regarde pas que plusieurs rapports sociaux différents. Elle considère pour un même rapport social différentes perceptions (donc différents points de vue) en fonction du contexte social (la race en France et en Haïti par exemple). Tout cela se complexifie quand on ajoute aux rapports sociaux d’autres facteur comme l’âge ou le niveau d’instruction qui peuvent rapprocher ou éloigner le-la chercheurE des indigènes. De plus, la pluralité des situations étudiées qui porte à regarder plusieurs dimensions différentes du phénomène multiplie aussi les lieux d’engagement pouvant construire le point de vue des chercheurEs et des interviewéEs. Par exemple, le déclassement porte les femmes haïtiennes à changer de point de vue sur le service domestique. Telles sont les diverses facettes du point de vue situé, à la fois du coté des narratrices et de mon coté, qui sont considérées dans cette recherche. Tout cela me permettra de « penser les Sujettes » dans cette recherche construite au carrefour de la sociologie clinique et des études féministes. Cette présentation de la recherche féministe par Michèle Ollivier et Manon Tremblay (2000) montre que ces deux approches ne sont pas incompatibles :
« Parce qu’elle est à la fois projet scientifique et projet sociopolitique de transformation des rapports sociaux ; parce qu’elle allie théorie et pratique, la recherche féministe a fortement contribué à la remise en cause du principe de détachement qui était au coeur de la science moderne. Comme d’autres perspectives critiques en sciences humaines et sociales, la recherche féministe porte en elle un(des) projet(s) politique(s) et normatif(s) d’analyse et de transformation des rapports sociaux qui font appel à la notion d’engagement: engagement pour la compréhension et la transformation des rapports sociaux qui légitiment et perpétuent la subordination des femmes ; remise en cause des notions d’objectivité et de neutralité par rapport aux valeurs; remise en cause de la séparation sujet/objet ; prise en compte plutôt que rejet des points de vue des participantes à la recherche ; engagement pour que s’établissent des relations plus égalitaires entre toutes les participantes au processus de recherche » (p. 217).
Penser les sujettes
La théorie, l’épistémologie féministe ou clinique ainsi que mon vécu individuel m’ont porté à vouloir construire cet objet de recherche pour « penser ces sujettes ». Pour moi, penser les sujettes comporte quatre dimensions. Premièrement, comme le priorisent la clinique et la recherche féministe, il s’agit de considérer les femmes comme sujet et non objet dans la recherche. Deuxièmement, il faut les considérer comme des femmes (d’où l’idée de sujette), sans naturalisme ou essentialisme, mais en tenant compte de leur spécificité comme "classe de sexe". Troisièmement, il faut comprendre les femmes en tenant compte de leur oppression dans le patriarcat, ce qui revient à les voir comme des personnes « assujetties », donc des sujettes qui luttent pour changer leur vécu. Et quatrièmement, penser le féminin c'est aussi penser le pluriel, voir les femmes comme groupe hétérogène traversé par les rapports sociaux croisés. Ces principes peuvent aider à penser des rencontres et alliances plus saines entre femmes, dans une vision plus juste de l’égalité, portée par une science plus proche du vécu des femmes.