Mais la présence des rapports sociaux ne signifie pas qu’il ne peut pas exister dans cette relation verticale féminisée de l’entraide ou de l’attachement. Si ces travailleuses du care insistent sur la relation verticale et les inégalités entre elles et leur patronne, elles ne présentent pas ces dernières comme leurs « ennemies ». Même si elles dénoncent les rapports sociaux et leurs effets dans la relation de travail, elles disent entretenir de « bonnes relations » avec leur patronnes.
Laurette note que les parents sont bien élevés. Le respect est la base d’une bonne relation de travail, comme le considèrent les travailleuses en Haïti. En 2007, elle disait entretenir avec la famille de l’enfant une relation ‘assez cordiale’, marquée par des échanges à propos de l’enfant, de sa santé, etc. Cela permet à Laurette d’étaler ses connaissances sur la petite enfance, l’un des aspects qui font que sa relation avec les parents soit aussi une source de valorisation personnelle. Certaines employeuses se montrent même très compréhensives, contrairement à leur mari, précise-t-elle. Un enfant s’est fait un « bobo », la mère a essayé de le minimiser alors que le père a suresponsabilisé la travailleuse face à cet accident. Puis, Laurette exprime aussi sa reconnaissance face à certains gestes de solidarité ou de gentillesse des mamans. Elles lui rendent quelques services, dit-elle. Les enfants lui ramènent des cadeaux de leurs voyages, lui envoient des cartes postales pendant leurs vacances. Elle aussi leur a ramené des cadeaux la seule fois où elle a pu partir en Haïti. Et cette nounou raconte avec bonheur une fête surprise organisée par les parents et les enfants pour son anniversaire. Elle a eu pleins de cadeaux et surtout une carte où ils lui ont écrit : « Tu es la meilleure des nounous ». Elle raconte cet évènement avec beaucoup d’émotion et explique alors que ces gestes l’aident à supporter son déclassement, à se sentir mieux de jour en jour dans la société française, et même à regarder l’avenir avec espoir. Pour Laurette, ces gestes témoignent de la reconnaissance des parents, ce qui l’encourage.
Comme Keli, Laurette énonce quelques comportements des patronnes qui prouvent non seulement de la reconnaissance face à leur travail mais aussi de l’attachement. Cet attachement porte quelques patronnes à garder des liens avec les travailleuses haïtiennes après la fin du contrat de travail. Ainsi, Keli raconte que l’une de ses anciennes patronnes est restée son amie et la considère comme la deuxième maman de son fils. Plusieurs travailleuses interviewées supposent que cet attachement est l’effet de leur propre comportement de travailleuses : leur manière d’accomplir leurs tâches, leur gentillesse, leur intelligence. Cet attachement, disent-elles, peut aussi s’expliquer par l’habitude ou par le simple fait que ces employeuses ont besoin d’elles et n’ont d’autre choix que de s’attacher à elles.
Pourtant, même en déclarant « bonne » la relation de travail, les travailleuses critiquent certains aspects négatifs de cette relation. Malgré la cordialité de la relation de travail, il existerait une distance entre ces deux catégories de femmes, explique Laurette qui ne parle alors pas d’amitié. Adelina Miranda (2003) explique qu’il peut exister une grande distance dans les rapports entre migrantes et autochtones, associée au « sentiment d’étrangeté ». Ce sentiment peut se lier à la position subalterne de l’immigrée pour créer une « frontière dans l’intimité », accompagnée d’une crise culturelle associée à cette « crise de la domesticité » que Miranda (2003) cite de Signorelli. Comme le dit Laurette, il existe des échanges entre elles et ces patronnes, mais dans la distance. Les dialogues avec la mère tournent autour de l’enfant, donc du travail, de la tâche. Il ne s’agirait donc que de « relation professionnelle », dit Laurette. Adelina Miranda (2003) signale l’existence d’une situation d’échange fortement inégale et ethnicisée entre migrantes et autochtones dans l’espace domestique. Cela fait aussi partie de la déférence qui, selon Judith Rollins (1990), marque grandement le service domestique. D’où la complexité de certains métiers du care qui font vaciller les travailleuses entre une impression, voire un désir, de se faire des ami-e-s ou d’intégrer une famille, alors que persiste la distance imposée par les « patronnes » et la différence de classe. Vient alors un déchirement, un écartèlement, entre ce qu’on ose ressentir et l’évidence de cette « différence limitative » (Joseph, 2007) imposée par les relations de travail. Les travailleuses en viennent à intégrer cette distanciation et « gardent leur distance », ce qui peut après passer pour un signe de fermeture aux yeux des patronnes.
Même en parlant d’attachement entre elles et les femmes françaises (patronnes ou personnes soignées), ces femmes ressentent cette idée de distance. Elles parlent même de certaines attitudes où l’amour apparent cache le mépris ou sert tout simplement à mieux exploiter. Kouzin déclare que les patronnes françaises préfèrent les Haïtiennes mais précise à ses amies que ce n’est pas parce qu’elles seraient les meilleures, et que ce n’est pas vraiment de l’amour :
« Par rapport à notre culture, par rapport à notre éducation, ces personnes savent qu’elles peuvent profiter de nous facilement. Je dis que, si elles préfèrent les Haïtiennes, ce n’est pas parce que nous gardons bien les enfants ou parce que nous faisons bien notre travail. Ah ah ah ! Même si cela aussi est effectivement une raison pour préférer les Haïtiennes. Parce que nous ne sommes pas habituées…Ainsi, quand nous gardons un enfant — c’est pour ça que les mères sont jalouses de nous — nous nous en occupons comme si c’était notre propre enfant. […] J’ai l’impression que les nounous d’autres nationalités savent elles qu’elles travaillent. Elles sont là pour travailler. Elles établissent une limite. […]. De plus les employeuses savent d’où nous venons, comment notre pays est pauvre, comment nous sommes, etc. Ainsi, elles profitent toujours de nous ».
Elle explique alors que les patronnes, connaissant les réalités économiques en Haïti, savent que les travailleuses haïtiennes, dans le besoin de toujours envoyer plus à leur famille en Haïti, acceptent n’importe quelle condition de travail. Elle ajoute : « Nous pensons tellement à nos responsabilités ! » en parlant des charges familiales face aux enfants laissés en Haïti. Elles ont des enfants donc elles cèdent facilement, déplore Kouzin. Pour elle, ces femmes pauvres se disent aussi : « Si je laisse ce travail, la patronne va trouver une autre travailleuse qui demande encore moins ». Cela porterait les femmes haïtiennes à tout accepter, malgré la gravité de l’injustice subie. Pour Kouzin, toujours à cause de cette « mentalité de la femme haïtienne », ces travailleuses ne se battent pas pour bien connaître leurs droits, ce qui fait qu’elles ne vont pas penser à discuter avec une assistante sociale de leur contrat avant de le signer. « Dans le cadre de ce travail, les gens ne s’éternisent pas sur le contrat si elles ne comprennent pas une partie. (..) Parfois elles posent des questions, mais…(…). Oui, elles lisent le contrat, mais elles signent malgré tout. (…) Tu ne relis jamais ton contrat (…). Les Haïtiennes ne négocient pas le prix », un ensemble de points que Kouzin critique dans « la mentalité de la femme haïtienne ». C’est ainsi qu’elles sont toujours abusées par leur patronne, dit Kouzin qui prend en exemple les extras d’activités imposés par les patronnes qui savent que ces travailleuses pauvres ne refuseront pas. En plus, ces travailleuses refusent catégoriquement d’intenter des actions en justice contre les patronnes. « Est-ce que c’est par souci ? Est-ce que c’est par besoin ? Nous répétons une seule chose que nous avons besoin de travailler et dès que nous trouvons du travail, nous signons le contrat », se désole-t-elle. Mais face à certains faits dans son propre travail, Kouzin non plus ne réagit pas, aussi à cause de son propre souci face à aux besoins de ses trois enfants en Haïti.
Pourtant, les patronnes savent se montrer bienveillantes, solidaires comme le dit Laurette qui énumère des cadeaux reçus des parents. Plusieurs auteures comme Fraisse (2009) notent dans le service domestique le fait pour les patronnes de faire des dons à leur travailleuse. Mais c’est alors dans un éventuel contre-don que se pose le problème. Ces patronnes donnent des restes à leur travailleuse, mais ne se voient pas recevoir les restes de leur travailleuse, souligne Fraisse (2009) qui pointe alors la grande inégalité qui fonde cette « solidarité ». Destremeau et Lautier (2002) parlent du maternalisme dans le service domestique, et pour Rollins (1990), ce maternalisme est au centre même de la relation féminisée du service domestique. Or, ce que cache cette solidarité apparemment sans réciprocité c’est que les travailleuses aussi sont dans le don face à leur patronne. Elles donnent, même si elles ne donnent pas leur reste. Elles font par exemple du travail en plus pour alléger la journée de leur patronne. Pour une interviewée, c’est une manière d’aider cette femme qui est elle aussi dans le besoin. Cette aide qui prend aussi la forme d’un excès de zèle, est aussi un don. Ce qui paraît un « don » (service rendu) de la part des travailleuses peut ainsi constituer un travail extorqué gratuitement par les patronnes.
Ce don est souvent justifié par la gratitude des travailleuses, face à un don ou à la bonne relation. Les parents témoignent de la reconnaissance à Laurette -ce qui est très important si on se réfère à Axel Honneth (1992) - mais cela crée en retour de la reconnaissance (gratitude) chez Laurette qui alors se surinvestit. Quand elles ne souffrent pas du mépris des patronNEs, c’est la reconnaissance de ceux-celles-ci qui les tourmente en enfermant les travailleuses dans la gratitude. Et comme le note Gianini Belotti (2009), le plaisir de faire plaisir reste un des attributs des personnes dominées. En cherchant à plaire aux parents, Laurette passe au laisser-faire. Ces parents abusent au niveau de la rémunération, et elle banalise ce fait par gratitude face à la « bonne relation ». Un grand merci remplace ainsi un salaire juste, et l’amour en or de cette femme reste sans prix en termes d’argent (Dussuet, 2005). Le care est très marqué par l’éthique de la gratitude (Hochschild, in Bachmann, 2004), et pas uniquement l’éthique de la sollicitude. La gratitude ne doit donc pas faire oublier les rapports sociaux. Hochschild affirme dans un entretien avec Bachmann (2004) : « Une révolution des rapports sociaux de sexe sans gratitude est plate et stérile. Mais la gratitude sans une révolution des rapports sociaux de sexe ne fait que remettre à plus tard l’occasion d’une transformation radicale » (pp. 76-77).
Ce que les patronnes maternalistes prennent pour un don fait aux travailleuses n’est parfois qu’un droit garanti par la convention collective. Certaines patronnes françaises interviewées confondaient ainsi droit et faveur. Quand sa patronne part une semaine avec ses enfants et que Kouzin est payée quand même, la patronne prend cela pour un cadeau qu’elle ferait à sa travailleuse. Mais pour cette travailleuse, il n’y a pas de confusion à ce niveau : « C’est toi qui n’a pas besoin de moi, ce n’est pas moi qui ne veut pas travailler. Tu es donc obligée de me payer ». Il faut noter que certaines Haïtiennes elles-mêmes prenaient les congés payés pour une faveur, et Kouzin signale que celles qu’elle connaît ne bénéficient pas de congés payés. Parfois, pendant les vacances scolaires, les enfants partent, ce qui fait que Kouzin devrait alors rester chez elle, tout en étant payée pour ces jours. Mais la dame lui demande alors d’accompagner ses enfants en vacances, soit pour le voyage ou le séjour, en précisant que le voyage ou les vacances lui feront du bien. « Ils tournent toujours les évènements de telle sorte que tu dises que c’est avantageux pour toi », déplore Kouzin qui note que les voyages n’étaient pas prévus dans son contrat. Ce que la patronne présente comme un don est plutôt un gain, ce qui met finalement Kouzin en position de remercier son employeuse pour ce qui lui a été spolié.
Parfois, les patronnes se croient obligées de donner, ou croient que les travailleuses sont forcément en attente. Après le séisme du 12 janvier en Haïti, plusieurs patronnes, raconte Kouzin, faisaient des dons à leur nounou. Certaines donnaient des vêtements, d’autres de l’argent. Certaines proposaient un prêt à leur nounou pour lui faciliter l’achat d’un billet d’avion, tandis que d’autres leur offraient carrément le billet en cadeau. La patronne de Kouzin ne lui a rien donné et s’en excuse aussi maladroitement, selon Kouzin : « Elle me dit : ‘Kouzin, je suis désolée’. Je lui dis : ‘Non, mais pourquoi ? vous n’avez pas à l’être’. Elle répond : ‘Je suis désolée. Nous on n’est pas généreux’. ». Kouzin me dit avec indignation : « Or je n’ai rien demandé à la dame ! ». Pour elle, c’est carrément une insulte, et Kouzin pense que cette patronne se sent tout simplement coupable de ne rien donner contrairement aux autres patronnes. Elle reproche : « Ce sont des gens, je ne comprends pas ce qu’ils ont en tête. Premièrement, je ne m’attends à rien de leur part. Et puis… Est-ce qu’ils se sentent coupable par rapport à ce qu’ils devraient faire ? Ils sentent que… ? Je me dis qu’ils ont un problème quand même parce qu’ils ne continueraient pas à me dire ces choses-là. Je pense qu’ils ne sont pas en paix avec eux-mêmes ».
Le maternalisme qui porte à donner ou paradoxalement à prendre, ou peut-être à se sentir coupable de ne pas donner, peut gêner les travailleuses, même si le plus souvent elles ne le montrent pas à leur patronne. Et quand on analyse ce que représentent les dons des patronnes en comparaison à un salaire juste ou de bonnes conditions de travail qu’elles ne garantissent pas forcément, on peut dire que le maternalisme fait à chaque fois « une sainte de plus et pas une pauvre de moins »(109).
Kouzin déclare que la relation avec les patronnes peut être bonne, mais jamais complètement. Et en même temps, on peut déceler chez certaines interviewées le besoin de dire qu’elles sont aimées par leur patronne. Cela revient à montrer qu’elles ont été à la hauteur des désirs et attentes de leur employeuse, qu’elles lui ont procuré satisfaction, donc qu’elles sont de bonnes travailleuses. Cela signifie également pour ces travailleuses du care qu’elles savent gérer les difficultés relationnelles et se montrer « compréhensives », comme dirait Kouzin, ce quirevient à dire qu’elles maîtrisent le « faire avec », cette stratégie mentionnée par Morocvasic (2010) et Mozère (2010).
Pour « gérer » la contradiction entre l’existence des rapports sociaux et le besoin d’avoir une « bonne relation » de travail, les travailleuses utilisent plusieurs stratégies, soit pour garantir la bonne relation ou pour supporter les difficultés relationnelles. Ces stratégies se résument souvent au « faire avec » qui devient, dans le discours de ces travailleuses, une compétence indispensable, une connaissance, une manière d’être et de faire qui serait fondamentale. C’est à ce « faire avec » qu’elles se réfèrent pour expliquer que, malgré le racisme, elles arrivent à entretenir de « bonnes relations » avec leur patronne. Keli explique cet aspect de ses relations avec les personnes âgées dont elle s’occupe :
« Bon, moi, en fait, dès que je commence à travailler avec elles, elles se sentent toujours à l’aise avec moi pour me raconter toutes sortes de blagues. Tu comprends ? Je n’ai pas de problème avec elles au travail. Tu sais, ce sont des Blanches, ce qui fait qu’elles se croient toujours supérieures à toi. Ça c’est… dans leur tête. Tu ne peux pas l’enlever. Mais elles sentent que tu es là, que tu peux leur parler, que tu peux leur répondre. Et puis tu peux…, tu n’es pas là seulement pour les écouter, tu peux aussi parler avec elles. Donc ça leur fait plaisir […]. C’est pourquoi quand tu commences à travailler avec elles, quand elles s’habituent vraiment à toi, elles n’ont pas envie de changer d’employée ».
Puisque le racisme lui paraît indépassable, puisque « c’est dans leur tête », le « faire avec » devient ici ce courage qui porte à accepter ce qu’on ne peut changer. Le « faire avec » porte aussi à faire preuve d’empathie, à se mettre « à la place » de la patronne, y compris pour comprendre pourquoi elle est raciste. Il faut savoir-faire comme si de rien n’était, banaliser certains faits pourtant jugés déplacés, faire comme si on n’avait pas compris. Mais le « faire avec » ne correspond pas totalement au « laisser faire » : la bonne relation exige aussi une certaine fermeté. D’après Keli, parfois une réaction explosive peut être nécessaire pour imposer à la patronne un changement de comportement. Elle cite ainsi une conversation avec une patronne : « Elle m’avait dit : ‘Mais, vous êtes bête’. Je lui dis : ‘Ecoutez, si je suis bête, vous êtes aussi bête que moi. Vous êtes aussi une bête. Parce que si vous… si vous n’êtes pas bête, pourquoi vous employez une bête ? Il faut être bête pour employer une bête’. ». Notons que bien avant, dans l’entretien, cette travailleuse — comme d’autres interviewées en France — insistait sur le fait que c’est à cause du racisme que ces patronnes pensent que leurs employées sont « bêtes », ce qui a d’ailleurs été souligné par Rollins (1990). La « bonne relation », on le voit ici, ne signifie nullement une absence de tension.
Par ailleurs, comme on peut le remarquer, la « bonne relation » se construit à partir des compétences du « faire avec » de la travailleuse de care. Et tout se passe comme si elle dépendait uniquement des employées — de leur propre capacité relationnelle — et nullement des patronNEs. Elles seules seraient responsables de rechercher l’équilibre pouvant faciliter un relationnel supportable et ainsi garantir la réalisation de l’aspect matériel du travail. Il y aurait ici une sur-responsabilisation de ces travailleuses quant à la « bonne relation », ce qui est un effet des rapports sociaux. De plus, elle se présente comme une obligation pour les travailleuses de care. Ainsi, Kouzin affirme que le fait d’entretenir de bonnes relations est une manière de bâtir son avenir professionnel, puisque l’employeuse reste une référence au cas où elle serait contactée par de nouvelles employeuses. Kouzin explique :
Tout cela montre que, la « bonne relation », construite et imposée, ne signifie pas qu’il n’y a pas de tension, de discrimination ou d’exploitation dans le travail. Dans la plupart des cas, on peut dire que la sympathie accompagne la distance, de même que la bienveillance marche avec l’abus. Cette « bonne relation » s’inscrit dans les rapports sociaux et devient un élément de la domination au travail. Les récits de ces travailleuses portent à penser à un paradoxe dans le relationnel du service domestique : la relation ne peut pas être complètement « mauvaise » étant donné le niveau d’interaction et de proximité imposé dans le travail; en même temps, elle ne peut pas être complètement bonne à cause des rapports sociaux opposant si brutalement les patronnes et les employées.
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Il est fondamental de considérer le relationnel dans le travail, même si on peut critiquer la survisibilisation de cet aspect du travail par les patronnes ou par les travailleuses elles-mêmes. Comme en Haïti, le relationnel du domestique en France s’inscrit dans une relation hiérarchique entre deux femmes, l’employée et sa patronne. Cette confrontation entre femmes pose problème aux yeux des travailleuses domestiques qui critiquent l’évaluation sans pitié des femmes patronnes. Par la division sexuelle du travail, les préposées aux tâches domestiques évaluent leurs subalternes. Ce que Vanya déteste dans cette relation c’est le jugement que rend propice le rapport interpersonnel du domestique. Cette relation verticale féminisée s’explique aussi par la division sexuelle du travail qui garde les hommes absents du domestique, ainsi que par les divisions raciale, sociale et internationale qui soumettent certaines femmes à la tyrannie d’autres femmes. Mais cette tyrannie ne s’exprime pas de la même manière qu’en Haïti puisqu’ici le cadre légal, bien que flou sous certains aspects (Ibos, 2008) protège les travailleuses. Dans ces relations où peuvent se superposer le statut d’employeuse et celle de bénéficiaire, cette tyrannie partielle avance aussi masquée. Dans le care par exemple, le relationnel a une autre dimension, celle qui lie la personne qui soigne à celle qui est soignée. Dans cette prise en charge et prise en compte de l’objet-personne, le corps des travailleuses est utilisé comme un outil de travail pour répondre aux besoins à la fois psychiques et physique des sujets soignés. Ici, il y a non seulement un important investissement corporel qui mérite d’être visibilisé, il existe également un investissement mental et affectif, non codifié ou contractualisé, non rémunéré ou rétribué. Cet aspect du care analysé dans certaines recherches est assez présent dans les descriptions de ces interlocutrices. Peut-on alors dire qu’elles préfèreraient une relation plus « professionnelle », faite d’une évaluation pragmatique et moins subjective du travail ? Aurait-elle préféré un cadre d’évaluation plus formel où l’expression de la demande de même que l’appréciation du résultat seraient plus objectives ? Sans imposer dans le care certains procédés d’ailleurs limités du travail hors-domus, il est essentiel de rester attentif à ces questions.
Dans cette relation, l’amour est souvent recherché, demandé, imposé, et parfois intériorisé par les travailleuses elles-mêmes. Cet attachement parfois réciproque avec les personnes soignées les portent parfois à se surinvestir au travail, d’autant plus qu’à cause de leur déclassement et leur place dans les rapports sociaux elles sont en quête de reconnaissance. Elles doivent aussi manier avec une infinie précaution et développer une considération pour les objets de la maison alors que parallèlement elles peuvent être considérées comme des objets. Cette subjectivation des objets qui peut accompagner une dépersonnalisation des personnes nuit à la construction de relations épanouissantes dans le care. Mais malgré tout, une « bonne relation » est recherchée par ces travailleuses, relation dont le bien-être au travail en dépend. La bonne relation n’est pas que recherchée par les employées. Elle leur est imposée. Ces femmes sont suresponsabilisées dans la construction de ce lien qui marque à la fois la relation de soin et la relation verticale féminisée. Elles doivent gérer cette forme de proximité qui, sans se transformer en amitié, peut masquer les rapports sociaux, d’autant plus qu’elle n’atténue pas le déclassement des travailleuses. Le plus souvent, ce « bon relationnel » ne dure que la durée du contrat, ce qui peut être très pénibles pour certaines employées. Elles posent alors la question des limites à l’investissement donné et demandé, ne serait-ce que pour se protéger des ruptures qui peuvent leur paraître brutales. Mais comment donc établir ces limites ou les faire respecter ? La réponse est difficile dans ce travail où tout est brouillé, où le droit du travail accompagne les choix des employeuses, où le cadre explicite et formel qui définit les tâches se révèle finalement trop modulable pour répondre aux besoins de celles-ci.
Il est important de se pencher sur les aspects relationnels du service domestique, et pas seulement sur son aspect matériel qui se concrétise dans les tâches, le temps de travail et la rémunération. L’exploitation dans la matérialité du service domestique et l’humiliation dans le relationnel qu’il impose vont de pair. Les conditions de travail sont à la fois le relationnel et le matériel. Le relationnel peut revêtir un aspect matériel et la matérialité peut construire le relationnel. Pour en rendre compte il faut rejeter tout découpage patriarcal qui porterait soit à situer le relationnel exclusivement du côté des femmes ou du care, soit à séparer l’affect de l’activité. La relation et le matériel du service domestique sont ainsi imbriqués et ils constituent les deux effets d’une même cause : les rapports sociaux.
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(109) On raconte que le jeune Martin de Tours rentrait chez lui et sur son chemin rencontra un mendiant qui avait froid. Lui qui n’avait que son manteau le coupa en deux et en donna la moitié à ce pauvre. On critique la vision de la charité marquant ce geste qui, dit-on, a fait un saint de plus et pas un pauvre de moins.