En construction
Pour la plupart des patronnes questionnées, le service domestique n’est pas mauvais en soi. Ce sont les conditions de travail des servantes qu’il faut améliorer. Madanpas par exemple est contre l’idée que ce travail ne devrait plus exister, de même qu’elle réfute toute idée d’abolition du système restavèk. Elle énonce :
« La personne qui dit ça, je lui dirais que c’est parce que sa connaissance est bornée qu’elle dit ça. Parce que si elle ne fait pas ça ici, elle le fera à l’étranger. (…) Si tu dis que la personne ne doit pas maltraiter la personne qui vient travailler chez elle, je serai d’accord. Mais si tu dis qu’on ne doit pas travailler chez les autres… Quand tu vas travailler au bureau, quand tu rentres et que tu as faim, qu’est-ce que tu mangeras ? Qu’est-ce que tu mangeras ? Si tu n’as pas quelqu’un pour te préparer à manger, qu’est-ce que tu mangeras ? (…) Et même à l’étranger tu trouveras qu’ils ont des gens qui les aident. Parfois les gens viennent en Haïti chercher quelqu’un pour les aider car ils ne peuvent pas. Ils sont obligés de payer, faire plein de sacrifices pour faire venir cette personne pour les aider à la maison. Et quand cette personne arrivent dans ce pays, n’est-ce pas qu’il travaille chez les autres ? »
Zoune pense également que le service domestique a toujours existé et qu’il existe encore partout dans le monde, sous une forme ou une autre. Elle n’appuie pas non plus l’idée que ce travail ne devrait plus exister, puisque, selon elle, cela répond aux besoins des femmes pauvres. Pourtant, ces femmes pauvres ne veulent pas forcément que ce travail continue d’exister. Elles croient plutôt qu’elles devraient avoir d’autres alternatives, dans le commerce ou l’industrie notamment.
Déjà en 2008, les servantes rêvaient de la fin de ce travail. L’une d’entre elle a déclaré : « Il faudrait que les personnes ne soient plus obligées de faire ce genre de travail ». Les servantes rêvent et souvent croient pouvoir sortir de ce travail. Mais leur rêve de changement est limité. Elles sous-évaluent la pénibilité de la double journée et remettent peu en cause l’absence des hommes. Cette conversation avec Sὸ Nana présente à la fois le rêve et ses limites :
« Ce qui devrait changer dans le travail domestique, c’est que… la personne qui gouverne le pays devrait créer un autre type de travail pour chaque femme, pour chaque personne, homme ou femme. On devrait leur créer un travail pour qu’il-elle-s n’aient pas à travailler chez les autres! C’est ce que je pense. (…) Il faut que ce travail n’existe plus ! Les femmes auraient leur travail, partiraient travailler,… C’est ce que je pense.
-Quel travail par exemple ces femmes feraient ?
-Bon, le travail que l’Etat leur créerait !
-Et qui se chargerait alors du travail domestique ?
-(…) Je fermerais ma porte ! Quand je rentre, je ferais le ménage !
-Cela veut dire que tu travaillerais à la fois à l’extérieur et chez toi …
-A l’extérieur et chez moi !
-Et les enfants, si tu as des enfants ?
-Comme j’ai un enfant, quand je rentre, je lui préparerais à manger. Je lui prépare à manger, je lui donne le bain. Si je dois faire la lessive, je lave. Il m’arrive tout le temps de laver vers 10h ou 11h du soir. Tant qu’il y a de l’électricité. (…).
-Mais dans ce cas-là, et ton mari, qu’est-ce qu’il ferait lui à la maison ? T’aiderait-il ?
-Ah ! Il ne connait pas ces travaux-là ! (…) Non, il ne sait pas faire ces choses-là. (…).
-Cela veut dire que même si le pays change, en ce qui concerne le travail domestique, ce sont toujours les femmes qui en seraient responsable?
-Oui, ce sera toujours pareil. C’est toujours elles qui le feront. (…) Le mari lui, il ira à son travail ! (…)
Quand il rentre à la maison, il trouvera la maison toute fraiche, toute propre ! (…) J’irai travailler moi aussi. Quand je rentre, quand je rentre, je me chargerai de mon travail domestique ! »
Cette servante pense au changement en fonction de ses réalités concrètes qui la rendent optimiste ou pessimiste. Elle est pessimiste face à l’implication des hommes dans le domestique mais reste optimiste face à sa capacité à faire face à la double journée. Pour justifier son point de vue, elle raconte ses journées ordinaires ou quelques jours particuliers où par exemple elle doit emmener son enfant à l’hôpital. La journée commence alors dès 3h du matin :
« Tu sais que c’est un hôpital où tu dois aller de très tôt pour faire la queue, pour prendre un numéro, …. Pendant que son père la garde dans ses bras, je fais le lit, je passe la serpillère, je fais la vaisselle. Tout cela c’est du travail. Je finis de faire tout ça, je passe la serpillère dans toute la maison, je range la vaisselle bien comme il faut, puis je me coiffe. Je finis de me coiffer, je m’habille, je reste là à attendre qu’il soit 4h du matin, et là je m’en vais. Quand je reviens, je trouve ma maison aussi propre que je l’avais laissée! (…) Quand je reviens, je n’ai qu’à aller chercher de l’eau, et à mettre les haricots secs au feu, avant de préparer le repas ! (…).
-Tu veux dire que le travail domestique, il se peut qu’il n’existe plus, que la situation actuelle peut changer ?
- Oui. Ça peut changer un jour. Si … ».
Cela changera, mais pas la division sexuelle du travail, cette division qui pour Del Castillo (2003) semble se rigidifier dans plusieurs pays de l’Amérique Latine. D’autres servantes aussi croient que certaines tâches reviendront toujours aux mères qui peuvent mieux s’en charger, le soin des enfants par exemple. En plus, ces femmes qui disent pourtant que le mieux est que le mari sache partager les tâches domestiques, ne veulent pas avoir trop d’attentes par rapport aux hommes. L’essentiel, disent-elles, c’est qu’ils ramènent de l’argent à la maison. En ce sens, aucune de ces femmes — les patronnes non plus d’ailleurs — ne critique le surinvestissement des hommes à l’extérieur ou dans le travail non-domestique. Aucune d’elles ne questionne le surinvestissement (pour les hommes mais les femmes aussi) au travail productif formel ou informel. Elles critiquent aussi la faible implication de l’Etat dans la santé et l’éducation mais, même pour celles qui ont vécu à l’étranger, elles parlent peu de la quasi absence d’institution étatique pour la petite enfance, la vieillesse ou le handicap. Et si les servantes rêvent que le service domestique disparaisse, ce n’est pas forcément complètement. Quelques-unes disent pouvoir faire toute seule et se passer d’une main-d'œuvre domestique, d’autres pensent que ce serait injuste de prendre à leur tour des servantes. Mais pour plusieurs d’entre-elles, lorsqu’elles auront un meilleur travail, elles deviendront patronnes à leur tout en engageant quelqu’un pour le service domestique. L’essentiel est d’être « une bonne patronne » (Joseph, 2008). A ce niveau, les questions de classe demeurent dans ce monde rêvé où, encore une fois, les plus pauvres seront embrigadées pour les besoins domestiques des plus riches. Ce monde rêvé mais plus limité qu’elles ne le croient existe déjà. A l’étranger on peut dire.
Ces servantes, comme certaines patronnes d’ailleurs, se réfèrent souvent à l’organisation du travail dans « les pays étrangers » pour critiquer le système haïtien ou proposer un modèle qui leur semble idéal. Elles parlent du travail des femmes dans les maisons de riches patronnes et du déclassement des hommes migrants qui font la plonge, s’occupent des chiens. Sentàn affirme que dans ces pays chacun s’occupe tout seul de sa responsabilité domestique et déclare :
« Ce serait bien si c’était comme ça en Haïti, mais… Bon, ce ne sera jamais comme ça. (…) Parce que, moi par exemple, je peux dire que je ne ferai pas ce type de travail, tandis qu’une autre personne viendra des provinces pour rechercher précisément ce travail. C’est pourquoi tu trouveras toujours des gens qui travaillent chez les autres. Il y aura toujours ça. Mais il faudrait qu’il y ait quelque chose pour aider les gens dans ce pays pour que cette paysanne ne soit pas obligée d’aller travailler chez les autres, pour qu’elle devienne sa propre patronne(86). Mais s’il n’y a rien, qu’est-ce que cette personne va faire ? Il y aura toujours des gens qui travaillent chez les autres ! ».
L’idée que ce type de travail existera toujours est portée surtout par les patronnes mais aussi par quelques servantes. Mais celles-ci déclarent toutes qu’il ne devrait pas exister. Toutes cherchent à sortir de ce type de métier même si elles y reviennent toujours. Sὸ Nana éprouve du plaisir dans l’accomplissement des tâches domestiques, mais aucune servante ne déclare accomplir ce métier parce qu’elle l’aime. Les patronnes disent que c’est un métier utile voire indispensable, mais aucune servante ne prétend se sentir utile ou faire ce métier dans ce but. Toutes elles disent faire ce travail faute de mieux et critiquent l’Etat qui ne leur offre pas d’autres alternatives. Et en aucun cas elles ne souhaitent ce travail pour leurs enfants. Elles rêvent que la société change, même si elles décrivent surtout des rêves individuels de changement, rêves limités où les rapports sociaux persistent, ainsi que le service domestique finalement.
(86) Ici, elle fait référence à l’auto-entreprenariat, dans le petit commerce informel par exemple.