En construction
Les patronnes parlent d’elles et de leur travail. Mais, contrairement à ce que j’avais prévu en préparant les entretiens, elles s’attardent moins sur leur condition de travail ou sur les rapports sociaux qui marqueraient le secteur non-domestique. Pourtant, leur travail est marqué aussi par la situation critique du pays. Gilbert (2001) note que les cadres du secteur public ou privé subissent les impacts de la dégradation de la situation économique, voient leur emploi se précariser, connaissent le chômage, les contrats de très courte durée ainsi que des postes mal rémunérés. Les femmes restent les premières touchées, aussi à cause des écarts de salaire entre elles et les hommes. Leur revenu mensuel est deux fois plus faible que celui des hommes (ECVMAS, 2014). Certaines patronnes critiquent les rapports de race et les confrontations Nord/Sud dans les ONG. D’autres parlent de certaines inégalités salariales dans ce secteur qui font qu’un homme chauffeur par exemple peut gagner plus qu’une femme sociologue. Elles critiquent aussi de mauvaises conditions de travail et surtout le manque d’accès à certains services qui expliquent notamment que même les gens qui gagnent bien mangent très mal au travail. Elles parlent plus de leur temps de travail, des questions de conciliation qui les porte justement à externaliser. En cela, elles se positionnent dans l’entretien plus en tant que patronnes du travail reproductif que comme travailleuses dans le travail productif.
Les discours sont marqués par un surinvestissement des femmes au travail. Jusqu’à la fin de mes entretiens en 2012, il y avait encore de la place pour les femmes de la classe moyenne montante dans les ONG. Plusieurs patronnes interviewées faisaient partie de ce monde. Et dans leur propos émergeaient ces modèles de « femmes fortes ». Dans les groupes de travail en 2010, les participantes étaient plutôt des jeunes femmes d’environ la trentaine qui avaient un diplôme universitaire et qui se définissaient comme de véritables superwomen au travail. La plupart provenaient des quartiers populaires de Port-au-Prince mais ont connu une ascension sociale grâce à l’éducation et au travail dans les ONG.
Le parcours de Zoune n’est pas très différent de ces jeunes femmes. Sa mère n’était qu’une petite commerçante. Mais elle a appris de cette femme et des autres figures féminines de sa famille l’importance de l’autonomie. « Je suis élevée dans un environnement de femmes, où ce sont les femmes qui travaillent. Donc pour moi, une femme c’est toujours quelqu’un qui travaille, qui a son autonomie », déclare-t-elle dès le début du premier entretien. Elle ajoute : « Moi je suis élevée dans des modèles comme ça, des modèles d’autonomie, d’autonomie économique. Moi je pense que c’est quelque chose d’important, parce que cela te met dans un rapport plus égalitaire avec les autres, et aussi par rapport aux hommes que tu peux avoir dans ta vie ». Elle dit plus loin : « Moi j’ai beaucoup de chance pour avoir été élevée dans une famille avec des femmes, que ce soit moi ou ma sœur, donc c’est un tout autre rapport que j’ai avec le travail ». Dans ses mots transparaissent donc cette idée d’autonomie et la fierté de travailler si chère aux femmes haïtiennes.
Zoune figure parmi les hauts cadres administratifs de l’Université d’État d’Haïti où, parallèlement, elle enseigne en tant que professeure. Elle doit ainsi assumer ses cours et accomplir tout un ensemble de travail administratif qui, pour elle, reste assez prenant. Elle participe aussi à l’organisation de plusieurs évènements scientifiques et est souvent chargée d’en retracer la mémoire. Sans rentrer dans plus de détail, elle dit dans un gros éclat de rire avoir de journées de travail assez pénibles, assez particulières, dit-elle. Les journées particulières représentent pour elles ce qu’il y a de commun à toutes les femmes de sa généalogie : « Je pense qu’il y a quelque chose de commun dans tout ça. C’est que toutes les femmes passent beaucoup de temps, … beaucoup de temps hors de chez elles ».
En plus de son travail professionnel, elle a une vie associative assez intense. Cela occupe pas mal ses samedis et quelques dimanches. Elle dit être très active particulièrement dans deux associations (participation aux réunions et autres activités, présentation de conférence, aide à l’intervention). Elle donne aussi des coups de mains sous forme de consultation à des institutions publiques et privées. En plus, elle participe à l’organisation et à l’animation de certains gros évènements culturels. Elle conclut : « Je passe mon temps à donner des coups de main oui en fin de compte ! ». Cette femme privilégie le bénévolat qui permet de garder le sens de la gratuité et transforme chaque « coup de main » en « coup de cœur ». Elle dit : « je ne sais pas, un individu qui n’a pas de passion, qui n’a pas de coup de cœur, qu’est-ce qu’il est ? Une machine ! Une machine. Bon moi, j’ai beaucoup de coup de cœur Ah ah ah! (…). Je suis toujours partante pour une série d’activités ».
Et le soir, quand elle rentre chez elle, elle doit continuer à travailler. En rentrant, elle passe acheter l’eau et le pain. Elle fait un léger ménage. Mais surtout, son travail au bureau, dans les salles de cours et dans les associations, se prolonge le soir. Finalement, ses journées commencent vers 5h du matin et son travail le soir peut se terminer vers minuit, une heure du matin. Mais parfois, elle est fatiguée. Avant d’avoir son enfant, elle se jetait sur le canapé. Et maintenant, elle doit s’en occuper un peu avant de se jeter dans son lit dès 20h, comme sa fille, dit-elle en riant. Elle conclut que son rythme de travail est assez soutenu.
Bref, Zoune croit au travail et à l’autonomie. Et même si elle est fatiguée, elle prend plaisir à travailler, et elle éprouve du plaisir dans ses activités professionnelles et associatives. Néanmoins, même si la logique de l’autonomie est très répandue chez les femmes haïtiennes, toutes « ne travaillent pas » forcément. Et l’investissement au travail n’est pas la seule raison qui porte les femmes à externaliser le travail domestique. Certaines femmes restent à la maison, ce qui suscite le mépris des servantes, comme on l’a vu plus haut. Pourtant, plusieurs patronnes ne trouvent pas d’emploi. Les servantes leur reprocheraient de ne pas intégrer même le travail informel, un commerce par exemple, pour devenir autonome. L’autre patronne interviewée, Madanpas, a l’âge de la retraite. Elle reste très active et participe grandement au travail domestique mais se dit trop âgée pour tout faire toute seule. Elle prend donc « une aide », dit-elle. Et même si le « care » n’est pas souvent séparé du reste du travail domestique dans les rôles assignés aux servantes, il faut noter que certaines patronnes sont malades ou handicapées et passent ainsi toute leur journée avec les travailleuses domestiques. Mais la situation des femmes qui travaillent dans le secteur non-domestique est importante à analyser car c’est souvent en se référant aux problèmes de conciliation qu’elles justifient leur recours à une main-d'œuvre domestique.