Selon Lhuilier (2008 : 56) « il est pertinent de s’intéresser plus particulièrement à l’objet, quand l’objet du travail est l’humain ». Cette clinicienne ajoute qu’il faut alors rendre compte de la contribution de l’objet du travail (la personne soignée) à l’activité. Elle révèle que dans les professions dites « de la relation», il existe ainsi une « co-construction » de l’activité. Ici, il convient d’ajouter que ce n’est pas seulement l’activité (l’action, les tâches, etc.) qui est coconstruite dans le care mais aussi le relationnel. Celle de la relation se fait dans une intersubjectivité. La prise en charge de la personne reste ainsi singulière, par cette dimension humaine et sociale mettant en présence une « personne soignante » et une « personne soignée ». Laurette est celle qui insiste le plus sur les tâches dans le care, et on a analysé préalablement ce qui dans ce travail lui apportait satisfaction ou restait pénible. Elle décrit le relationnel, même avec un enfant de 4 mois qui donne du sens à ses jours et en même temps lui impose la tâche trop prenante de « tout surveiller ». Cela dit long de l’investissement que ces activités demandent. C’est pour cela que Guillaumin (1992), en parlant d’une épouse quelconque ayant la charge physique des membres de la famille, explique qu’elle est toujours préoccupée, qu’« elle est absorbée dans d’autres individualités » (p, 30). Laurette en effet explique : « Je suis toute à elle, toute la journée ». Cette présence importante est souvent sous-évaluée, alors qu’elle témoigne de la manière dont des travailleuses comme Laurette peuvent « épouser » leur tâche et la personne à entretenir.
Les travailleuses haïtiennes questionnées insistent beaucoup sur l’amour. Laurette parle souvent de l’attachement réciproque entre elle et les enfants qui constituent ses seulEs amiEs dans ce « village de BlancHEs », et qui lui montrent qu’elle est utile. En 2007, Laurette m’a décrit en ces termes ses liens avec le premier enfant (4 mois) qu’elle gardait : « L’enfant donne un autre sens à mes jours […] Avec cet enfant, j’ai quelqu’un à qui parler, quelqu’un qui dépend de moi, et je n’ai d’autre choix que de m’occuper de lui ». Peut se développer dans ce cas une réelle dépendance affective face à la personne soignée. Laurette dit d’ailleurs que son humeur dépend de cet enfant. Or, ces travailleuses justifient leur investissement dans ce travail où elles deviennent dépendantes par la recherche d’autonomie face à leur mari. Francesca Scrinzi (2003) dit que le service domestique permet aux migrantes de « rééquilibrer » des rapports de couple qui les écrasent et de gagner en autonomie. Mais le care qui peut rendre autonome (face au mari) construirait aussi de la dépendance (face aux personnes soignées). Il est important de regarder cette dépendance, d’autant plus que les recherches sur le travail des femmes migrantes se centrent plutôt sur l’autonomie financière que ces femmes gagneraient dans la migration ou dans le care.
En outre, comme on l’a vu, il existe un enjeu de transfert assez fort dans la relation soignante-soignée. Les nounous disent considérer ces enfants comme les leurs. Et les parents aussi peuvent entretenir ce transfert. La patronne de Keli qui est d’ailleurs devenue son « amie » après la fin du contrat de travail dit que cette nounou est la maman de son fils. Les parents de ce bébé qui ont contacté Laurette bien avant, lui disent le jour de la naissance : « Ton enfant va naître ». Et en admirant tous les préparatifs que cette nounou fait pour attendre le bébé, ils lui confient : « Tu l’attendais plus que nous ! ». Cet amour qui paraît si naturel peut avoir des racines profondes et se construire non seulement sur l’attachement mutuel entre les soignantes et les soignées mais aussi sur cet enjeu de transfert que même les parents peuvent entretenir.
Quand Laurette parle de cet enfant, l’attachement paraît « naturel ». « Elle est adorable, la fillette », clame-t-elle. Kouzin comme tant d’autres pense que les nounous haïtiennes aiment toujours. Elle ajoute que les parents de leur côté attendent cela de leur travailleuse et cherchent particulièrement les nounous haïtiennes. Cet amour semble inévitable dans ces relations où il est d’ailleurs nécessaire de faire un effort pour « prendre en compte » — et pas uniquement « prendre en charge » — ce qui d’après Niewiadomski (2012) force à considérer les personnes soignées comme des Sujets et non de simples objets. Pourtant, l’amour apparait aussi comme un surinvestissement au travail, puisque même dans le care, l’amour ne fait pas partie des exigences du contrat de travail. En quoi l’amour comme extra dans le care diffère-t-il de la vaisselle imposée aux nounous ou le grand ménage demandé aux auxiliaires de vie ? Comment évaluer cet amour ? Comment l’estimer monétairement, se demande des auteures comme Dussuet (2005) ? Molinier (2003) montre que l’amour n’est pas naturel dans ce travail, qu’il s’explique par la division sexuelle du travail et que certaines conditions et relations de travail peuvent même générer de la maltraitance dans le care.
Par ailleurs, les rapports sociaux influencent la relation de soin en imposant à ces travailleuses discriminées une attitude performante créant un surinvestissement dans la tâche et la relation. C’est d’abord un surinvestissement affectif qui porte Laurette par exemple à investir « toute sa vie » dit-elle, dans ce travail. Ici, c’est l’attachement qui soutient les excès. Ces travailleuses font ainsi des heures supplémentaires pour lesquelles elles ne sont pas payées, parce que les personnes soignées le demandent ou, disent-elles, que cela ne les dérange pas. Elles sont appelées à n’importe quel heure du jour ou de la nuit par les personnes âgées qui veulent discuter, donner des nouvelles, rompre leur solitude. Certaines travailleuses prennent ainsi l’habitude de les appeler régulièrement pour prendre de leurs nouvelles, savoir si elles ont mangé, si elles ont regardé leur émissions télé préférées, si elles ont des nouvelles de leurs enfants, etc. Le temps de travail réel reste ainsi difficile à évaluer, et il est très difficile alors d’établir la frontière entre le travail et le hors-travail. La proximité semble être sans limite mais les adultes soignéEs ne deviennent pas des amiEs, même si tout comme les travailleuses, il-elle-s crèvent de solitude. Quand, pour des raisons de santé en l’occurrence, les travailleuses ne sont plus aussi disponibles, il-elle-s n’hésitent pas à les rejeter. Une nounou exprime sa nostalgie face à cet enfant qui l’appelait « maman » et pour qui aujourd’hui elle devient une parfaite inconnue. Autant l’investissement affectif peut être fort dans le care, autant les ruptures de contrat peuvent engendrer de l’amertume.
Mais cet investissement excessif dans la tâche et la relation de soin s’explique aussi par les rapports sociaux. Laurette, cette assistante maternelle à qui on a refusé des enfants sous prétexte qu’elle serait Noire, doit « faire ses preuves » une fois qu’on lui a enfin confié un enfant à garder. À cause du racisme, elle est obligée de faire plus que les autres assistantes maternelles (dans l’investissement temporel notamment) alors qu’elle reçoit moins que les autres (le salaire). Sa relation avec l’enfant sera donc marquée par cette injonction à l’excellence. Elle dit : « Je suis obligée de faire plus que les autres ». Elle répète souvent : « Je veux réussir cet enfant », un projet professionnel qui ressemble à un projet parental. Elle présente sa relation à l’enfant comme une preuve : « Je ne suis pas satisfaite économiquement. Le salaire est maigre. Mais je suis satisfaite. Cet enfant est pour moi une preuve, la preuve que les NoirEs ne sont pas des imbéciles, des sauvages, des ignorantEs. Nous avons la même éducation [que les blancHEs], voire plus encore ! ». Par le care, Laurette doit faire preuve de ses connaissances, de ses compétences, de son savoir-faire, mais aussi de la dignité de sa « race » voire de son humanité. Cette injonction à faire plus est aussi signalée par Césaire ([1963], 1995) dans La tragédie du roi Christophe. L’échec d’une seule personne est l’échec de tout son groupe, pourtant aucune réussite ne suffit à faire de ces discriminées des personnes humaines au même titre que les autres. Plusieurs années plus tard, alors que les personnes reconnaissent que Laurette a effectivement « réussi cet enfant », on continue à ne pas lui confier d’autres enfants. Tous ses enfants viennent plutôt des villages avoisinants. De plus, en cherchant à « réussir cet enfant », la performance ne pèse pas uniquement sur Laurette mais aussi sur l’enfant qui doit alors devenir mieux que les autres. Le coût de l’excellence que Nicole Aubert et Vincent De Gaulejac (1991) ont analysé dans les entreprises managériales devrait aussi faire l’objet de recherche dans le care, à la fois pour les personnes soignantes et pour les personnes soignées.
Par ailleurs, ajoutons que la relation avec la personne soignée peut être objet de tensions. Quand les rapports sociaux comme ceux de race sont perceptibles dans cette relation, les travailleuses de care peuvent se sentir mal à l’aise. Quelques-unes cherchent alors un autre travail. D’autres essaient d’exprimer leur désaccord comme le fait Keli, face à cette femme qui la qualifie de « bête ». D’autres encore ne peuvent rien dire, comme Kouzin qui travaille dans une maison de retraite où il est interdit de répondre aux insultes des personnes soignées. Keli et Kouzin parlent ici d’une relation avec une personne adulte, âgée ou malade. Mais quand il s’agit d’un enfant, la situation peut se révéler bien plus compliquée. Kouzin, dans son travail de nounou, se sent blessée quand un enfant qu’elle garde refuse de lui tenir la main à la sortie d’école parce qu’elle est Noire. L’enfant dont elle s’occupe actuellement boude parce que ses camarades disent de Kouzin : « Ta nounou, elle est Noire », ou encore « Ta nounou, elle n’est pas noire mais elle est très foncée ». Elle sourit et propose à l’enfant de ne pas se fâcher de cette taquinerie de ses camarades : « Je me suis mise à rire, mais à rire. Ah ah ah ah! Je lui dis : ‘D’accord. Mais ne te mets pas en colère,…’. Il me dit : ‘Non, non, ce n’est pas la première fois. Quand tu viens ils me disent que t’es moche !’. Ah ah ah ah ! Donc tu vois, ce sont des petites choses… Bon nous les Haïtiennes nous acceptons ça, mais je sais que les nounous d’autres nationalités les prennent très mal ». Tenue au silence dans la maison de retraite ou obligée de « comprendre » parce qu’il s’agit d’un enfant, Kouzin n’en est pas moins blessée pour autant. Les tensions exprimées ou retenues nuisent à la relation de travail. Kouzin est stressée dans cette maison de retraite où ces femmes blanches d’origine aristocratique la traitent avec mépris. Elle raconte une scène où elle leur sert un bœuf bourguignon et une femme déclare que cela ressemblait à des « morceaux de viande d’Afrique ». « Mais quel rapport ? Un bœuf bourguignon ! », me demande-t-elle. Cette dame se défend parfois en disant : « Je ne m’adresse à personne ! ». Cela est proche de ce phénomène d’invisibilité analysé par Honneth (2004) chez les personnes méprisées, les noirEs par exemple. Kouzin continue en expliquant que cette femme était particulièrement raciste, et que plus que les autres, elle extériorise son racisme par des mots blessants. Ainsi, à chaque fois que Kouzin passe à côté d’elle, elle en profite pour parler de personnes « à la peau mais vraiment métissée, avec la peau vraiment foncée ! », rapporte Kouzin. Certaines femmes ne répondent pas à ses salutations. Elle en parle à la directrice qui lui demande de continuer à les saluer malgré tout, et d’insister en leur disant : « Bonjour MADAME ! ». Elle choisit plutôt de ne plus les saluer en se disant : « Mes bonjour sont précieux. Je ne les dirai plus du tout ! ». Cette directrice, raciste elle aussi selon Kouzin, ne fait rien face au racisme des personnes soignées. « Elles sont comme ça ! », dit-elle à Kouzin qui se demande alors à quoi bon rapporter ces faits à supérieure hiérarchique si celle-ci ne fait rien. Elle essaie donc de développer elle-même ses stratégies pour se protéger ou riposter : « Tu es obligée d’avoir plein de tactiques avec elles ». « Ce sont des dames difficiles ! », s’exclame-t-elle. Et quand elle en discute dans le groupe, une autre assistante de vie lui conseille de ne pas réagir puisqu’il s’agit de personnes invalides, malades, âgées. Ces personnes sont « impuissantes » à cause de leur faiblesse physique. Pourtant, la puissance blessante de leur racisme reste intacte.
Et comme dans la relation verticale, la relation de soin se passe dans bien des cas « entre femmes ». Cette féminisation de la relation soignante-soignée peut aussi s’expliquer par la division sexuelle du travail qui fait que ce soit surtout des femmes qui s’investissent comme soignantes. En analysant la société nipponne vieillissante, Ruri Ito (2010) signale le caractère sexué de l’investissement dans le soin du partenaire. Il serait donc erroné de présenter les corps soignés comme uniquement des corps de femmes, même si la relation de soin avec les adultes est largement féminisée. Et la différence qu’il faut noter est que, encore à cause des rapports sociaux de sexe, si cette relation de soin féminisée paraît conflictuelle quand il s’agit du soin des adultes (les femmes dépendantes étant considérées comme moins gentilles que les hommes), elle est idéalisée quand il s’agit du soin des enfants. Kouzin comme tant d’autres affirme que les petits garçons restent plus difficiles que les petites filles, ce qui encore une fois peut s’expliquer par les rapports sociaux de sexe, à en croire Gianini Belotti (2009).
La relation de soin peut être différente, selon que la demande de soin est exprimée par la personne soignée (personne adulte dans ce cas) ou par un tiers (dans la prise en charge des enfants par exemple). Dans le premier cas, l’offre des travailleuses est jugée et évaluée par les personnes soignées. Dans le soin des enfants au contraire, ce sont plutôt les parents qui définissent la demande, jugent et évaluent le travail de la soignante. La relation de soin dépend alors de la relation verticale féminisée (avec les mères). Les patronnes parlent de ce lien entre ces deux niveaux relationnels et reconnaissent que la relation avec les parents peut influencer le comportement des travailleuses avec les enfants. Mais pour Kouzin, il faut toujours préserver la relation avec la personne soignée de la relation verticale faite parfois d’abus et d’humiliation. Elle explique :
« Parfois, ce que les parents ne comprennent pas, c’est qu’il y a…, il y a des gestes, il y a des paroles (…) qui peuvent mûrir des choses positives en toi, de même qu’il y en a d’autres qui peuvent engendrer des attitudes négatives […]. Il y a des gens qui peuvent réagir mal avec l’enfant à cause de ce que lui font les parents. Mais quand tu es dans ce cadre de travail, que tu sois formée ou pas, tu sais toujours que l’enfant est la priorité. Quel que soit ce qui arrive avec les parents, tu es obligée d’accepter. Tu ne dois rien faire aux enfants ».
D’autres ajoutent même qu’elles se consolent des humiliations des parents avec l’amour reçu de la part des enfants. Toutefois, ce n’est pas toujours facile de garder une proximité avec les enfants quand les rapports sociaux marquant la relation verticale limitent trop les travailleuses.
Certaines patronnes n’établissent pas uniquement la distance au cœur de la relation verticale. Elles veulent aussi que les enfants gardent une certaine distance avec les nounous, évitent la fusion et toute confusion. Kouzin condamne cette attitude en rappelant l’attachement quasi-inévitable qui lie ces enfants aux personnes avec qui ils passent toute leur journée. Elle analyse particulièrement le fait que certains enfants, surtout les plus petits, l’appellent « maman ». Cela déplait aux parents. Kouzin développe :
« Et j’en parle aux autres nounous qui me disent que c’est normal, que elles aussi sont parfois confrontées au même problème, et que ce que les parents ne peuvent pas comprendre c’est que les nounous passent plus de temps avec les enfants. Parce que nous restons toute la journée, et eux ils rentrent vers 19h. Quand ils rentrent c’est juste le repas et les enfants dorment. Or les enfants passent toute la journée avec nous, donc… Tu me comprends ? Je me dis que c’est donc normal qu’il m’appelle maman. (…) J’essaie de me mettre à la place de l’enfant et je me dis que c’est peut-être parce que je suis là tout le temps qu’il me prend pour sa mère ».
Kouzin essaie vainement de comprendre le comportement de cette mère. Elle dit : « Je dis que je peux comprendre que la mère, ça peut… ça peut plus ou moins la déranger mais pas au point de… Parfois la personne fait des gestes pour te montrer son dérangement, des choses comme ça ». Quand elle parle de gestes, elle fait référence à la mauvaise humeur soudaine de cette mère qui devient plus distante, plus réticente. Et une fois, cette mère lui dit que c’est quand il a faim que l’enfant l’appelle maman. Kouzin commente avec tristesse :
« Mais dire qu’il m’appelle maman uniquement quand il a faim, cela ne veut rien dire ! Et je me suis dit : ‘Mais qu’est-ce qui est en train d’arriver à cette dame ?’. Après, en rentrant à la maison, je me suis dit : ‘Ah, mais qu’est-ce qui lui arrive ? pourquoi elle m’a dit ça ? Et elle sait très bien que ce n’est pas vrai, que l’enfant est un tout petit bébé. Et qu’il saura toujours qui est sa mère’. Je me suis dit : ‘bon, si je fais attention à ce qu’elle me dit, je devrais à chaque fois que l’enfant m’appelle maman lui donner quelque chose à manger !’. Et ben oui ! En fait c’est des choses que… Je me demande si c’est de la jalousie, est-ce que… ».
Puis, elle essaie de se mettre « à la place de » cette femme pour mieux comprendre : « Mais moi je dis que ce n’était pas la peine qu’elle réagisse ainsi, et que si j’étais à sa place cela ne me dérangerait pas parce que je sais que c’est mon enfant et que mon enfant finira quand même par savoir que ce n’est pas la nounou qui est sa mère. (…) Je me mets à leur place, et je me dis que peut-être que je comprends mal ». Elle ajoute même que cette marque de proximité la rassurerait sur la bienveillance de la nounou envers l’enfant.
La nounou, mère elle aussi, essaie de se mettre à la place de la mère, comme elle l’a dit à plusieurs reprises. Elle a envie de se mettre en colère face à ce comportement, et en même temps, elle essaie de se référer à « la maternité partagée », même si cette stratégie ne la porte pas à finalement justifier la réaction de la patronne. En dernière instance, Kouzin fait référence à la différence de coutumes pour expliquer le comportement de cette femme française. La différence culturelle qui, on verra, revient à plusieurs reprises dans le discours de certaines patronnes qui avouent ne pas pouvoir comprendre leur nounou, est utilisée ici non pas pour mettre à distance la patronne mais pour la comprendre. Kouzin déclare :
« Je me dis que peut-être que je ne comprends pas suffisamment cette femme, j’essaie de me mettre à sa place, pour voir que… je ne veux pas penser au racisme, je pense à ces deux choses : le racisme et la jalousie. Je me dis que je dois me mettre à sa place pour voir lequel des deux c’est. Après je me dis que Ce n’est pas la même chose, ce n’est pas la même éducation, ce n’est pas les mêmes …comportements… Bon moi, quand je me mets à sa place et je me mets à ma place, je me dis que si c’était moi, je n’extérioriserais pas ma gène. Ça c’est quelque chose que je garderais pour moi. Et je me suis dit que, bon, c’est peut-être parce que je suis à cette place que je vois les choses comme ça. Après je me dis, bon, admettons que ce serait de la jalousie, parce que l’enfant reste sur moi… II est vrai que l’enfant reste vraiment sur moi, sur mes genoux, etc. Et ceci même en présence de la maman. (…) Comme nous n’avons pas la même coutume, nous n’avons pas la même éducation, ensuite ce n’est pas la même mentalité ».
Pour cette nounou qui n’a jamais pu se comporter comme une « vraie mère » avec ses propres enfants, cela ressemble à une « maternité empêchée ». Quand cette mère adolescente allait chercher son fils aîné à la garderie, on disait à celui-ci : « Voici ta mère qui vient te chercher », l’enfant répondait : « Non, ce n’est pas ma mère car les enfants ne font pas d’enfant ». En cas de maternité dite précoce en Haïti, parfois les grand-mères remplacent à l’extrême au point de passer pour les véritables mères de leurs petits-enfants (Joseph, 2006). Et en se substituant à la patronne — ici partiellement dans l’externalisation — Kouzin lui empêcherait d’être considérée comme la vraie mère. Pourtant, quand la mère refuse que l’enfant appelle sa nounou maman, ou qu’en allant le chercher à la crèche la maîtresse le corrige en lui disant : « Non, ce n’est pas ta mère », c’est comme si on empêchait cette nounou d’être enfin mère, de réparer la maternité empêchée. Et si Kouzin réfute l’idée que l’enfant l’appelle maman uniquement s’il a faim, en parlant de ses enfants, elle dit : « Après ils ont compris que j’étais leur mère. (…). Mais ils ne m’appellent jamais maman. S’ils m’appellent maman c’est qu’ils ont besoin de quelque chose. Ah ah ah ! Ils ne m’appellent jamais maman ».
Cette femme, comme toutes les mères interviewées, patronnes ou travailleuses de care, vivent avec culpabilité toute absence auprès de leurs enfants, que cette absence s’explique par l’investissement au travail ou par l’avortement des tentatives de regroupement familial dans le cas des travailleuses. Cette travailleuse a d’ailleurs commenté son absence auprès de ses enfants qu’elle n’a pas pu réparer à cause de sa migration : « Quand ils sont venus vivre avec moi, bon, c’était bien après, et à peine sont-ils venus que je suis partie pour la France ». Dans le cas de la patronne de Kouzin, il faut associer à ce que cette travailleuse appelle jalousie le sentiment de culpabilité. Nombre de mères se sentent coupables de ne pas pouvoir être pleinement présentes pour leurs enfants et de devoir ainsi externaliser le care (Giampino, 2000), culpabilité qui répond à l’injonction à être une « bonne mère » (Messant, Modak, Praz ; 2011) et qui s’explique aussi par la division sexuelle du travail. Mais quand Kouzin parle de racisme, il est important d’évaluer cet aspect dans le comportement de la patronne. On demande aux nounous d’être proches des enfants, mais pas trop. Kouzin continue sa critique en faisant référence au père qui lui dit : « L’enfant ne prend pas de temps du tout pour s’attacher à toi ». Elle explique : « Et il me dit que… pas attaché non, accroché…que l’enfant s’accroche à moi ». Kouzin dit avoir détesté cette remarque où le père, dit-elle, semble plutôt lui reprocher à elle une trop grande proximité avec son fils. Les parents, eux-mêmes distants à cause des rapports de race, préféreraient éviter une trop grande proximité entre elles et les enfants. Cette explication pourrait sembler exagérée et la tentative est forte de s’arrêter à la jalousie ou au sentiment de culpabilité comme cause. Pourtant, ce que signalent ces travailleuses a été noté par certaines auteures, soit dans la fiction (le roman La couleur des sentiments de Kathryn Stockett ([2009] 2010) par exemple), soit dans la recherche. En 1992, Glenn (1992) rapporte les propos d’une personne qui retarde le projet d’avoir des enfants pour éviter que ceux-ci prennent la travailleuse domestique (pauvre et non-blanche) pour leur mère. Notons une fois encore que ces tensions relationnelles dues à la manière dont les enfants qualifient leur nounou se passent encore entre femmes. Kouzin critique d’ailleurs plus la mère que le père à ce niveau. Le fait est que, même si les parents sont tous deux absents, même si tous deux préfèreraient qu’il n’y ait aucune confusion quand au réel statut de la nounou, l’étiquette qui fait problème est celle de « maman », les enfants n’appelant pas leur nounou « papa ». Les rôles sociaux sexués sont intégrés très tôt par les enfants, selon Gianini Belotti (2009) qui identifient les nounous aux mères, peut-être moins par les attributs physiques ou vestimentaires que par l’investissement dans le care. Encore une fois, il faut se référer à l'analyse des rapports sociaux pour comprendre les connexions entre la relation verticale féminisée et la relation soignante-soignée.
Giedion (1983) analyse les avancées de la mécanisation du travail domestique et les impacts de cette mécanisation sur l’organisation de ce travail féminisé. Pourtant, la mécanisation du care voire sa robotisation reste très peu avancée, à en croire Rodolphe Gelin (2006). Cette faible mécanisation du care fait qu’il représente une part importante du travail externalisé. Le soin du corps se donne par un autre corps, et rarement par une machine. La relation de soin met ainsi en présence deux êtres, deux corps : le corps soignant qui procure les soins et devient ainsi un véritable « outil de travail » ; le corps soigné qui reçoit les soins devenant ainsi un objet de soin, une « matière » à travailler. L’aspect physique, matériel, est alors non-négligeable, et on ne devrait pas le séparer du relationnel du care. Et si le care concerne l’être même de la personne à prendre en compte, le corps soignant lui ne saurait être considéré comme un simple « outil », une machine sans humanité, sans subjectivité, sans capacité relationnelle.
Comme signalé précédemment, le travail de la plupart des femmes rencontrées ne se limite pas uniquement au relationnel avec la personne à soigner ou à une activité matérielle sur le corps à soigner. Ces travailleuses doivent aussi s’occuper de l’environnement immédiat des personnes. Une bonne partie de leur travail consiste donc à « prendre soin » des objets et des espaces immédiats de la personne à soigner. Par exemple, les nounous rangent la chambre des enfants. Dans ce contexte aussi, la qualité de la relation entre les travailleuses et les personnes soignées ou les employeuses influe sur la manière d’accomplir ces tâches. D’où un lien étroit entre le fait de prendre soin d’une personne et le fait de prendre soin de ses objets ou de son espace de vie. Il devient alors difficile de séparer les « tâches de care » de celles qui ne le seraient pas. Cela ébranle la frontière entre ce qui serait matériel (comme faire le lit de la personne âgée) et ce qui serait non-matériel (écouter la parole de cette personne sur son mal-être par exemple).
Dans les récits des travailleuses domestiques haïtiennes en France ou en Haïti, on peut déceler d’autres points de continuité, notamment ceux reliant le sujet et l’objet. D’abord, on demande souvent à ces travailleuses de care de « prendre soin » des objets comme s’il s’agissait d’êtres humains, de Sujets. On insiste tellement sur le caractère précieux et rare des objets ou sur l’amour de la personne soignée pour cet objet, que le rapport à l’objet prend la forme du rapport à un sujet, à une personne. D’où une subjectivation des objets. Le fait que les travailleuses du care soient obligées de considérer les objets comme des corps ou des Sujets (et donc de les « soigner »), implique que la frontière entre le « soin » et le travail sur les objets soit difficilement concevable dans le care ou le travail/service domestique.
Par ailleurs, les travailleuses, dans le care ou dans le service domestique plus largement, dénoncent le fait d’être considérées elles-mêmes comme des objets, des aspirateurs, par les employeuses. Le corps soignant est chosifié par le corps soigné ou les employeuses qui réduisent le sujet soignant à un objet (ici, un aspirateur). En dénonçant cette chosification, les travailleuses domestiques expriment deux choses. Premièrement, que le corps soignant, outil de travail dans le care, est pourtant un matériel qui peut s’user, un corps faillible qui doit être protégé, un corps-sujet. Secondement, elles mettent en évidence le déni d'humanité pesant sur ce corps soignant lorsqu'il est considéré comme une machine infaillible et insensible. Il est important d’analyser cette usure qui, d’après les travailleuses, est banalisée. Dominique Lhuilier (2008) qui présente les deux formes d’usure (physique et psychique) comme étant indissociables dans le care. Dans une approche féministe matérialiste du travail des femmes, Guillaumin (1992 : 30) aborde cette indissociabilité en ces termes : « l’attachement matériel à des individualités physiques est aussi une réalité mentale »(108). Elle ajoute plus loin : « on est dévoré, pas seulement physiquement, mais mentalement : physiquement donc mentalement » (p. 31). J’ajoute que cette usure à la fois physique et psychique doit aussi être analysée dans son aspect social, ce qui permet de comprendre l’assignation d’une catégorie de femmes — les plus pauvres, les non-blanches, les migrantes — à ce travail qui use autant. Ce relationnel chosifiant dans le care ne peut donc être analysé sans référence à l’articulation des rapports sociaux, puisque ces corps déshumanisés sont aussi des corps altérisés sur la base de leur sexe, de leur classe, de leur « race », et de leur origine géographique.
Les interviewées analysent, dans la face sociale de cette usure, la place qu’on leur assigne dans la société française, la manière dont le regard de l’Autre les « juge » en fonction de leur travail ; tous ces aspects qui produisent la honte, le sentiment d’humiliation, ou un sentiment d’échec dans le care ou le service domestique. Certaines employées présentent ainsi le domestique comme un travail inhumain, ou plutôt un travail qui ne leur permet pas de préserver leur entière humanité ou leur dignité, à cause de la dévalorisation qui marque à la fois la matérialité et le relationnel de ce travail. Le fait que le relationnel du care les rende disponibles pour les besoins des autres, soumises au service des autres voire assujetties à leur demande, porte ces femmes à se sentir réduites dans leur humanité, dans leur existence en tant que Sujets. Certaines auteures comme Rollins (1990) critiquent ainsi cette dévalorisation caractéristique qui est liée à une exploitation psychologique des travailleuses. L’expression des rapports sociaux dans cette objectivation des Sujets rappelle la déshumanisation et la dépersonnalisation décrites par Frantz Fanon (1956) dans le rapport colonial. Il n’est donc pas exagéré d’établir un lien entre ce métier de service, le care, et la servitude de l’époque coloniale reproduite sous diverses formes et à des degrés divers, soit dans les ex-colonies par les nouvelles classes dominantes, ou dans les métropoles marquées par le néocolonialisme de la mondialisation néolibérale. Le lien entre service et servitude est analysé par Fraisse (2009), et certaines auteures comme Glenn (1992) ou Moujoud et Falquet (2010) proposent d’aborder le lien entre service domestique et colonisation.
Il existe ainsi dans le care et le service domestique plus généralement une intersubjectivité fictive imposée entre l’objet soigné (survalorisé comme un sujet) et le sujet soignant (dévalorisé comme un objet). C’est un double phénomène par lequel les travailleuses sont portées à « soigner » des objets comme s’il s’agissait de personnes, et en même temps à mettre leur corps au service des besoins des autres comme si ces travailleuses étaient des objets. Cela montre que l’aspect matériel du travail domestique et du care est relié à son aspect relationnel, tous deux marqués par les rapports sociaux.
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(108) Souligné par l’auteure.