Il est inutile de reprendre ce qui est déjà largement démontré par les chercheuses féministes notamment les matérialistes comme Christine Delphy (2002). Mais il est indispensable pour comprendre le service domestique et tous les rapports sociaux qui le tissent, de jeter un regard sur le travail domestique des patronnes, du moins ce qu’il en reste après l’externalisation. Je scruterai ici certaines responsabilités d’entretien de la maison, ainsi que le soin des enfants. Puis j’approfondirai comment certaines femmes se donnent des objectifs d’excellence dans le parentage. Après, j’étudierai ce qui reste comme temps pour soi ou pour le couple dans ces familles. Tout cela est considéré à partir d’un point central qui paraît dans certaines histoires : l’engagement pour les enfants. Quand on considère le cas de Madame Aix, on a l’impression que « les maisons sans épouses » analysées par Sassen (2006) n’existent pas, surtout quand les épouses sont des mères. Il suffit de regarder le temps de travail et les tâches domestiques, ce qui permet de mieux comprendre les enjeux des « multiples journées » des femmes et mères.
Madame Forbe n’affectionne pas particulièrement les tâches ménagères. Sa responsabilité de mère était minorée par l’absence de sa fille pendant sa prime enfance, mais sa responsabilité d’épouse semble avoir pris de la place dans son quotidien même si elle en parle peu. Coudre et tricoter pour son mari et sa fille seront les seuls activités que Madame Forbe notera en décrivant ses heures à la maison, et ce n’est qu’après les questions qu’elle parlera de la cuisine ou du ménage. Elle avait toujours une femme de ménage qui faisait le grand nettoyage. *, l’argenterie, etc. Cette femme qui ne présente pas l’image de la parfaite « fée du logis », ne rentre donc pas dans les détails de son travail domestique. Elle précise quand-même la vaisselle qui lui rappelle sa grand-mère maternelle : « (…) j'adore faire la vaisselle. Je ne veux pas qu'on me fasse la vaisselle. Je veux la faire moi. (…) Je commence à être fatiguée pour la faire. Il faut que je la fasse. Des fois j’attends d'en avoir assez pour ne pas utiliser de l'eau juste pour une assiette. Mais là maintenant j’attends depuis trop longtemps ». Mais avec la vie d’épouse de Madame Forbe, on est dans les années 1950, 1970. Et quand on remonte à plus loin encore, on peut déceler des images dans la biographie de Madame Forbe, éléments qui concernent aussi bien le travail domestique et le service domestique. Elle parle du travail de sa mère et de sa grand-mère qui habitaient toutes deux à la ferme de son père et qui faisaient tout le travail domestique y compris le soin des enfants, et qui en plus accompagnaient les hommes au champ. Delphy (2002) analyse la situation particulière des femmes du milieu rural dont l’investissement dans le travail agricole n’est pas reconnu.
Quant à Madame Aix, elle parle de sa journée en commençant par le moment où elle emmène les enfants à l’école (8h20-8h30), avant de se diriger à son travail où elle doit arriver à 9h. En effet, très peu de femmes interviewées parlent spontanément de cet important travail qui s’étale entre l’heure du réveil et l’heure du départ pour l’école ou pour le travail. Les activités sont pourtant si prenantes et intenses que Madame Aix pense que le mieux est de commencer déjà la veille, en préparant le petit déjeuner par exemple. « On le fait de temps en temps. Ça fait famille normale. Tout est prêt. C'est merveilleux ! », dit-elle en souriant. Elle se réveille à 7 heures corrige-t-elle, avant d’ajouter qu’elle mange, prend sa douche, se prépare. C’est alors qu’elle réveille les enfants et leur prépare le petit-déjeuner. Elle doit aussi les aider à s'habiller, les faire manger, etc. Elle précise que c’est alors assez compliqué puisqu’il faut faire tout ça dans un temps très limité. On sait que certains jours, c’est le père qui fait le trajet avec les enfants le matin, de la maison à l’école. Mais on ne peut s’empêcher de se demander pourquoi ici encore elle ne note pas du tout en quoi ce mari l’aide ou pourrait l’aider le matin. Puis débute la journée de cette femme au travail hors-domus, journée pendant laquelle elle doit aussi planifier le travail de ses différentes travailleuses domestiques, une planification à distance non sans stress, comme elle l’a soulignée en utilisant l’expression d’ « organisation infernale ». Winnicott (1960) qui expose la nécessité d’une bonne planification dans le travail domestique consent qu’il s’agit toujours de planification et d’organisation limitée, avec des tâches impossibles à réaliser dans trop peu de temps par des mères qui dépensent alors trop d’énergie. En visibilisant la parole des mères interviewées particulièrement dans ce texte intitulé Tout ce qui agace, il rapporte la particularité du chaos du soir où ces femmes doivent s’occuper des enfants, de la vaisselle, du dîner, ainsi que du mari qui ne participe pas au travail.
Pour parler du travail du soir, Madame Aix commence par décrire les enfants qui courent lui faire des câlins. Si les plats était déjà cuisinés (on peut alors se demander quand et par qui) et qu’une travailleuse s’occupe de mettre la table, elle peut prendre la liberté d’arriver un peu plus tard, ce qui lui fait du travail en moins. Soit les enfants sont en train de manger ou viennent de finir. Puis ils jouent un peu, ce qui occupe bien-sûr cette mère qui doit les surveiller. Puis elle les aide à se laver les dents — elle n’a pas parlé du fameux bain du soir qui peut pourtant représenter un calvaire avec trois enfants — , puis elle les couche. Mais là encore, et elle le précisera après, elle vient de sauter une étape : le moment de vérifier les devoir, de signer, de remplir des chèques, etc., sans oublier de s’enquérir de la narration de chacunE sur la journée d’école. Et elle signale avec humour que, autant elle doit à chaque fois leur montrer de l’intérêt en s’enquérant du déroulement de leur journée, autant eux — à part la plus petite de 3 ans — jamais ils ne lui demandent comment ça s'est passé au travail. Les enfants peuvent se montrer « injustes », déduit-elle. Puis, elle leur lit « des » histoires, avec la petite dans ses bras, et vient après la fameuse « extinction des feux » qui lui donnerait enfin le droit de respirer. Mais là encore, elle a oublié d’ajouter qu’il faut alors les faire faire pipi avant le dodo, mettre la couche à la petite, etc. Et bien entendu les calmer car, explique-t-elle, ils ne veulent jamais se coucher, se relèvent plusieurs fois, se chamaillent, etc. Tout cela peut aller jusqu'à 21h, et des fois il faut même attendre 22h avant d’avoir la tranquillité. Et à 22 h, elle est dans le canapé et se prépare à faire le plat pour demain. « J'ai pas du tout envie ! », ajoute-t-elle, pendant qu’encore une fois je me demandais au fond de moi où était le mari-père-époux dans toute cette description. On se rappelle qu’il se chargeait de « dire bonne nuit » à ses enfants les jours où il rentrait tôt. Et autrement, on se rappelle que ça arrivait qu’il arrive après qu’ils soient tous endormis. La maison est relativement rangée grâce à la femme de ménage, ce qui la soulage, dit-elle, sans analyser l’écart qui existe entre cette maison rangée le matin par la femme de ménage et ce qu’elle est devenue après les multiples activités des trois enfants rentrés de l’école. C’est aussi le moment de s’occuper du linge (lancer la machine) dit-elle, sachant que sa nounou ou la jeune fille au pair se charge de vider la machine, d’étendre ou de plier le linge le lendemain. C’est aussi le moment de « planifier tout », effectuer des démarches administratives par internet (impôts, électricité). Elle dit : « Toute la gestion de la maison c'est le soir - le week-end on est avec les enfants - une fois que les enfants sont couchés. On ne peut pas écrire un courrier avec les trois qui vous sautent dessus ! ». Winnicott (1960) note le fait d’être constamment interrompu dans les tâches ménagères par les enfants, ce que ses patientes présentaient comme une source d’irritation majeure. Ici encore, on voit comment le travail domestique n’est pas pareil selon que la maison habite des enfants ou pas. Le care agit ainsi sur le travail des femmes, pas que dans les entreprise où il agit sur leur disponibilité pour l’entreprise mais aussi dans le travail domestique.
Madame Aix qui se dit très attachée à son travail se montre aussi très attachée à ses enfants. Cinq mois après son premier accouchement, alors qu’elle était contente de reprendre le travail, elle ressentait l’urgence d’être à la maison. Le matin c’était la difficulté de se séparer de sa fille et le soir, l’urgence de rentrer : « En revanche, moi, en sortant du travail, je courais au métro. (…). Ça a duré quelques mois... Je n’étais pas malheureuse au travail du tout hein. Mais il fallait que je retrouve mon enfant. L'urgence de rentrer à la maison.... ». Pourtant, cette mère présente le soin des enfants comme un réel travail, une charge. Ce travail peut d’ailleurs être une source d’agacements infinis, déclare Winnicott (1960) qui pourtant, selon Gisèle Harrus-Révidi (2006), présente une vision optimiste et idéaliste de la relation mère-enfant. Si dans la journée les patronnes peuvent compter sur les nounous, le soir reste un grand moment de corvée. « bain, dîner, coucher, machin… », énumère Madame Aix dans un soupir. Madame Laguerre en parle brièvement, elle qui devait pourtant s’occuper en plus du ménage.
Pour Madame Aix, le soin des enfants est particulièrement difficile parce que ceux-ci demandent une attention terrible. « C'est vrai qu'on peut pas faire autre chose... », dit-elle. Cette vigilance constante est au cœur de l’injustice faite aux femmes d’autant plus qu’avant elles pouvaient s’adonner plutôt au travail hors-domus, précise-t-il.
Le soin des enfants semble trop prenant pour Madame Aix : « C’est trop, c’est beaucoup. Mais bon, de toute façon c’est comme ça et puis voilà ! ». La joie est alors mêlée de souffrance : « C’est aussi,… c’est une charge. Et c’est un plaisir. Donc, c’est, voilà. Je ne sais pas si les autres mamans ressentent les choses différemment, en se disant c’est que du plaisir ou, au contraire : ‘Voilà, c’est comme ça de toute façon. Il faut le faire’ ». Les expressions « il faut le faire » qui souligne le coté forcé du care, et « c’est comme ça » qui ne questionne pas la division sexuelle du travail, reviennent souvent dans le discours de Madame Aix. On est ici face à un paradoxe que décrit Winnicott (1995) en ces termes : « Je suppose donc que les enfants continueront à être une source d’irritation pour leurs mères et que ces dernières continueront à s’estimer heureuses d’en être les victimes » (p.127). L’auteur appelle à ne pas idéaliser le travail d’une mère qui, comme toute tâche, comporte ses frustrations et ses routines. Il rapporte les propos des femmes sur ce qui les agacent dans ce travail : les petites choses ennuyeuses, le désordre permanent qui reste pénible même quand on externalise, la pénibilité du rituel du sommeil, l’obligation de s’adapter au rythme de chaque enfant, et surtout le manque de temps pour tout réaliser. Winnicott défend la nécessité de cataloguer les difficultés inhérentes à la maternité, les rancœurs qui, quand elles ne sont pas verbalisées, gâchent l’amour des mères pour leurs enfants.
Le care associé au travail domestique est présenté par Giampino (2000) comme une lourde responsabilité pour les mères qui la sous-estiment pourtant. Celles qui « ne travaillent pas » s’étonnent par exemple d’être fatiguées et nerveuses, déplore l’auteure. Même en prenant un congé parental, Madame Aix avait une nounou haïtienne : « Oui oui. Y avait quand même une nounou, parce que, je suis,… J’suis pleine de contradictions, parce que, je veux m’occuper de mes enfants, mais je sais aussi que, seule avec les enfants, j’ai du mal à gérer. Je peux faire un petit peu, mais…, cent pour cent, ça me…, C’est trop quoi. (...) C’est trop prenant (…) J’aime bien m’occuper du bébé, mais c’est un côté de dosage quoi. C’est ‘pas trop’ quoi ! », dit-elle en éclatant de rire. Cette manière d’expliquer qu’elle est « pleine de contradictions » porte à penser à un quelconque « paradoxe de la maternité », cette envie de tout donner à ses enfants qui s’associe pourtant à la peur de les laisser tout prendre.
De plus, pour cette femme très attachée au travail hors-domus, rester chez soi c’est non seulement s’occuper à « cent pour cent » de ce travail trop prenant, mais aussi n’avoir aucun autre moyen de réaliser d’autres activités. La nounou permet ainsi de respirer, ce qu’elle décrit ainsi :
« Moi ça me laisse le temps d’aller faire les courses, et d’aller boire mon ptit café ou lire mon journal,… d’aller chercher les enfants à l’école sans emmener le ptit… (...) ça me laisse des petites plages voilà. Je peux aller chez le médecin, moi-même, sans emmener mon bébé avec moi. Ça me permet d’être toute seule voilà (…). D’autres mamans qui ne font pas ça, ben, elles sont toujours avec le bébé quoi. (…) On est moins souple, avec une poussette, un machin bidule (…) Et puis il y a aussi que je ne veux pas trimbaler l’enfant n’importe où. Le bébé est plus tranquille à faire sa sieste dans son lit qu’à être trimbalé à droite et à gauche quoi ».
Madame Aix décrit ainsi comment le fait de ne pas être seule à s’occuper à cent pour cent du bébé peut-être bénéfique à la fois pour le bébé, pour les autres enfants, et pour la maman. Mais ici encore, elle parle de l’externalisation comme alternative sans jamais faire référence à l’implication de son mari. Elle précise juste que les enfants la sollicitent plus que leur père. « C'est très injuste. C'est peut-être la période de "maman, maman, maman !". Peut-être que ça va changer », expose cette patronne. Cette sursollicitation des mères a été signalée par Winnicott (1995) dans la liste des agacements de celles-ci, et on peut dire qu’elle s’explique par la division sexuelle du travail. Les enfants apprennent très vite que ce sont les femmes qui se rendent esclaves de leur besoin, défend Gianini Belotti (1973)(131). Et cette demande produite par la division du travail va aussi reproduire ou perpétuer cette division.
Par ailleurs, on doit noter que cette patronne ne se demande pas si ce paradoxe n’habite pas les nounous aussi qui peuvent elles aussi trouver cette responsabilité trop prenante. Quand je la questionne là-dessus, elle admet que c’est difficile mais précise que cet envahissement fait partie de leur travail. Quand j’écoute les travailleuses haïtiennes, je vois qu’elles se sentent envahies par les enfants dont elles s’occupent, ce qui peut alors s’ajouter au fait que, étant parfois mères elles aussi, elles sont envahies par leur propres enfants. L’une d’entre elle a changé de métier pour cette raison. Le fait est que leur investissement dans cette activité domestique, certes en dehors de leur propre maison, ne leur constitue pas une échappatoire. Elles restent ainsi doublement envahies par le care, dans le service domestique et dans le travail domestique.
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(131) Gianini Belotti (1973) expose que les enfants observent très tôt que là où on s’occupe d’eux (à la maison, à la crèche, à l’école maternelle), les hommes sont toujours absents. Ils intériorisent très vite le fait que les hommes travaillent mais que les femmes ne font rien que de se mettre à leur service, image que les garçons considèrent avec de la fierté face à leur avenir contrairement aux petites filles. Le pire est qu’on apprend aussi à celles-ci les bienfaits de la sollicitude, ce qui pour l’auteur affaiblit encore plus leur conscience de l’oppression sexiste. Elles en viennent ainsi à être fières d’être sacrifiées aux besoins des autres.