En construction
Si le genre est une construction sociale (Glenn, 1992), il en est de même pour la classe, la race, et les rapports Nord/Sud. Les rapports sociaux sont articulés, et pour prendre en compte ce fait, plusieurs concepts théoriques ont été développés. Certaines auteures utilisent le concept d’intersectionnalité proposé par Crenshaw en 1989. Mais rares sont les analyses qui prennent en compte l’ensemble des rapports sociaux dans leur imbrication. Kergoat (1978) propose, pour répondre à l’invisibilisation des femmes, de regarder la classe ouvrière comme ayant deux sexes. Avec ses travaux sur les ouvrières et les infirmières, elle montre alors l’importance d’articuler genre et classe. D’autres auteures comme Acker (1999) et Galerand (2006) continuent dans cette voie. Et dans l’approfondissement du phénomène d’externalisation, des auteures comme hooks (1986) et Glenn (1992) invitent à regarder aussi les rapports sociaux de classe.
D’autres auteurEs visibilisent particulièrement les rapports de race à côté des rapports sociaux de sexe (Bétaille, 1991)(19), tandis que d’autres critiquent l’occultation du genre dans l’étude du racisme (Lewis et Mills, 2003). En 1983, le Combahee River Collective (2008) qui réunissait des féministes noires ou de couleur insistait sur le racisme tout en regardant la classe et le genre. Pour ce collectif, les femmes font face à des oppressions multiples et simultanées qu’on ne peut réduire dans une approche qui ne tient compte que des rapports sociaux de sexe. Ces idées ont été largement défendues par des féministes elles-mêmes racisées : les féministes noires du Combahee River Collective et tout le black feminism aux Etats-Unis (Davis, Hill Collins, Smith, hooks, Lorde) ; des féministes chicanas (Moraga, Anzaldúa, 1999) ; des féministes subalternes comme Spivak ou postcoloniales comme Mohanty; des féministes racisées de la Caraïbes et d’Amérique Latine (Curiel, Carneiro, Rodríguez Romero) ; et d’autres féministes racisées comme Glenn et Rollins aux Etats-Unis, Moujoud au Maroc, et Carby en Angleterre. Elles ont toutes analysé l’articulation des rapports sociaux en regardant le service domestique. Falquet (2006a) propose de mettre « au centre de l’analyse des femmes qui ne sont ni blanches, ni aisées » (p. 33). En effet, pour hooks (2008), c’est en secouant le système par son plus bas niveau qu’on pourra renverser tout l’échafaudage. Dans l’analyse du travail des femmes haïtiennes, Anglade (1986) propose de privilégier la parole et les conditions des plus démuniEs. Elle déclare que les revendications des femmes en situation de pauvreté se coulent très mal dans le moule des féminismes de la richesse.
En outre, d’autres auteurEs proposent de regarder aussi la colonialité dans l’analyse des rapports sociaux (Curiel, Falquet et Masson, 2005) ce qui permet aussi de comprendre les rapports Nord/Sud. Les études postcoloniales défendues par Saïd ou Bhabha sont ainsi appropriées et repensées dans une démarche féministe par Mohanty (2003), Chaudhuri (2004) et Kannabiran (2006), entre autres. Désormais, les recherches francophones intègrent de plus en plus cette attention aux rapports sociaux ; en témoignent les publications de certaines revues comme les Cahiers du genre (2005, 2006), Nouvelles Questions féministes (2005, 2006) et les Cahiers du CEDREF (2006). Et plusieurs termes sont utilisés dans la prise en compte de ces rapports sociaux : articulation, (ré)articulation (Falquet et al., 2006) ; imbrication (Benelli et al., 2006) ; intrication, co-production, co-construction permanente (John, 1996 ; Kergoat, 2001 ; Masson, 2008b ; Falquet, 2008), coformation, ... Ils permettent de voir comment les rapports sociaux de sexe structurent la classe et la « race », et comment parallèlement il est structuré par elles(20). Kergoat (2001, 2009) propose le concept de consubstantialité des rapports sociaux qui lui semble plus convenable que le concept géométrique d’intersectionnalité par exemple. La consubstantialité permet de dire que le rapport social de sexe est de même nature que les autres rapports sociaux. Elle ajoute que les rapports sociaux ont aussi comme propriété la coextensivité au sens où, ensemble, ils se reproduisent et se co-produisent mutuellement.
Dans cette recherche, nous considérons les rapports sociaux de sexe, de classe et de race, ainsi que les confrontations Nord/Sud analysées notamment par Verschuur et Reysoo (2005). Toutefois, pour comprendre la mondialisation néolibérale, il faut aussi tenir compte d’autres facteurs comme la sexualité, la nationalité, la citoyenneté, ou les discriminations liées à la xénophobie, à la culture, à la religion, à l’âge, au statut matrimonial, etc. Les groupes sociaux sont donc hétérogènes.
Les femmes ne sont pas égales face au marché du travail. Les plus discriminées intègrent plus difficilement le marché. Et les rapports sociaux marquent aussi la polarisation du marché occupé à la fois par des femmes cadres (Le Feuvre, 2008, Rosende, 2008), et par des femmes précaires investies dans le secteur des services notamment (Messant-Laurent, 2001). Cette polarisation s’accentue d’ailleurs dans la mondialisation néolibérale. Elle superpose au rapport hommes-femmes le rapport femmes-femmes (Kergoat, 1998 ; Hirata, 2003). Saskia Sassen (2006) explique que le foyer de cadres sans épouses qui marque la mondialisation crée le retour des « classes servantes ». La bipolarisation oppose ainsi les femmes cadres et appartenant aux professions intellectuelles supérieures, et cette catégorie émergeante faite de femmes reléguées dans les métiers traditionnellement féminins. La bipolarisation du travail des femmes se présente aussi sous cette forme où l’excellence des unes (les femmes cadres) marche de pair avec l’exclusion des autres (celles qui sont reléguées au service domestique). Si on doit compter celles-là au nombre des managers de cette société hypermoderne, la situation de celles-ci rapproche cette bipolarisation de l’antagonisme décrit par de Gaulejac (1994) dans la lutte des places. Il s’agit du fossé existant entre le manager et le RMIste.
Parallèlement, les femmes ne sont pas égales face au travail domestique, ce qui conduit certaines auteures à dénoncer les analyses du travail domestique qui ne regardent que les rapports sociaux de sexe invisibilisant ainsi le service domestique. Elles dénoncent l’enferment des femmes noires ou racisées dans le service domestique qui profite aux femmes blanches qui ont accès à l’externalisation. Nounou des blanches (CRC, 2008), mères de substitution des familles blanches (Carby, 2000), femmes chosifiées avant dans l’esclavage et aujourd’hui au service des femmes libérées, l’image de l’employée domestique devient ainsi le paradigme de la marginalisation de la femme noire (Carneiro, 2005). Glenn (1992) défend : « En ne reconnaissant pas les différents rapports des femmes aux expériences supposées universelles de la maternité et de la domesticité, elles prennent le risque d’essentialiser le genre, de le traiter comme quelque chose de statique, de fixé, d’éternel et de naturel. Elles échouent à prendre en compte sérieusement une prémisse de base de la pensée féministe : le genre est une construction sociale » (p.56).
Comme les autres groupes sociaux, la classe des femmes est donc divisée. Beauvue-Fougeyrollas (1976) cite cette phrase tirée de l’ouvrage collectif Les femmes s’entêtent : « Au-dessous d’un Noir, d’un immigré ou d’un ouvrier blanc, il y a encore une femme opprimée »(21). Elle ajoute qu’au-dessous de cette femme opprimée se trouve une femme appartenant à un peuple colonisé, et aux classes sociales les plus exploitées de ce peuple. On ne peut plus regarder les rapports sociaux de sexe en questionnant uniquement les divisions inter-catégorielles (celles existant entre les femmes et les hommes). Il faut aussi regarder les divisions intra-catégorielles, celles qui séparent les femmes riches des plus pauvres, les femmes blanches des racisées, les femmes du Nord des femmes du Sud, Federici (2002) dit de la nouvelle division internationale du travail qu’elle « sépare non seulement les femmes des hommes, mais les femmes des femmes » (p.60). Elle écrit : « Beaucoup de féministes oublient en particulier de mentionner que la restructuration de l’économie mondiale est responsable non seulement de la propagation globale de la pauvreté, mais aussi de l’émergence d’un nouvel ordre colonial qui accentue les divisions entre femmes, et que c’est ce nouveau colonialisme qui doit être une cible principale des luttes féministes si ce que l’on recherche est véritablement la libération des femmes (P.46). Dans l’analyse du service domestique, cet « entre femmes » (Rollins, 1990) causé par la division sexuelle du travail mérite d’être considéré. Glenn (1992) écrit ceci à propos de cette relation de travail où s’expriment les rapports sociaux : « dans le foyer traditionnel de la classe moyenne, la disponibilité d’une force de travail domestique féminine peu cher étaye les privilèges des hommes blancs : […] elle déplace le conflit entre mari et épouse vers des luttes entre épouse et domestique ». (p. 58). La violence entre femmes déplorée par Toni Morrisson (1979) doit donc aussi être l’objet du féminisme.
Tout cela pose la question des « paradoxes de l’égalité »(22). Il existe certaines manières de penser les rapports sociaux qui excluent certaines femmes. Le genre peut être ethnicisé (Faure et Thin, 2009) et ainsi instrumentalisé à des fins racistes (Delphy, 2002 ; Roux, Gianettoni et Perrin, 2007). De plus, la recherche de l’égalité avec les hommes par quelques-unes se construit parfois aux dépens des autres (Okin, 1999 ; Delphy, 2006). Le niveau de vie le plus élevé d’une femme peut se construire grâce au niveau de vie le plus bas d’une autre femme qu’en plus il contribue à perpétuer. Pourtant, comme le dit Glenn (1992), il existe une interdépendance entre les situations des femmes les moins discriminées et celle des plus discriminées même dans les cas où elles n’entretiendraient entre elles aucun contact concret. Se pose alors la question des alliances. Falquet (2006b) écrit : « Il serait temps que les Blanches (les femmes de classe moyenne et supérieure, les universitaires) se posent elles aussi la question des alliances. […]. À moins qu’elles n’acceptent que l’amélioration (douteuse) de leur situation se construise chaque jour davantage sur l’exploitation des autres femmes » (p.139).
Les femmes rassemblées par les rapports sociaux de sexe mais/et divisées par les autres rapports sociaux peuvent-elles lutter ensemble ? L’action collective a été analysée en fonction de l’articulation de plusieurs rapports sociaux dans quelques recherches comme celles de Dunezat (2004), Galerand (2007), Fillieule et Roux (2009). hooks (2008) critique la marginalisation des femmes noires dans le discours féministe porté par les femmes blanches, surtout celles de la classe moyenne (Dorlin, 2009). Pourtant, ces femmes noires étaient aussi marginalisées dans les mouvements antiracistes où elles étaient accusées de diviser la lutte Noire (CRC, 2008). Les mouvements sociaux se présentent souvent sous cette apparence de neutralité face aux rapports sociaux de sexe qui, d’après Fillieule, Mathieu et Roux, (2009), contribuent pourtant à les structurer. Ces auteurEs pensent la division sexuelle du travail militant qui fait que femmes et hommes ont des trajectoires et statuts militants différenciés. Par le sexe du militantisme, ces femmes noires étaient invisibilisées dans les mouvements antiracistes, et parce que ce militantisme a aussi une classe et une race, elles étaient également invisibilisées dans le mouvement féministe. D’où le fameux titre d’un ouvrage écrit par Gloria Hull, Patricia Bell Scott et Barbara Smith (1982) : All The Women Are White, All The Blacks Are Men, But Some of Us Are Brave. Comme les femmes composent leurs revendications en fonction de leur appartenance de classe, hooks (2008) écrit : « Les femmes issues des classes inférieures ont vite réalisé que l’égalité sociale dont parlait les militantes de la libération des femmes renvoyait à des aspirations de carrière et de mobilité sociale. Elles savaient aussi pertinemment qui serait exploité au service de cette libération » (p. 130). En Haïti, Anglade (1986) critique aussi cette mainmise des femmes de la classe moyenne de la capitale sur le mouvement. Or, hooks (2008) qui appelle à lutter en priorité pour les femmes les plus discriminées propose à chaque femme de lutter aussi contre les oppressions qui ne l’affectent pas personnellement. Glenn (1992) ajoute que les situations des femmes sont interdépendantes, même lorsqu’elles n’entretiennent entre elles aucune relation sociale concrète. En analysant l’externalisation, l’auteur souligne que les femmes blanches avantagées dans ces systèmes sont parallèlement opprimées dans ce même système, par la division sexuelle du travail pourrait-on ajouter. Car si l’externalisation réaménage les inégalités de genre, elle ne les ébranle pas (Lapeyre et Le Feuvre, 2004). Molinier (2009) conclut que la femme de ménage permet d’éviter les scènes de ménage. L’externalisation permet ainsi d’éviter les tensions dans le couple, mais tout en évitant de questionner la division sexuelle du travail (Kergoat, 2005).
Les alliances entre femmes doivent tenir compte à la fois des points de divergence et des points de convergence expliqués par plusieurs rapports sociaux. Les rapports sociaux de sexe établissent entre les femmes des souffrances qu’elles pourraient mobiliser dans les luttes. Mais les plus discriminées ne doivent pas être considérées comme de simples objets (Carby, 2008) dans les recherches féministes ou comme des invitées du mouvement où les privilégiées se conduiraient comme propriétaires (hooks, 2008). Elles ne doivent pas non plus être considérées comme les bonnes à tout faire ou les femmes toutes mains du mouvement où la division du travail militant leur réserverait des tâches subalternes. Le militantisme qui a un sexe, démontrent Fillieule, Mathieu, et Roux (2009). Il a aussi une classe et une race, en plus d’exprimer les confrontations Nord/Sud. Faure et Thin (2009) montrent que c’est aussi en fonction de leur classe sociale et de leur origine culturelle que les femmes luttent. Il faut donc tenir compte des rapports sociaux croisés à la fois dans l’analyse de ce que Fillieule (2003) présente comme étant des « carrières » de militance, et dans l’organisation même des mouvements sociaux. Cela permettra de voir quel type de militance est possible pour quel type de personnes. On peut voir par exemple comment les femmes haïtiennes en France, en plus de se sentir plus concernées par le racisme que le sexisme de la société française doivent, pour intégrer un quelconque mouvement féministe, faire face à des blocages qui concernent à le « contexte structurel » et le « contexte relationnel » définis par Fillieule (2003). Ces blocages doivent être travaillés dans la construction des alliances, ce qui permettra de regarder dans la participation des femmes lus que leur seule « intentionnalité » (Fillieule, 2003). Chamberland (2011) ainsi que Faure et Thin (2009) essaient de rendre compte de la participation des femmes migrantes dans des associations. Comme le montrent ces auteurEs, ces associations permettent tout un travail de socialisation pour ces femmes qui mettent au coeur de la lutte leurs préoccupations quotidiennes. Les mobilisations de ces femmes discriminées peuvent aussi constituer de véritables luttes pour la reconnaissance au sens où l’entend Honneth (1992). Et comme Rocca i Escoda (2006) l’analyse dans le mouvement des homosexuels, ces personnes qui ont certes besoin de reconnaissance affective cherchent, avec ces mobilisations, d’accéder à la reconnaissance juridique et culturelle. La prise en compte de cette quête de reconnaissance semble indispensable à la lutte féministe. Bacchetta (2010) qui appelle à des alliances féministes transnationales, critique les alliances de sauvetage habituelles où les femmes du Sud seraient considérées comme de malheureuses soeurs subalternes du Tiers-Monde moins libérées et moins évoluées que les femmes du Nord. Elles ne seront pas possibles, dit-elle, sans une décolonisation cognitive et affective nécessaire à la définition de nouvelles subjectivités en processus et de nouvelles actions politiques.
Il faut noter par ailleurs que l’articulation des rapports sociaux dont se réclament les scientifiques n’est pas un pur produit des espaces universitaires. Elle a été longuement élaborée et continue à être alimentée par des espaces militants comme déjà le Combahee River Collective (1977) aux Etats-Unis d’Amérique. En France, il faut valoriser les apports plus récents du Groupe du 6 novembre, des Lesbiennes Of Colors (LOCS), ou d’autres collectifs plus restreint comme Cases rebelles. C’est que l’épistémologie féministe se construit aussi dans les recherches mais toujours en connexion avec le mouvement féministe (Ollivier et Tremblay, 2000). C’est ce qu’explique Nicole-Claude Mathieu (1991) ainsi que Hill Collins (2008) dans la définition de l’épistémologie féministe afrocentrique.
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(19) Voir aussi Guénif-Souilamas (2000), Rao (2003), Guimaraes, Alves de Britto (2008).
(20) Voir West et Fenstermaker (1995), Hirata et Kergoat (2005), Roux et al. (2007), Staerklé et al., (2007).
(21) Nicole-Lise Bernheim et al. (1975). Les femmes s’entêtent, Paris : Gallimard. p. 201.
(22) Sur ce terme, voir Benhabib & Cornell (1987), Phillips (1987), Scott (1998, 2002), Löwy (2006).