En construction
D’une femme à une autre, les raisons ayant poussé au départ sont assez variées. Mais toutes elles évoquent la détérioration de la situation économique, politique et sociale en Haïti. Comme on l’a vu dès le début, si dans le phénomène de la mondialisation les pays du Nord attirent les femmes du Sud c’est aussi parce que les pays du Sud repoussent ces femmes vers l’étranger.
D’abord, considérons les facteurs économiques qui portent les femmes à la migration, facteur très considéré dans la plupart des recherches (Falquet et Rabaud, 2008). Ces facteurs restent importants, mais contrairement aux idées généralement véhiculées, ils ne constituent pas forcément la première cause de départ. Haïti étant considéré comme l’un des pays les plus pauvres du monde, il serait illogique de nier les impacts de la misère sur la trajectoire migratoire de ces femmes. Mais ce qui est étonnant, c’est que même celles qui gagnaient peu ou qui ne provenaient pas d’une famille aisée expliquent qu’elles ne sont pas parties principalement pour des raisons économiques. Vanya par exemple insiste sur le fait qu’elle n’est pas partie pour fuir une quelconque misère, en précisant que son père lui donnait tout ce dont elle avait besoin, même si elle gagnait un faible salaire. Kouzin aussi explique que, même en ayant quelques difficultés économiques en Haïti, elle se débrouillait très bien et pouvait éviter certaines situations jugées humiliantes comme la « prostitution ». Quant à Laurette qui avait un statut professionnel satisfaisant, les causes économiques ne sont pas du tout évoquées en analysant le départ. Au contraire, elle savait qu’elle aurait une situation professionnelle moins valorisante en France. Voilà pourquoi elle n’avait pas arrêté de pleurer dans l’avion. Finalement, sur l’ensemble des femmes interviewées, aucune n’a mis les raisons économiques au premier plan, aussi parce qu’elles ne faisaient pas partie des plus pauvres en Haïti.
Par contre, plusieurs femmes évoquent la situation sociopolitique du pays qui les rend anxieuses ou pessimistes face à l’avenir. Cette raison les pousse non seulement à partir mais aussi à rester en France malgré le déclassement ou la dévalorisation. Toutes les femmes ont évoqué cette raison, même si peu d’entre elles ont pu obtenir le droit d’asile en référence à cette situation pourtant très difficile pour les femmes. Elles dénoncent le banditisme, le kidnapping, les assassinats, l’impunité, etc. Les mères particulièrement expliquent comment cette situation a créé un climat de panique dans leur famille où les enfants étaient traumatisés. Laurette voulait une situation plus paisible pour ses filles qui, en plus à son avis, pouvaient mieux avancer dans leur scolarité en France. C’est donc aussi en référence à leur statut de mère que les femmes haïtiennes partent. Vanya se projettait en tant que future mère, ce qui pour elle suffisait à la faire migrer. Quand je lui demande ce que représentait pour elle le rêve de partir, elle me répond : « Avant tout, je voulais pas avoir d’enfant en Haïti. Je ne voulais pas élever mes enfants là-bas. Je disais toujours si j’ai des enfants, ce sera dans un autre pays, dans une autre vie ». En tant que futur mère, cette femme critiquait en Haïti l’absence de sécurité sociale. Elle insiste sur la difficulté d’avoir une bonne assurance maladie contrairement à la France et déplore de grosses pertes dans sa famille causées par la défaillance du système de santé.
Nouria Ouali (2003) énonce que l’oppression patriarcale est l’une des causes majeures de l’émigration des femmes du Sud. Sans prétendre ici que le patriarcat serait plus présent au pays d’origine qu’en France, on ne peut pas nier que les rapports sociaux de sexe constituent l’une des causes principales de l’émigration des femmes haïtiennes. La violence faite aux femmes est signalée par ces femmes qui croyaient qu’elles seraient plus protégées en France. D’une certaine façon, on pourrait conclure que leur migration s’assimile à une « fuite », la fuite de l’insécurité associée à la violence faite aux femmes. Pour Morokvasic (1986), certaines fuites correspondent parfois à une forme de « lutte » contre l’oppression patriarcale dont elles sont l’objet au pays d’origine. Et aussi étonnant que cela puisse paraître, c’est souvent à la suite d’une rupture amoureuse que certaines interviewées comme Vanya sont parties. Et dans le cas de Laurette ou de Kouzin, le fait de « suivre » en France un mari français succédait à de grandes déceptions amoureuses et répondait à la certitude que le meilleur était ailleurs. Le départ a donc de profondes raisons conjugales ou familiales.
Le couple hétérosexuel qui paraissait d’ailleurs problématique pour les femmes interviewées en Haïti, doit être analysé dans les causes de départ. Ces couples font peur, aussi à cause de la polyandrie/maternité en série qui, comme on l’a vu précédemment, marque la vie des femmes vivant en Haïti. Vanya est ainsi partie pour dire non à la misère particulière des femmes « seules » en Haïti, celle notamment de sa mère qui, à cause de la polyandrie en série, se battait pour élever seule ses six enfants. Les pères des quatre premiers n’aidaient nullement cette mère. Le père de Vanya était le seul à payer une « pension alimentaire ». Et Vanya a noté qu’il existait un grand écart entre la belle vie de son père et la galère de sa mère. Elle fustigeait cette injustice et voulait partir, d’une part pour ne plus regarder en face cette injustice faite aux mères, d’autre part pour ne pas reproduire le modèle maternel. Elle dit en pensant à sa mère : « Il y a tellement de trucs qui ont marqué ma vie… J’avais dit que je voulais pas cette vie pour moi ». On verra comment l’esquive est mobilisée comme une vraie stratégie chez Vanya. Mais quand on considère le sexisme exprimé par exemple dans la polyandrie/maternité en série, on peut dire que fuir est « le destin des femmes en Haïti», même si peu d’entre elles arrivent à migrer.
Si Laurette a suivi son mari français, la possibilité de s’installer en France n'était pas la raison de ce mariage binational. C’est surtout pour faciliter le regroupement familial à ses filles qu’elle est partie avant leurs 18 ans. La famille prend une place importante dans les projets de départ, comme l’a constaté Laura Oso (2000). L famille pour ces femmes n’est pas uniquement la famille nucléaire (conjoint et enfants), ce qui impose de repenser la manière dont on centre le concept de « famille transnationale » sur les familles nucléaires. Parfois, elles doivent servir de pont à la migration des frères et soeurs ou de leurs parents. Les filles aînées se voient souvent attribuer ce rôle. Elles deviennent ainsi des « missionaires », comme le qualifie Berthony Pierre-Louis (2011) dans l’étude de la migration de personnes originaires d’Aquin(99) vers Paris. De même, plusieurs femmes partent pour mieux aider économiquement leur famille nucléaire et élargie. En plus, le rôle de ces femmes dans la fratrie est parfois assez complexe. Sans même avoir des enfants, elles se voient parfois attribuer un rôle de mère, parfois même pour leur propre mère. Elles essaient par exemple d’améliorer la situation de leur mère en se comportant avec elle de manière maternelle, ou de répondre aux besoins de leurs frères et soeurs qui prennent ainsi la place des enfants. C’est le cas pour Vanya qui n’avait pourtant pas d’enfant. Vanya voulait partir pour mieux aider sa mère pour laquelle elle éprouve une très grande affection comme on l’a vu pour la plupart de ces femmes « missionnaires ». Sa mère a des revenus relativement importants effectivement, mais a de très mauvaises conditions de travail. Elle est une Madan Sara, une commerçante grossiste qui fait du commerce interrégional, ramène de gros volumes de marchandises transportées par camions des provinces vers la capitale, qui sont écoulées dans des conditions dangereuses que Vanya critique par le photo-langage. Elle s’exclame face à la photo d’une vendeuse : « Tout ça c’est la misère » et renchérit que, pour ces travailleuses, le seul espoir est d’envoyer un enfant à l’étranger. Cela constitue, selon Vanya, la seule retraite possible pour cette femme. Vanya est partie pour sortir sa mère de cette misère : « Je voyais ma mère qui partait deux jours, trois jours perchée sur le toit d’un camion. Quand elle rentre à minuit, parfois c’est nous les enfants qui donnaient une douche à ma mère tant son corps lui faisait mal. Je ne voyais pas comment, en restant en Haïti, je pouvais sortir ma mère de cette galère ». Ce n'est pas l’argent qui manquait à sa mère, mais plutôt des conditions de travail décentes, contrairement à Vanya qui avait des conditions de travail décentes, mais à qui manquait l'argent. Relativement. Car elle gagnait suffisamment pour mener une vie décente, mais pas suffisamment pour changer la vie de sa mère. Pour elle, c’était insupportable : « Je ne me voyais pas moi aller me marier avec un homme, gagner cinq mille, dix mille gourdes que je garderais pour mon foyer ! Mais il y aurait pas assez pour ma mère. (…) Si tu veux aider tes parents à sortir de cette galère dans lequel ils nous ont élevés, il faut prendre la décision de vivre dans un autre pays ». C’était pareil pour Fabienne. Paradoxalement, en devenant pauvre en France, ces femmes (parce qu’elles gagnaient plus qu’en Haïti), cherchent à sortir leur mère de la misère. Prises ainsi dans leur responsabilité face à elles-mêmes, face à leurs enfants(100) et leurs parents, ces femmes haïtiennes ne pouvaient que partir.
Ce statut de missionnaire fait échec à une définition de véritables projets personnels. Ces femmes essaient d’être « actrices et stratèges » de leur propre migration, comme le dirait Laura Oso Casas (2006). Mais comment le devenir vraiment quand elles sacrifient leur rêve pour répondre aux aspirations de leurs proches ? Le sacrifice au féminin est très visible dans la trajectoire de ces femmes, en Haïti et en France. Laurette qui affirme qu’elle n’avait aucune raison personnelle de partir s’est ainsi sacrifiée pour le bien-être de sa famille. « Si ce n’était l’insécurité et les enfants, je ne serais pas partie », exprime-t-elle. Et dans les entretiens, peu de départs sont présentés comme des projets de joie, de jouissance, et de réussite. Ces femmes se sont toujours résignées, elles partaient avec la mission de « se battre » pour aider les autres. La terre d’accueil est ainsi, dès le départ, représentée non comme un terrain de jeu où se construirait un certain « je » dans le plaisir ou moins de souffrance, mais comme une terre de lutte. La migration devient un sport de combat. Et si Vanya explique que les femmes, plus précisément les jeunes filles, perdent la joie de vivre dans la misère de la migration, on doit admettre que cette joie qui leur manque à toutes n’a jamais fait partie de leur projet migratoire, même si elles ne s’attendaient pas à souffrir autant. Elles ont effectivement « choisi » de partir, parfois pour réparer le passé (une vie sentimentale douloureuse pour Vanya, la misère d’une mère à réparer pour Fabienne, etc.), ou encore dans l’espoir de trouver quelque chose comme Kouzin qui était certaine d’avoir trouvé chez ce Français le prince charmant tant attendu. Mais tout en restant « maîtresse » de leur acte, actrice voire « sujet », elles partent plus « contre » quelque chose que « pour » quelque chose, ce qui donne un aspect assez négatif à la définition de leur projet. Même dans les trajectoires où ces femmes donnent l’impression de suivre un certain désir personnel, on se demande si elles ne sont pas plutôt « sujets malgré elles », comme le dit Vincent de Gaulejac (1994) en ce qui concerne les trajectoires où la personne se croit sujet d’un évènement qu’elle a plutôt subi. Fabienne interviewée en 2007 est l’une des rares femmes à mettre en avant la joie de partir. Elle ne suivait que son rêve, que ses désirs, même si elle cherchait aussi à être plus utile à sa famille d’origine. « Je voulais devenir quelqu’un, … avoir ce que je n’avais pas eu chez moi ». Et par ailleurs, elle insiste sur le fait qu’elle est partie pour fuir un mari violent. Mais de cette fuite qui fait de sa migration une nécessité, elle en fait une oeuvre personnelle. « C’est de ma faute(…). C’est parce que j’aime bien prendre la fuite », dit-elle dans un passage où elle se tient responsable de sa souffrance en France.
Dans la plupart des histoires, les femmes, jeunes ou mois jeunes, « seules » ou en couple, mères ou nullipares, disent qu’elles n’avaient pas le choix. Kouzin ne le dit pas vraiment, même si en suivant son prince charmant elle a dû partir sans ses trois enfants. Mais Laurette et Vanya expliquent à plusieurs reprises qu’elles sont parties parce qu’elles y étaient obligées. Elles parlent aussi de la douleur de partir, ce qu’on ne visibilise pas vraiment dans les analyses sur les trajectoires migratoires. Laurette parle : « Pendant tout le trajet, je pleurais. J’avais des douleurs aux entrailles. Car je savais que je n’aurais pas d’argent pour retourner en Haïti. […] Même si Haïti n’est pas bon, c’est mon pays ». Elle explique avoir vécu tout cela comme un exil, avec en plus la certitude d’un prochain déclassement professionnel et la certitude qu’il s’agissait d’un voyage sans retour. Plusieurs autres femmes parlent de ces larmes qui accompagnent la traversée de l’océan, larmes qui s’accompagnent souvent d’une peur de ne pas réussir, d’une certitude de ne pas pouvoir être bien ailleurs, même si elles pensaient toutes que ce serait moins difficile en France. « J’ai pleuré, dit Keli qui renchérit, je ne cesserai jamais de pleurer ». On retrouve la nostalgie décrite dans les recherches, essais et romans sur la migration. Toutes ces femmes en parlent, ajoutent cette nostalgie à la souffrance du déclassement, et parle d’un bonheur perdu, même si toutes étaient marquées par l’illusion d’un mieux-être dans la migration. Le paradoxe est qu’elles partaient toutes en se disant qu’il n’est plus possible de vivre en Haïti et que certains problèmes n’existent pas en France, et en même temps elles étaient certaines qu’elles ne seraient jamais heureuses à l’étranger.
Il est important de considérer cette absence de plaisir comme projet de départ pour comprendre la souffrance de ces femmes qui ne provient pas uniquement du fait qu’elles soient objectivement déclassées. Et en même temps, comment rester pleinement sujet de sa migration quand on est marqué par l’oppression ? Si les rapports de sexe, de classe, de race et les confrontations Nord/Sud, s’articulent pour les forcer à partir, il leur est difficile d’être dans le plaisir de partir. Lorsque nous évoquerons leur parcours de déclassées en France, nous verrons à quel point la misère et les difficultés quotidiennes les marquent physiquement.
Il en ressort que ces femmes partent pour différentes raisons qui sont à la fois économiques, socio-politiques, familiales, conjugales, etc. Les rapports sociaux marquent aussi leur trajectoire migratoire, y compris les rapports sociaux de sexe critiqués par Morokvasic-Müller (1986). Pour l’auteure, ces femmes qui migrent suivent, fuient ou luttent. Dans le cas des femmes haïtiennes, on voit comment ces trois facteurs peuvent s’entremêler de manière complexe. Laurette par exemple fuit l’insécurité, suit son mari français et lutte contre la violence sexiste en même temps. Par ailleurs, l’auteure invite à questionner à la fois les conditions objectives et subjectives de la migration des femmes pour en comprendre les multiples causes. Fabienne exprime une cause subjective quand elle dit avoir voulu devenir quelqu’un, une cause qui, dans d’autres trajectoires, se construit aussi à partir d’une vision idyllique de l’ailleurs. Paradoxalement, elles veulent améliorer leur vie alors que les projets personnels leur restent interdits. Elles doivent partir contre tout, sans une définition nette du « pour » voire du « pourquoi » de leur migration. La négativité scelle ainsi cette définition des projets de départ. Elles partent par faute de choix, parce qu’elles devaient partir quand même semblent-elles exprimer. Si certaines avaient des difficultés à devenir sujet dans leur pays ou à définir des projets d’épanouissement personnel, ces difficultés seront présentes dans leur trajectoire en France, aussi à cause des rapports sociaux qui les condamnent au déclassement professionnel.
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(99) Ville du département du Sud d’Haïti.
(100) La responsabilité face aux enfants, comme on peut le voir dans le cas de Vanya, peut se construire bien avant l’arrivée des enfants. L’idée est alors qu’il n’y a pas suffisamment de protection pour les enfants en Haiti, ce qui porte les femmes soit à partir (comme pour Laurette) ou à rester en France malgré le déclassement (comme pour Vanya, Keli et tant d’autres).