Qu’il s’agit de la relation avec les adultes ou de celle avec les enfants, ce lien qui associe la personne soignante et la personne soignée mérite notre attention. C’est aussi à ce niveau, et pas uniquement sur le plan hiérarchique, que se manifestent les rapports sociaux.
La relation entre les enfants et les travailleuses domestiques est déterminante. Elle agit sur la relation verticale féminisée en créant par exemple des conflits entre employeuses et employées quand celles-là trouvent dans la relation de soin des raisons d’avoir peur. Cette relation est aussi déterminante dans l’investissement au travail non-domestique des mères qui ne pourront s’adonner vraiment à leur travail non-domestique que si elles sont satisfaites de la relation de soin.
Madame Laguerre se définit comme une employeuse satisfaite. « En ben, c'était impeccable hein. J'ai trouvé. (…) Moi j'étais contente. Je trouvais mes filles souriantes, épanouies ». Cette patronne attend de ses employées qu’elles soient sympathiques, sérieuses et gentilles, ce à quoi Madame Aix ajoute l’attention aux enfants qui porte à les surveiller et à interagir avec eux.
La seule présence des nounous aussi est importante, au retour de la maternité par exemple où sa nounou haïtienne a fait la connaissance de ses deux cadets. Elle garde aussi de très bons souvenirs de cette nounou haïtienne qui berçait beaucoup ses enfants. Autant elle s’engage pour ses enfants, autant Madame Aix demande un certain engagement de la part des nounous. Cette mère qui se veut excellence recherche-t-elle une nounou excellente ? Rappelons que, dans sa course au perfectionnisme parental, Madame Aix s’oublie complètement. Peut-on exiger ce renoncement d’une nounou ? Le contrat de travail n’engage pas autant les nounous. Les nounous haïtiennes critiquent parfois les exigences trop élevées des mères, exigences qui impliquent une disponibilité intenable, un renoncement à leur propre vie, à leurs propres enfants. En cela, l’abnégation imposée aux nounous, même si elle fait écho au propre renoncement des patronnes, est marquée par de l’égocentrisme. Mais Madame Aix peut-elle se satisfaire d’une « suffisamment bonne nounou » ? Si la relation entre la nounou et les enfants n’est pas parfaite, les enfants souffrent, donc elle souffre aussi. Or les conflits peuvent exister entre les enfants et leurs nounous.
L’aînée de Madame Aix supporte de moins en moins cette nounou haïtienne qui critique ce qu’elle fait, lui passe des ordres au lieu de négocier, ne respecte pas tous les feux rouges, dit des gros mots comme bordel, connerie, etc. Madame Aix en déduit que l’attitude de sa nounou face aux enfants varie selon qu’elle est présente ou pas, ce qui nourrit sa tendance à ne pas faire confiance. Mais elle n’ose pas en parler, par peur « que la nounou s’en prenne aux enfants ». Cette patronne conclut que sa nounou est adorable avec les enfants, mais uniquement quand ils sont petits. Notons que parallèlement certaines travailleuses interviewées disent préférer les enfants plus petits en rappelant qu’ils sont plus respectueux. Les Haïtiennes interviewées critiquent dans les familles françaises des attitudes pareilles qui, selon elles, font le culte de l’enfant-roi. Il existe donc parfois un choc entre les méthodes d’éducation des parents et celles des nounous, ce qui peut contrarier d’une part la relation entre la nounou et les parents, et d’autre part la relation entre la nounou et les enfants.
Certaines nounous reprochent aussi à des enfants d’être racistes. Je demande à Madame Aix si elle fait le lien entre la couleur de la peau des nounous et le fait que les enfants les appellent maman ou pas. Elle rétorque : « Ah non ! Ça n’a rien à voir ça. Parce que l’enfant il ne voit rien. Il ne voit rien. (…) C’est un truc d’adulte quoi ». Cette patronne ne veut pas que ses enfants soient racistes. Sa stratégie est alors de rectifier dans leur discours chaque marque de racisme : « Ben oui, il est noir. (...) Et alors ? Ça change quoi ? ». Elle est contente quand ses enfants ne notent pas ces « différences » : « Son prof de math était Noir, elle ne me l’avait pas dit. J’ai trouvé formidable qu'elle ne me l’ait pas dit. Très bien ! Ne me le dis pas ! Ça me va très très bien comme ça ! ». Cette femme regrette aussi que les enfants apprennent le racisme à l’école, dans la cours de récréation, précise-t-elle. Comme l’explique plusieurs nounous haïtiennes, dès que les enfants rentrent à l’école ils deviennent « moins gentils ». Madame Aix regrette cet apprentissage de la différenciation raciste par les pairs.
Il est très important de noter cette attitude des mères qui ne veulent pas enseigner le racisme à leurs enfants et au contraire veulent à chaque fois corriger chez eux des propos qu’ils auraient appris ailleurs, à l’école par exemple. Mais les stratégies de ces mères ne sont pas forcément efficaces. Elles aussi auraient besoin qu’on corrige leurs propos ambigus qui peuvent recouvrir à la fois des idées antiracistes et un déni face aux rapports sociaux de race. De plus, elles se font beaucoup d’illusion dans leur conception du racisme. Ecoutons Madame Aix :
« Moi, c’est une question que je me pose assez souvent parce que justement tous ces enfants qui ont été gardés…, plus ou moins longtemps, par des femmes… Noires…, d’Afrique, des Antillaises tout ça, ou par des Magrébines… Moi, je me dis, plus tard, qu’est-ce que ça va être leurs …, genre leurs rapports avec quelqu’un de Noir ? Parce que moi, j’ai été élevé dans un milieu qui…, excessivement blanc… … (…) Est-ce qu'ils vont être attirés par les Noirs… ça c’est c’est, c’est un truc tout bête mais… (...) Est-ce que ça va avoir une influence, je ne sais pas. Il faut voir dans dix ans peut-être ce que ça va donner ».
D’abord, les enfants peuvent effectivement rester très ignorants face aux non-blancs quand ils grandissent dans un contexte de non-mixité raciale. Mais l’apprentissage du racisme ne dépend pas forcément des relations directes qui existeraient ou pas avec les personnes racisées. Et si dans cette non-mixité les enfants blancs apprennent qu’ils sont supérieurs aux autres, les enfants racisés, même dans la non-mixité (en Haïti par exemple), n’apprennent pas qu’ils sont supérieurs aux blancs. Comme le disent Glenn (1992) ou Kergoat (1992), le rapport social reste déterminant indépendamment des relations sociales qui se tissent ou non entre personne dominée et personne dominante. Contrairement à ce que croit Madame Aix, on n’a pas besoin d’attendre dix ans pour savoir que ces enfants ne seront pas forcément attirés par les Noirs. Depuis la colonisation (Glenn, 1992 ; Moujoud et Falquet, 2010 ; Carneiro, 2005), les femmes noires élèvent les enfants blancs. Comme au temps de l’esclavage, pendant la colonisation française, cela faisait partie du travail des esclaves domestiques à St Domingue. L’histoire des Etats-Unis d’Amérique en est marquée tout autant, comme le démontrent des chercheuses (Glenn, 1992) et des romancières comme Kathryn Stockett, (2010) dans La couleur des sentiments. Dans la littérature haïtienne, les textes racontent ce lien entre les « races » soit pendant ou après la colonisation. L’ouvrage collectif La vie et ses couleurs; nouvelles et textes courts autour de la « question de couleur » dirigé par Lyonel Trouillot (2012) en dit long de ces rapports issus de la colonisation et qui persistent dans le contexte de la mondialisation néolibérale dite néocoloniale (Moujoud et Falquet, 2010). Le fait d’avoir été gardés par des nounous non-blanches n’empêche pas les enfants blancs d’être racistes. Par ailleurs, faire garder son enfant par une nounou racisée n’est pas le meilleur moyen de lui apprendre à critiquer le racisme. Au contraire, de même que dès le plus jeune âge les enfants apprennent l’infériorisation des femmes confinées dans le domestique et dans le care (Gianini Belotti, 2009)(143), par les mêmes processus ils apprennent l’infériorisation de ces nounous racisées qui substituent de plus en plus les « femmes » auprès des enfants. Madanpas, cette patronne pauvre de Port-au-Prince a vite compris cette capacité des enfants à apprendre, intérioriser et reproduire les inégalités sociales. Les enfants apprennent vite les rapports sociaux, ainsi que les paradoxes de l’égalité où par exemple, les mères s’occupent des tâches subalternes plus que les pères, et moins que les travailleuses domestiques, femmes comme elles mais moins loties, racisées et « étrangères ». Ces rapports sociaux de sexe, de classe, de race, et les confrontations Nord/Sud, marquent non seulement la relation entre les patronNEs et les travailleuses domestiques mais aussi la relation d’attachement et de conflit que ces employées tissent avec les enfants.
Pour Madame Aix et Madame Laguerre, la relation de prise en charge visait le besoin de leurs enfants. Alors que pour Madame Forbe, le care est appliqué à sa propre personne, répond à ses propres besoins. Cette femme est âgée et malade et a embauché en conséquence plusieurs personnes pour s’occuper d’elle, y compris une femme haïtienne. Dans son cas, ce n’est ni la prise en charge du corps physique, ni le soin de l’environnement immédiat, qui sont au centre du travail de care. C’est plutôt le psychique, le psycho-social, qui sont soignés. Comme plusieurs auteurs l’expliquent dans le care, il y a en jeu toute une dimension psychique, psychosociale, interrelationnelle, et pas uniquement cet aspect où le corps de la personne soignée est une matière à travailler par les soins de la travailleuse utilisée comme outil de travail. La clinicienne Lhuillier (2006) explique comment l’émotionnel et le relationnel sont importants dans le travail de soin, et Niewiadomski (2008) montre l’importance de ces aspects même quand au départ le soin demandé concerne plus directement le corps. Madame Forbe ne supporte pas la solitude et a peur de la nuit. Elle a besoin d’une « dame de compagnie », dit-elle. C’est ce qui explique chez elle la présence de cette travailleuse haïtienne. J’ai rencontré Madame Forbe parce que je devais remplacer cette travailleuse. Ce qui passait avant tout donc dans ma relation de recherche avec elle, c’était ma présence en tant que soignante. C’est surtout cette place là que Madame Forbe m’a donné dans nos échanges. Et ses mots rentrent dans ce cadre-là, même si je me suis aussi présentée à elle en tant que doctorante travaillant sur le care.
Les angoisses de Madame Aix qui se fondent sur l’idée de la souffrance fondamentale des enfants ne sont pas complètement injustifiées. Il arrive que les enfants souffrent réellement. Et cette souffrance est dangereuse car elle peut générer chez eux des troubles qui peuvent durer longtemps après(144). S’il faut éviter tout fantasme maternel fondé sur une idée de souffrance inévitable des enfants, il ne faut pas nier les souffrances objectives des enfants liées à des évènements douloureux ou de mauvaises relations avec l’entourage. Madame Forbe souffre de phobie. « Je suis tout phobe », dit-elle à plusieurs reprises. Elle a peur des transports, peur de l’éloignement de chez elle, peur du bruit ; elle est claustrophobe, agoraphobe, etc. Et surtout, elle a peur de la nuit. Elle fait remonter ses phobies à l’enfance, voire à sa naissance. Cela lui a été confirmé par des psychologues et médecins, dit-elle. Il ne s’agit pas ici, de juger de l’authenticité ou de la fausseté mais de comprendre le discours de cette femme, de mettre en lumière les points de son histoire auxquels elle se réfère pour expliquer sa souffrance ou justifier son recours à l’externalisation.
Madame Forbe souffre d’angoisses nocturnes, ce qui fait penser aux angoisses nocturnes des nourrissons d’ailleurs. Elle est prise de panique à la tombée de la nuit. Avant, c’est son mari qui lui tenait compagnie pendant ces moments critiques. Depuis la mort de celui-ci, elle a dû embaucher des personnes pour l’aider à passer la nuit. Elle explique l’origine de sa phobie par une trop grande souffrance fœtale au moment de la naissance : « Je suis née comme ça parce que j’étais pour une raison, (…) pour une raison que même le médecin n’a peut-être jamais su, ma mère ne pouvait pas m’expulser. Il a fallu aller me chercher avec les forceps. (…) J’étais enfermée deux jours ! Et, je suis claustrophobe de naissance. Euh, claustro, agora, enfin, je suis tout phobe. Et j’ai tout le temps eu peur ». A cette époque, les césariennes étaient moins courantes, dit-elle. Bloquée trop longtemps dans l’utérus dénommé d’ailleurs le « grand trou noir », elle aurait développé la peur du noir. Il faut noter que la souffrance foetale fait l’objet de beaucoup d’études et qu’actuellement les médecins cherchent grandement à l’éviter. Ils utilisent par exemple le non-stress test à la fin de la grossesse pour prévenir cette souffrance qui semble être dangereuse.
Madame Forbe raconte plusieurs évènements où s’est exprimée sa peur maladive. Ici, elle parle de ce qu’elle appelle sa première crise d’angoisse. Il est pourtant difficile de croire qu’elle a pu garder ça en mémoire, mais c’est ce qu’elle raconte :
« Je m’en souviens, la première crise que j’ai eue, j’avais onze (11) mois. Quand je racontais ça à maman, elle m’a dit, tu ne peux pas te rappeler de ça. Elle dit : ‘Tu avais onze (11) mois !’. (…) Je ne marchais pas, j’étais dans ses bras. (…). Non, c’était la journée Papa était parti et il ne revenait pas. (…). Maman, elle était très angoissée parce que papa ne revenait pas. Et, et, elle me prenait dans ses bras, mais moi, je m’en souviens, je me souviens de ce que j’ai ressenti. Et, j’avais onze (11) mois. (…) Et bien, j’ai ressenti… J’avais peur. J'avais peur. J’étais perdue. Papa était pas là, et elle tout... Et plus tard, au fur et à mesure que j’ai grandi, et ben, quand mon grand père ou papa s’en allait, soit à la foire, soit même à un enterrement, soit dans la famille, (…) j’étais malade ! ».
Selon sa description, la mère aurait transmis sa peur à son enfant. Elle n’a pas su la rassurer, comme le critique Madame Aix dans son discours sur les failles des mères. Et ici, il est encore question de l’absence des hommes. Madame Forbe explique que les hommes, son père et son grand-père, partaient souvent et les femmes ne partaient pas, restaient avec les enfants. Cette histoire raconte aussi comment les hommes aussi peuvent manquer aux enfants, comment leur absence si facilement justifiée en référence à la division sexuelle du travail, peut faire tout autant souffrir les enfants. Le surinvestissement des hommes dans les activités hors de la maison (souvent le travail non-domestique) n'est pas forcément profitable aux enfants, et le surinvestissement des mères dans la maison ne suffit pas à combler ce « vide ». La société a maladroitement construit ce vide en nous racontant deux choses contradictoires : les pères sont indispensables à notre bien-être et en même temps les pères doivent être absents. Le familialisme et l'hétéronormativité s’associent pour justifier la division sexuelle du travail, ici l’absence des hommes.
Cette absence des hommes revient beaucoup dans le discours de Madame Forbe, alors qu’elle n’a pas du tout été interrogée sur cet aspect. Cette absence marque aussi son quotidien. Assise devant la télé, ce qu’elle peut voir souvent devant elle ce sont les tableaux qui décorent son salon. Et sans le vouloir, elle a toujours sa phobie sous les yeux. Comme dans un exercice de photolangage, j’ai proposé à Madame Forbe d’analyser toutes ces images qui remplissent son quotidien. Il y a des pièces importantes qui reprennent l’œuvre des grands peintres comme Millet. Elle a aussi des pièces qu’elle a héritées de sa mère qui les a héritées de sa grand-mère à elle. Deux d’entre elles décrivent le départ et le retour de la chasse. Or dans son enfance, quand les hommes partaient à la chasse et que les femmes les attendaient avec autant d’inquiétude, elle avait énormément peur. Cette peur la faisait vomir. Cette femme a présenté ainsi, depuis l’enfance, des troubles digestifs inexpliqués, ce qui fait bien penser à nombre de recherches qui analysent la prégnance de ces troubles digestifs chez les petites filles. Belotti (1973) analyse ces troubles, des vomissements, des blocages dans la mastication et la déglutition, comme l’expression d’une somatisation chez les petites filles. Celles-ci résistent passivement en développant cette forme d’auto-agressivité puisqu’on réprime dans leur éducation l’agressivité qu’on développe pourtant chez les garçons. Madame Forbe dit avoir moins de problèmes digestifs actuellement, mais affirme qu’elle vomirait si elle avait une grosse crise d’angoisse. Ce qui est étonnant dans l’histoire de cette femme c’est qu’elle a une petite-fille qui souffre d’un trouble grave du système digestif, qui « ne peut rien garder dans le ventre » comme le disait la mère de Madame Forbe quand celle-ci vomissait. Il est important d’analyser dans cette histoire ce qui est transmis de génération en génération, de mères en filles, et déjà au moment de l’accouchement. Qu’est-ce qu’on reproduit de soi quand on produit un enfant ? Quand une mère produit une fille ? Et qu’est-ce qu’on partage avec sa mère en devenant mère soi-même ? Le récit de Madame Forbe ne permet pas de répondre à toutes ces questions. Mais les faits montrent qu’il est important de se les poser. Cette femme a accouché dans la ferme où elle est née, dans le même lit où elle est née, par le même médecin qui l’a vu souffrir avant de sortir « toute phobique » deux jours plus tard. « C'était un scoop ça ! », conclut-elle. Comme si elle devait prendre la place de sa mère et sa fille la sienne. Et pour elle aussi, l’accouchement aura des complications. On se rappelle qu’elle n’arrivait pas à sortir parce que « le grand trou noir » ne voulait pas s’ouvrir. Quand, à son tour elle devait mettre au monde sa fille, il y a eu une complication. La matrice s’est retournée juste après l’accouchement, l’empêchant ainsi d’avoir d’autres enfants. Elle raconte :
« Ca s'est produit après mon accouchement. Et j'ai senti, alors c'était horrible ! J'ai eu des, j'aurais préféré accoucher 2 fois plutôt que de sentir cette horreur. J'avais l'impression qu'on me tordait les, qu'on me tordait les boyaux. Et je l'avais dit au médecin. Il m’a dit : ‘Mais non ! C'est tes organes qui s'remettent en place, il dit c'est normal’. Et ben non, ce n'était pas normal justement. C'était mes organes qui se retournaient ».
Le grand trou noir s’est renversé, refusant ainsi de contenir à nouveau. Il s’est fermé à jamais. Elle a vu d’autres médecins pour essayer d’avoir un autre enfant mais restait traumatisée face à la douleur ressentie alors. Vingt (20) ans après cette naissance traumatisante, elle voit un médecin qui lui explique ce retournement de sa matrice. Il lui annonce alors que ça l’a rendue stérile. C’est comme s’il y avait un interdit de reproduction. Elle n’aura qu’une fille dont elle n’a jamais pu s’occuper, et quand cette fille aura une fille, celle-ci sera gravement malade et restera donc toujours dans les jupons de sa maman. La maternité est interdite, et quand elle a lieu, soit la fille est malade (comme pour la petite-fille de Madame Forbe), soit on doit la sevrer (comme pour la fille de Madame Forbe). La mère qui n’a jamais pu être une fille (à cause du sevrage forcé), devient mère à cent pour cent de telle sorte qu’elle continue à ne pas être fille puisque, vivant avec sa fille malade, elle ne peut pas se rendre disponible pour sa mère qui souffre. Au sujet de la maladie de la petite-fille, Madame Forbe prononce la même sentence que pour elle : « On ne peut rien y faire ». Fatalité ? Impasse généalogique ? En tout cas, ici elle semble expliquer qu’à cause des souffrances de la naissance et de l’enfance, il surviendrait des phobies qui justifieraient le besoin de care à un certain moment de la vie.
Tenir compagnie à cette femme prend une dimension considérable à la tombée de la nuit. Et dans cette présence bienfaisante, elle se lâche, parle. Elle raconte alors ces évènements traumatiques sans être dans la souffrance, même si par moment la tristesse transparaît dans sa voix. Le ton devient alors moins vif, elle se gratte sa gorge nouée, parfois garde le silence pendant quelques minutes. Et dans ces instants, la régression est imminente, du moins apparemment. Elle devient comme un tout petit enfant qui a peur, tremble, cherche un regard ou une parole réconfortante. C’est aussi dans cette attitude infantile que Madame Forbe se trouve à chaque crise d’angoisse. Lors de notre deuxième rencontre, je suis arrivée à l’heure mais la nuit était tombée bien avant. Elle a donc eu le temps d’avoir peur, de paniquer, et elle s’accrochait à mon bras comme un petit bébé qui cherchait un réconfort physique. Face à certains évènements, la maladie par exemple, les individus vivent une régression qui les porte à chercher un certain maternage. Cette régression permet d’ailleurs aux individus de développer suffisamment d’empathie et d’intuition pour prendre soin des enfants (Winnicott, 1960). Les travailleuses de care sont confrontées à cette régression, au-delà de ce qui est clairement exprimé comme besoin lors de l’établissement du contrat de travail. La difficulté est alors de prendre en charge ce besoin sans « infantiliser » ces adultes demandeurs, de les aider à garder leur dignité tout en restant disponible à leur demande.
Parfois Madame Forbe change de sujet quand ça devient trop douloureux, par exemple si elle doit exprimer son inquiétude face au fait de ne pas savoir qui viendra lui tenir compagnie le lendemain, ou si elle doit considérer la maison de retraite comme alternative. Le ton peut alors devenir dur, limite agressif. Mais de manière générale, il semble que parler lui fait du bien, l’aide à oublier sa peur même en l’évoquant, à mettre à distance certaines inquiétudes, à faire passer le temps. Ecouter, comme si on était psychologue, peut donc devenir l’une des tâches principales des travailleuses de care. C’est ce qu’affirme Keli par exemple. Il faut donc visibiliser cet aspect du travail du care proche de l’écoute sensible, portant à la bienveillance, etc. Mais ici, contrairement à un cadre thérapeutique contrôlé par des professionnelLEs, l’écoute est illimitée car la parole est complètement dirigée par l’interlocutrice face à une auditrice qui ne peut qu’écouter.
A un certain moment, Madame Forbe a mis une annonce qui disait : « Personne seule, cherche dame de compagnie ». La peur de la solitude, voilà ce qui justifie aussi le travail de care. Madame Forbe s’exprime sur ce besoin d’être entourée : « J’ai toujours été…en contact avec le monde et j’ai besoin de, de, du monde ».
Elle explique aussi qu’elle est très connue, mais depuis longtemps, elle ne rencontre plus beaucoup de monde. Son mari étant parti, non seulement elle vit seule, mais elle ne sort presque plus. C’est la télé qui accompagne ses journées et toutes ses nuits. Quand je lui demande de me raconter ses journées, elle commence par le matin où elle raconte le réveil et la toilette. Puis c’est le petit déjeuner et la télé jusqu’à 12h45. Elle prend alors ses médicaments, puis se détend et fait une sieste. Elle oublie de décrire le moment du déjeuner. Vers 2h, elle s’habille et sort. Puis le soir, c’est le noir, donc l’angoisse qui s’exprime en crise si personne ne l’accompagne. Tous les jours se ressemblent, mais la question qui change tout est de se demander si oui ou non une personne viendra l’accompagner. Là, on revient à « la capacité d’être seul » que Winnicott (1958) a analysée chez les enfants. Il lui est impossible d’être seule si elle n’est pas « en présence de ». C’est peut-être aussi un aspect régressif de l’état de cette femme malade et aussi âgée. Elle a besoin de jouer (ici avec la télé), d’être seule dans son plaisir. Mais pour cela, il lui faut une présence objective. C’est ce qu’elle demande à ses travailleuses de care, qu’elles soient là, qu’elle entende leur voix et le bruit de leurs pas même quand elles ne sont pas forcément dans la même pièce qu’elle.
La travailleuse haïtienne m’explique aussi qu’elle n’est pas forcément bavarde. Elle ne demande donc pas forcément une oreille attentive. Elle a besoin que l’autre soit là, tout simplement. Pourtant, le bavardage semble faire partie des « actes de soin » qu’elle dit recevoir. Je lui demande de me raconter ce qu’elle fait avec la travailleuse haïtienne. Elle décrit :
« On bavarde un peu, et puis, on regarde un peu la télé. Et puis je dors, avec la télé, alors je lui dis : ‘Réveillez-moi’. (…) Elle ne me réveille pas. (…) Vers onze heures, on va s’coucher. (….) Bon à la rigueur onze heures moins cinq, mettons, mais on se couche le plus souvent vers onze heures cinq, onze heures dix. On bavarde encore deux minutes, le temps de se dire au revoir, bonsoir, et pis bon voilà. J’éteins à onze heures dix, mais ce n’est pas…c'est bien ».
Cette femme déclare ne pas souffrir de trouble du sommeil : « Je dors très bien. (…) Ah oui, très bien. Mais, avec quelqu’un dans la maison ». Cela ne veut pas dire que la présence auprès de cette personne n’est pas un travail en soi, n’est pas épuisante, etc. Déjà, la travailleuse domestique ne peut pas aller se coucher avant elle. C’est du moins comme ça que ça se passe avec sa travailleuse haïtienne. Et ça peut aussi être épuisant d’écouter, pour les soirs où elle parle. Cela s’ajoute au fait qu’il s’agit d’un travail du soir qui peut suivre une journée déjà bien chargée comme c’est le cas pour cette travailleuse domestique haïtienne. Le risque est d’avoir envie de dormir avant même que Madame Forbe se décide à finir sa soirée télé. Même moi, je me suis un peu endormie, lors de la deuxième rencontre, à un moment où elle ne parlait plus et préférait regarder la télévision.
De plus, il faut noter que, avec l’âge, la santé de Madame Forbe se dégrade. Elle souffre actuellement de problèmes musculaires et osseux. Il lui faudra, peut-être plus tôt qu’elle ne l’espère, plus que de la compagnie. Lors de notre deuxième rencontre, elle souffrait de douleurs, ce qui augmentait sa peur : « Je me demandais comment je vais faire [si je ne peux plus marcher], il faut absolument que je sorte ». Ce soir-là, comme elle souffrait, plus que le simple fait de lui « tenir compagnie », je devais aussi l'aider à supporter sa souffrance : l'aider à en parler, lui montrer que je compatissais, faire preuve d'empathie, etc. Dans d’autres contextes, si l’auxiliaire de vie est par ailleurs une infirmière, Madame Forbe bénéficie d’un massage. La travailleuse qui est embauchée uniquement pour tenir compagnie fini donc par « servir à autre chose », puisque les demandes de cette dame dépassent petit à petit le simple besoin de compagnie. Dans le care, le besoin est illimité et la prise en charge dépasse largement les clauses du contrat, comme on l’a déjà vu. En plus, la charge de travail de cette femme âgée reste assez élevée, d’autant plus que la maison est grande : « Il faut que ce soit en ordre. J'aime bien...Le ménage est peut-être pas fait comme il faut, mais il faut que ce soit en ordre (…) et ben je ne fais pas beaucoup hein [essuyer]. Pas tout le temps. (…) Je ne peux pas passer l'aspirateur, il est trop lourd. (…) Je balaie la salle à manger. Je donne un petit coup de brosse ici. Et pis moi toute seule, je ne salis pas beaucoup ». Elle fait la vaisselle, pas tous les jours. Elle se prépare à manger. Elle ne parle pas de lessive ou de repassage, mais toute seule, on imagine que c’est peut-être difficile pour elle. Aujourd’hui, c’est la peur d’affronter seule la nuit qui justifie son recours à l’externalisation. Mais demain, son besoin sera probablement plus étendu.
Madame Forbe vit dans l’angoisse, non seulement parce qu’elle ne sait pas de quoi son avenir sera fait, mais aussi parce que même dans le présent, il lui est difficile de trouver de la compagnie. Elle témoigne d’une succession d’employées et donc d’une certaine instabilité au niveau du personnel soignant. Cela risque pourtant de réactiver fortement sa peur, ses phobies. D’abord elle a été lâchée par un couple qui logeait chez elle et lui tenait compagnie la nuit. Puis une dame, par compassion, venait le soir pendant deux mois, mais s’est arrêtée pour donner du temps à ses enfants. Une autre personne l’a vue errer dans les rues un soir en pleine crise d’angoisse et l’a aidée pendant quelques jours. Et des soirs comme ça, elle devait compter sur l’aide de « bonNEs samaritainNEs ». Heureusement que finalement elle a trouvé cette travailleuse haïtienne qui, à côté de son travail de jour, a bien voulu l’accompagner la nuit. Mais là où le travail devient pénible pour cette travailleuse haïtienne c’est qu’avec l’hiver, le soir arrive avant même qu’elle finisse sa journée de travail qui commence à 8 heures et finit vers 18 heures. Elle n’a pas fini sa journée qu’elle doit déjà être à son deuxième poste de travail où l’employeuse attend, en pleine crise de panique. Cette employée doit donc travailler 24h/24h. Et quand ses enfants viennent la voir ou une amie la visiter, cette travailleuse leur propose de la remplacer. Madame Forbe adore à chaque fois rencontrer ces nouvelles personnes qui, en plus, arrivent à venir avant la travailleuse haïtienne. C’est donc pour soulager cette amie haïtienne que je suis allée travailler chez Madame Forbe qui voulait bien me retenir pour les jours à venir, sentant que cette travailleuse haïtienne épuisée n’allait plus pouvoir assurer ses deux emplois. Elle me demandait de lui envoyer une autre travailleuse haïtienne à mon départ : « Si vous connaissez quelqu’un, ne vous gênez pas. Vous me l’envoyer hein. (…) Si vous me trouvez quelqu’un, ça sera vraiment très bien ». Et à plusieurs reprises, dans le deuxième entretien, elle se plaignait : « Demain soir si vous n’êtes pas là, … ». Ou elle me répondait quand je la félicitais de sa bonne humeur : « Parce que vous êtes là, je souris ». Mais malgré ma présence, elle s’inquiétait de l’heure à laquelle la travailleuse haïtienne allait venir, celle-ci étant censée dormir avec elle. Cette femme qui vit d’ailleurs autant de souffrances psychiques a besoin de savoir qu'il y a une personne constamment disponible, une personne présente pour elle. La constance de la personne soignante devient ainsi importante, de même que dans la garde d’enfant finalement.
La méfiance n’existe pas uniquement dans la relation verticale féminisée ou la relation de service. Elle peut aussi ronger la relation soignante-soignée. On met souvent l’accent sur cet aspect dans la relation entre une nounou et un enfant par exemple. Mais dans le cas de Madame Forbe où en plus trois aspects relationnels du care se confondent (la relation verticale féminisée, la relation de service, la relation soignante/soignée), la méfiance peut surgir. Cette patronne qui se présente comme une « bonne employeuse », se plaint que les employéEs ne soient pas touTEs fiables. Elle dit avoir été abandonnée en pleine forêt par une personne qui s’occupait d’elle et qu’elle n’a plus revue depuis. Ce jour-là, elle a fait une crise d’angoisse. Depuis lors, elle préfère trouver une personne qu’elle connaît, en qui elle peut plus facilement avoir confiance : « J’ai beau chercher, je ne trouve pas. Mais alors, mettre une annonce comme je l’ai fait, y a deux ans, Je ne veux pas commencer ». Pour sa travailleuse haïtienne par exemple, elle l’a trouvé par le bouche-à-oreille. Dans ce petit village, Madame Forbe voyait de loin cette femme haïtienne qui est la seule Noire de la communauté. Et pourtant, elle n’avait aucune méfiance, aucune peur face à cette travailleuse « étrangère ». « Les gens ne me font pas peur », dit cette femme qui ajoute que son séjour à Paris lui a appris à être ouverte. Ici on voit comment peut intervenir les rapports de race dans la relation de travail et peut engendre ou non de la méfiance. On analysera cet aspect plus loin dans l’analyse du concept de « différence culturelle » mobilisé par Madame Aix.
Dans les sociétés du Nord où les familles sont surtout nucléaires (Benería, 2010 ; Carby, 2008), les personnes âgées sont présentées comme des êtres indésirables. La solidarité intergénérationnelle est moins nécessaire — aussi insuffisante soit-elle — en raison de la prise en charge de la reproduction sociale par l’Etat qui, même si elle est défaillante, reste plus présent comparativement au Sud. Les couples recherchent l’intimité comme l’explique Madame Aix, et seuls les enfants sont les bienvenus. Dans les pays du Nord, on a d’un côté des grands-parents qui vivent seuls alors qu’ils réclament une présence de la part de leurs enfants, et de l’autre côté des enfants (petits-enfants de ces personnes âgées) qui ont besoin de la présence d’un adulte. Les femmes qui doivent concilier pourraient avoir un coup de main des grands-parents, et en même temps les grand-mères vivent dans la solitude auraient pu se contenter de la présence de leur fille. Certaines situations d’externalisation pourraient être évitées, ne serait-ce que partiellement. Madame Laguerre par exemple qui croit que les nounous remplacent les grands-mères des temps modernes, explique que si elle avait sa mère à coté, elle n’aurait pas besoin d’embaucher tour à tour ces deux travailleuses haïtiennes pour la sortie d’école. Mais la cohabitation de plusieurs générations n’est pas sans inconvénient, et dans certains cas, les grands-parents sont considérés comme une charge de travail au lieu d’être des aides. Il faut aussi ajouter que, dans le cadre de la division sexuelle du travail, d’une part c’est surtout aux grands-mères qu’on réclame de l’aide pour les petits-enfants, et d’autre part c’est surtout aux femmes, et pas à leur mari, qu’il incombe la prise en charge des grands-parents. La surcharge physique et émotionnelle revient donc aux femmes, mères ou grand-mères. Le service domestique, quoique plus coûteux économiquement, permet aux familles du Nord d’éviter les dessous de ce familialisme représenté dans la famille élargie. Comme démontré antérieurement, c’est le familialisme des travailleuses haïtiennes qui, malgré ses limites, permet à ces travailleuses de concilier travail domestique et service domestique.
Les femmes au Nord, en externalisant, sont ainsi obligées de se contenter d’être de « suffisamment bonnes filles », de même que leur mère n’ont pas pu être mieux que des « suffisamment bonnes mères ». Ici, on voit comment être une suffisamment bonne fille revient à accepter, quand les circonstances l’obligent, de laisser sa mère à sa solitude et au soin des travailleuses domestiques au lieu de sacrifier toute sa vie pour s'en occuper soi-même. C’est ainsi que les filles deviennent mères à leur tour ou deviennent « femmes ». La fille de Madame Forbe par exemple vit loin d’elle, ce qui fait souffrir cette mère :
« Ils sont venus cet été pendant une semaine. Mais autrement ils n’étaient pas venus depuis 2 ans. Et puis je ne sais pas quand elle revient. Si elle revient. (…)Elle m'a téléphoné aujourd’hui. Elle me téléphone le samedi ou le dimanche. Elle s'est habituée à me donner, à prendre de mes nouvelles. A me conseiller. Elle fait tous mes comptes, par internet, machin, tout ça elle fait. Mais... c’est bien. Mais sa présence me serait bien utile. Ben, pace que... Si elle n’était pas loin d'ici, (…) elle pourrait venir..., enfin bien qu'elle a sa fille qui est gravement malade ».
Dans tous les cas, les femmes sont portées à souffrir dans cette société qui les suresponsabilise autant dans le soin de leurs enfants ou de leurs parents. Elles sont toujours portées à croire qu’elles abandonnent, soit leurs enfants ou leurs parents. Une bonne mère ne doit jamais « abandonner » ses enfants, engagement qui, comme on l’a vu, crée le paradoxe de l’externalisation. Mais une bonne mère est aussi appelée à être « abandonnée » par les enfants qui deviennent autonomes, adultes. C’est la dure réalité des grand-mères qui, en mal de soin, font à nouveau face au paradoxe de la maternité : les enfants doivent faire leur vie, mais les mamans vieillissantes ont besoin d’eux pour continuer à vivre. Parallèlement, la culpabilisation des femmes est aussi intériorisée par les personnes qu’elles sont censées abandonner. Plus on apprend aux enfants que c’est parce que leur mère les abandonne qu’elle externalise, plus ces enfants souffrent (Giampino, 2000 ; Joseph, 2006). Plus on apprend aux personnes âgées que leurs filles devraient se rendre plus disponibles, plus ces personnes souffrent. Et dans la société actuelle, la culpabilité des superwomen est double : elles souffrent d’abandonner leurs enfants à la crèche et leurs mères dans les maisons de retraite. Et forcément, on leur reprochera aussi d’abandonner leur mari, ces hommes qui sont complètement déresponsabilisés dans la prise en charge des enfants et des parents. Encore une fois, les rapports sociaux et ici la division sexuelle du travail sont au cœur de la construction de l’image de la superwoman qui construit son excellence sur l’abandon de ses enfants, de ses parents et de son mari. En réalité, en sacrifiant leur vie de mère ou de fille, les superwomen ne deviennent pas vraiment « femmes » mais plutôt « femmes de ». Ce n’est pas tant leur vie de femme qui bénéficie de la marge de temps qu’elles peuvent parfois créer grâce à l’externalisation mais leur vie de couple ou leur vie d’épouse. Dans les sociétés du Nord, il y a d’un coté le vieillissement et en même temps une plus grande espérance de vie des femmes par rapport aux hommes. Les mères deviennent ainsi « femmes de/épouses » jusqu’au bout, car c’est surtout elles qui soignent leurs compagnons âgés et malades (Ito, 2010), et souvent sans avoir recours à l’externalisation. Madame Forbe qui se retrouve seule aujourd’hui a pourtant accompagné son mari malade pendant trois ans, jusqu’à sa mort. Et quand je demande à cette femme de faire le bilan de ses 53 ans de mariage, sa première phrase a été : « Et ben oui. Je l'ai soigné pendant 3 ans... ». Les femmes, devenues isolées à la fin de leur vie, sont obligées d’avoir recours à l’externalisation. Comme on l’a vu avant, tout se passe de telle sorte que dans le care, même au niveau du soin des adultes, la relation verticale soit féminisée. Et encore une fois, on ne peut nier la division sexuelle du travail comme cause principale de la féminisation de ces relations de soin.
*****
Pour pouvoir s’adonner à la fois à leurs responsabilités domestiques et familiales, les patronnes disent avoir besoin des nounous. Elles présentent les qualités de ces travailleuses en insistant sur la disponibilité puis sur la capacité de ces femmes à aimer. Toutefois, ces nounous dites indispensables peuvent aussi se montrer insupportables, quand par exemple elles essaient de dicter à leur patronne le comportement à avoir, ce qui délégitime celles-ci dans leur rôle de « mère » donc de spécialiste de leur enfant. Ces nounous doivent montrer qu’elles maîtrisent le savoir domestique mais pas mieux que ces patronnes. Elles doivent aussi nourrir un lien d’attachement réciproque avec les enfants mais sans laisser croire qu’elles remplacent les mères. Le fait est que la société présente une image ambivalente des nounous à qui une patronne demande par exemple d’aimer les enfants, alors que parallèlement ces patronnes pensent qu’elles sont les seules à pouvoir aimer vraiment leurs enfants. Cette ambivalence crée de la méfiance chez les employées, surtout pour des femmes qui, comme Madame Aix, a des difficultés à faire confiance et part du présupposé que les enfants souffrent forcément. Heureusement que la relation des enfants avec leur nounou ne reprend pas forcément tous les paramètres de la relation verticale féminisée. Pourtant, ces travailleuses peuvent se sentir humiliées par ou en présence de ces enfants. De même, ils peuvent aussi se montrer racistes face à ces nounous dès qu’ils entrent à l’école. La relation avec les enfants n’est donc pas faite uniquement d’amour. Par ailleurs, la relation de soin concerne aussi la prise en charge des adultes. Avec l’histoire de Madame Forbe, on analyse les demandes psychiques auxquelles doit répondre le care, ainsi que les raisons qui peuvent expliquer ce besoin. Cette patronne pense alors à son enfance voire à sa naissance traumatique qui l’aurait rendue « tout-phobe ». On voit aussi la difficulté qu’elle peut avoir à trouver une travailleuse, ce qui reste important pour cette femme qui vit loin de sa famille.
Il est important de souligner ici cette idée de « manque » qui est à la base de l’externalisation dans le care. Madame Forbe vit loin de sa fille dont la présence manque à cette mère âgée. Les femmes, mères ou filles, sont toujours absentes quelque part, ce qui porte à regarder le caractère illimité de la demande de care faite aux femmes dans cette société. Les femmes manquent toujours quelque part, et cette demande qu’on leur adresse se reporte de génération en génération. Tout cela produit chez elles une culpabilisation constante. La normalité serait de laisser enfants ou parents à contrecœur, comme s’il existait une injonction à souffrir, injonction qui se fonde d’ailleurs sur le prétexte que les enfants et parents souffrent. Ici, il leur est interdit de se dire que le soin est aussi un travail. Cette injonction est en plus détachée des réalités matérielles qui imposent aux femmes d’être absentes et favorise parallèlement l’absence des hommes. On voit alors comment l’externalisation offre un répit à cette demande illimitée de care. Pourtant, cette alternative est une fois encore imprégnée de la culpabilisation des femmes qui veulent déléguer tout en voulant rester pleinement présentes. C’est alors le paradoxe de l’externalisation qui sera aussi marquée par l’absence des hommes. Non seulement les travailleuses sont des femmes, mais les personnes soignées aussi sont souvent des femmes. Tout se passe de telle sorte que ce soit leur femme qui prenne soin d’eux, et d’autres femmes qui se chargent d’elles à la fin de leur vie. C’est d’ailleurs en fonction de cette absence des hommes aussi qu’il faut analyser la violence de la relation verticale féminisée.
Le soin des adultes est assez instructif puisqu’alors l’affection demandée aux travailleuses est moins disputée suscite probablement moins de jalousie. On demande souvent à l’employée de remplacer presque complètement la famille. Or on voit ici réapparaître encore la question du manque, comme s’il existait chez les adultes un souvenir du « manque absolu » qui serait l’absence des parents notamment de la mère, vue la division sexuelle du travail. Cela est d’autant plus important que la vieillesse est marquée par des mécanismes de régression. C’est ainsi que les femmes sont conditionnées, par le patriarcat, à faire de ce souvenir un rappel de leur obligation à ne laisser personne manquer. Parallèlement, les hommes sont conditionnés socialement pour ne jamais manquer à personne. Tout cela influe sur la relation de soin répondant non seulement aux besoins matériels et physiques mais aussi aux manques psychiques, marqués ici par les rapports sociaux. Voilà comment les travailleuses du care sont transformées en psychologues, extorquées par les ménages du Nord pour réparer ce qui aurait failli dans l’histoire familiale.
Les demandes illimitées du care marquent à la fois les responsabilités domestiques des patronnes mais aussi le travail des employées. Et du côté de celles-ci, le travail est marqué par le familialisme qui prend alors plusieurs dimensions. D’abord, comme le démontrent d’autres recherches, la relation salariale est invisibilisée au profit d’un lien affectif qui gomme en plus les antagonismes sociaux. Et comme on l’a vu ici, l’amour est à la fois exigé des travailleuses qui ne doivent pas trop aimer en même temps. Cette injonction illustre les paradoxes du care. Mais ce qu’on ne regarde pas suffisamment ce sont les projections de rôles familiaux qu’on effectue sur la relation de travail. Le care est ainsi marqué par les enjeux de « transfert » et de « contre-transfert »(145). On attribue aux travailleuses de care des rôles de mère (souvent la mère manquée, manquante voire abandonnante) ou celui de fille (absente, non suffisamment bonne). C’est aussi par cela qu’il faut expliquer les tensions qui font la relation de care puisqu’elles sont constituées de ces images de mères idéales et fantasmées, aimées et culpabilisées. Tout cela est reporté sur la travailleuse qui doit alors se montrer infaillible, toujours présente là où toute mère aurait manqué. La travailleuse n’est pas uniquement la femme réelle qu’elle remplace mais toutes les femmes de l’histoire que sa présence convoque : la mère peu aimante qui maltraite et construit l’idée de la souffrance fondamentale des enfants, la mère divorcée qui fait souffrir ses enfants, la mère insuffisante qui ne comble pas l’absence du père, la fille abandonnée qui abandonne à son tour. Les récits de Madame Aix et Madame Forbe sont très instructifs à ce niveau. Le problème se retrouve aussi au niveau du contre-transfert ; la travailleuse peut-elle effectivement se prendre pour ces femmes de la famille ? Non. Elle ne doit pas être la mère des enfants, à cause du paradoxe du care. Elle ne peut pas être la mère ou la fille de la patronne puisqu’elle est « étrangère », comme on l’analysera plus tard en référence au concept de « différence culturelle ». A cause des rapports sociaux, le transfert sans limite appelle à un contre-transfert limité voire interdit. En plus, ce contre-transfert limité pourrait-il jamais être illimité ? Comment devenir la mère de l’enfant de l’autre quand on a abandonné ses propres enfants ? Comment devenir la fille de l’autre quand on vit à mille lieux de sa mère ? Les rapports sociaux qui éloignent les travailleuses de leur famille peuvent difficilement les rapprocher des personnes qui bénéficient de leur travail. Les transferts font ainsi violence à ces travailleuses, et les patronnes doivent oublier complètement pour les mobiliser, oublier que ces femmes sont des personnes. Dans le familialisme du care on est donc face à une humanité déniée qui permet de raccommoder une humanité blessée, dans une histoire familiale colorée par les rapports sociaux. La relation entre patronnes et travailleuses de care, qu’elles soient nounous, baby-sitters ou dames de compagnie, invite à regarder les rapports sociaux qui marquent la vie des femmes patronnes. Ces rapports sont indépendants des émotions et relations des femmes. Mais on voit comment celles-ci les vivent en fonction de leurs émotions, de leurs relations, et donc de leur histoire.
<< 10.2. Confiance et prudence CHAPITRE XI : RAPPORTS SOCIAUX ET STRATÉGIES EMPÊCHÉES >>
(143) « Les choses étant ce qu’elles sont, la question demeure : comment est cette mère ? Mais si extraordinaire et exceptionnelle qu’elle puisse être, elle n’en est pas moins une femme à qui l’on attribue une valeur sociale inférieure à celle de l’homme, et à qui l’on réserve des tâches subalternes. Si c’est bien là le modèle que les petites filles doivent intérioriser, il n’y a pas de quoi se réjouir ». (Gianini Belotti, [1973], 2009, p.69)
(144) Les psychologues, pédopsychiatres, psychanalystes analysent longuement les impacts de certaines souffrances des enfants sur leur vie future. C’est d’ailleurs tout le sens des plaidoyers de Winnicott.
(145) Comme on l’a vu ces enjeux sont analysés dans la relation entre les psychanalystes et leurs patientEs, et repris pour comprendre les relations entre savantEs à leur sujet de recherche.