Il est indispensable d’analyser la relation de travail qui existe entre ces deux catégories de femmes, travailleuses migrantes pauvres et racisées et femmes françaises de la classe moyenne. Dans le point de vue de Madame Aix, on a vu comment ces deux catégories de femmes sont implicitement présentées comme vivant dans deux univers parallèles, avec des besoins différents. Cette patronne expliquait aussi comment elle avait besoin de ces femmes. Elle a donc un discours fait de gratitude face à ces travailleuses qui, dit-elle, sont indispensables à son investissement au travail. C’est aussi le point de vue de Madame Laguerre : « Ben Dans mon cas c'est indispensable dans la mesure où euh quand les enfants sont petits, on n'a pas d'autres solutions. Ben dans mon cas, je n'avais pas mes parents dans la région, donc je ne savais pas comment faire hein. Ou alors fallait que j'arrête de travailler mais du coup après comment on fait pour payer le loyer ? ». A ce niveau la disponibilité des employées est préconisée, ce que critiquent les femmes haïtiennes, comme on l’a vu précédemment.
Lorsque Keli devait avoir son premier bébé, elle a travaillé chez une patronne qui lui a proposé de garder sa place tout en s’occupant de son propre bébé. Elle s’occupait ainsi de deux bébés, avec une « poussette double », dit-elle. Cette travailleuse haïtienne semble avoir été très satisfaite de cette situation, et la maman satisfaite elle aussi est restée proche de Keli après la rupture du contrat de travail. Mais en général, les employées enceintes sont obligées de quitter leur travail comme c’est arrivé avec la première femme haïtienne embauchée par Madame Laguerre. Madame Aix a besoin de la disponibilité de sa nounou pour pouvoir s’investir dans le travail non-domestique. Mais parfois, sa nounou lui exprime le besoin de se dégager de cette demande, d’aller en Haïti en hiver. Madame Aix explique sa contrariété : « Ce n’était vraiment pas pratique du tout pour nous parce qu’elle est tellement indispensable, enfin, euh oui indispensable. C’est dur de s’organiser sans elle ». Après le séisme du 12 janvier 2010, la nounou voulait encore une fois aller en Haïti. Madame Aix raconte : « Je comprenais, mais elle m’énervait, car comment je fais moi pour garder les enfants pendant 3 semaines ? ». Dans ces exemples, on voit comment les patronnes, ne se centrant que sur leurs propres besoins, ignorent les impératifs affectifs des travailleuses, ce que dénonçaient les migrantes interviewées. En cela, elles définissent ici encore leurs employées comme des personnes habitées par des besoins autres, comme des personnes pouvant se passer de ce qui leur paraît indispensable à elles. Madame Aix complimente la ponctualité de sa nounou algérienne mère de trois enfants et elle ajoute : « Mais elle avait sa maman. Il n’y avait pas de souci (…) Mais elle était extraordinaire, la première, parce qu’elle n’était jamais jamais absente. Enfant malade ou pas, c’était sa mère qui les gardait donc euh… Parce que elle, elle était super bien organisée ». La substitution par les grands-mères qui paraissait problématique pour Madame Aix est présentée comme étant idéale pour sa nounou. Et quand on écoute les femmes haïtiennes, on voit que les nounous, même si elles n’ont souvent pas le choix, n’idéalisent pas cette alternative.
Ce qui paraît aussi critiquable dans la présentation de cette disponibilité c’est l’impact de cette demande de disponibilité sur le travail réel des nounous. La nounou haïtienne de Madame Aix, engagée pour s’occuper du bébé, va aussi se charger de la plus grande quand elle est malade, va la chercher tous les jours à l’école dès 16h30 et gardera donc les deux enfants jusqu’à 18h. Ce sera la même logique quand cette patronne aura 3 enfants. La nounou est aussi chargée de plier et ranger le linge, de faire « un petit peu de repassage », comme le dit Madame Aix qui parle alors de « tâches non-directement liées au bébé », ces tâches supplémentaires que critique Ibos (2008) en dénonçant à ce niveau le flou de la convention collective. Même s’il y a une femme de ménage, la nounou doit aussi s’assurer que la maison reste bien rangée et la cuisine bien propre. Elle prépare aussi à manger pour les enfants et dans certains cas, les nounous sont même sollicitées pour préparer le repas du soir, ou faire un peu de ménage, la vaisselle, etc. Certaines travailleuses haïtiennes parlent de cet aspect révoltant du travail ou la nounou devient « bonne à tout faire », ou, pour reprendre l’expression de Fraisse (1979), « femme toutes mains ».
La disponibilité demandée, même dans un discours marqué par la gratitude, paraît ainsi problématique et rend flou les limites de la tâches. Les nounous sont appelées à répondre à tous les besoins des patronnes, besoins importants à cause de l’absence des hommes, et besoins allant à l’encontre des besoins personnels des travailleuses. Cette demande excessive de disponibilité est l’empreinte des rapports sociaux dans cette relation de travail qui alors rappelle la condition de soumission des sociétés esclavagistes. C’est ainsi que la servitude se reproduit dans le service domestique avec l’idée que les travailleuses étant indispensables doivent être disponibles pour se substituer aux patronnes qui travaillent.
Comme on l’a vu, l’externalisation se situe dans le cadre d’une relation de substitution, partielle ou totale, entre une femme patronne et une employée qui est censée se charger des responsabilités domestiques ou familiales de cette patronne. Quand on écoute les patronnes françaises, on voit comme cette idée de substitution est chargée de paradoxes. D’abord, la substitution doit être analysée en rapport avec ce paradoxe de la maternité analysé plus haut qui s’exprime dans le fait que les mères vivent cette responsabilité à la fois comme un plaisir et comme une charge. Elles ont besoin de déléguer, mais à quel point acceptent/supportentelles d’être remplacées ? D’où le paradoxe de l’externalisation : elles veulent être « remplacées » mais en même temps elles ne se désengagent pas complètement. Cela crée des tensions dans la relation de travail où se pose la question de la « place » accordée à la travailleuse de care.
Madame Aix tient à pouvoir se conduire en cheffe. Elle dit : « Non non. Elle est là, elle fait c’que je lui dis, ou alors, elle comprend tout ce que j’ai envie qu’elle fasse, mais elle ne me dicte pas ce que je dois faire », ou encore : « C’est nous qui fixons les règles et elle est censée se tenir à notre façon de faire ». Les mères ordonnent, les nounous obéissent, et ces travailleuses doivent se situer au sens où elles doivent rester à leur place de personnes qui obéissent aux ordres. Une nounou doit-elle alors se faire petite, ne pas prendre trop de place ? Madame Aix précise : « Elle a énormément de place ! Ce n’est pas une question de place, c’est une question de positionnement, voilà. (…)Mais, effectivement, il faut qu’elle respecte mes instructions ». Elle dit que, contrairement à sa nounou algérienne, sa nounou haïtienne maintient une place acceptable dans la relation employeuse/employée :
« Justement, c’est pour ça que ça a duré je pense si longtemps, c’est que justement elle était, elle se situe, enfin voilà. C’était euh…, elle se situe ! Honnêtement je m’appelais Madame, euh, enfin…, qu’est-ce que, elle ne me demandait pas ce que je voulais qu’elle fasse, mais si je lui demandais, c’était : ‘Oui d’accord, je vais le faire’. Il n’y avait pas de…, il n’y avait pas de contestation. Ça part de ça. C’était très euh… ‘S’il vous plait, faites-le. -D’accord je le fais’. Voilà ! ».
Ici, je noterai deux expressions qui font penser à la déférence si bien analysée par Judith Rollins (1990) dans la relation entre femmes au cœur du service domestique : le fait pour la nounou de « se situer » (la question du « positionnement ») et aussi d’appeler la patronne « Madame ». Dans le cadre du service domestique, la relation hiérarchique qui soumet les nounous peut se révéler très délicate vu les rapports sociaux de classe, de race et Nord/Sud qui hiérarchisent déjà ces deux femmes.
Madame Aix déteste ainsi les nounous qui s’imposent, comme sa nounou algérienne qui se moquait d’elle, de ses angoisses et maladresses de jeune mère. « C’est mon enfant, je fais comme je le souhaite », défend-elle. Elle critique aussi certaines phrases comme « Je sais mieux faire que vous ». Elle raconte : « J’ai un couple d’amis qui a une nounou qui dit : ‘De toute façon, vous ne savez pas faire’. Ça moi, je pense que je n’aimerais pas du tout ». Dans la plupart des métiers, la personne qui dirige, supervise, sait mieux faire que l'autre employéE. Or dans le service domestique, dans bien des cas, l'employée sait mieux faire que l'employeuse, ou doit savoir mieux faire. Et parfois, comme on le voit avec quelques servantes en Haïti (Sὸ Nana notamment), l’employée pense réellement qu’elle sait mieux faire, ce qui d’ailleurs lui semble expliquer l’externalisation en elle-même.
Dans le cas des mères travailleuses, il y a à côté de cette compétition quant à la maîtrise des tâches une compétition quant à la place « prise » auprès des enfants. La place des nounous rivalise avec celle des parents dans l’éducation des enfants, pense Madame Aix qui déclare : « Voilà. Ils apprennent. Ils apprennent avec nous, ils apprennent avec elle. Mais, enfin bon… On est là le week-end, elle est là toute la semaine ». A ce niveau ressurgit aussi toute la culpabilité des femmes de leur absence ce qui va provoquer chez elles de la jalousie. Je rapporte à Madame Aix ma conversation avec Kouzin, cette nounou haïtienne appelée maman par l’enfant qu’elle garde, sous le regard gênée de sa maman. Madame Aix riposte :
« Un enfant qui appellerait sa nounou maman, ça me mettrais très mal à l’aise hein. (…) Ben parce que maman, c’est moi, et y en a qu’une ! … Elle [sa cadette] l’appelle tata, doudou, tout ce qu’elle veut, mais pas maman. (…) Je veux qu’ils aiment leur nounou. Evidemment c’est la première condition quand on débute avec une nounou. La première chose qu’on regarde c’est est-ce que le bébé il est content d’être avec sa nounou quoi. (…) Mais entre aimer beaucoup sa nounou et l’appeler maman… Non non ! Maman, c’est moi ! ».
Cet amour partagé entre les nounous et les enfants est essentiel, mais il ne doit pas rivaliser avec — voire remplacer — l'amour mère-enfant. Là on est au cœur d’une sorte de « paradoxe du care ». D’abord la nounou doit aimer mais pas trop. La difficulté est alors d’établir un juste équilibre, difficulté qui se pose à la fois aux nounous et aux enfants. La difficulté est aussi pour les mères qui doivent jouer entre un niveau d’amour qui les rassurent face à la relation se soin, et un niveau d’amour qui ébranlerait selon elles leur place auprès de leurs enfants. Or, avec essentialisme et naturalisme, les mères sont souvent présentées comme étant les plus aimantes avec les enfants et les plus aimées par les enfants, ce qui reste aussi un prétexte pour les enfermer dans le care et un facteur de culpabilisation quand elles externalisent pour travailler. Cette contradiction est au cœur des normes sociales et nourrit la division sexuelle du travail qui à son tour construit ces normes. Ces contradictions doivent aussi être répertoriées dans les motifs de stress des mères et des conflits dans la relation verticale féminisée entre les mères et les nounous(141). Il est très difficile pour les mères de ne pas être méfiantes face aux travailleuses de care si on fait croire à ces mères qu’elles sont les seules à pouvoir aimer leurs enfants. Giampino (2000) critique alors la résistance persistante de la société à penser positivement pour les enfants l’activité professionnelle de leur mère. L’externalisation est présentée à la fois comme obligation et comme solution faute de mieux et non une richesse pour la socialisation des enfants, dans cette idée que seules les mères peuvent aider qui revient à dire que les nounous ne peuvent pas aimer. On ne peut nier que la représentation sociale des nounous vacille constamment entre l’amour et la haine, la mère et la marâtre, l’ange et la sorcière. Les nounous aiment des enfants qui ne sont pas les leurs, ce qui reste suspect ou du moins qui mérite une vérification constante. La nounou aime-t-elle vraiment ? Peut-elle vraiment aimer ? Les enfants sont attirés par elles au point de rendre jalouses les mères. Or on croit que seules les mères doivent attirer autant les enfants. En plus, le paradoxe du care s’exprime aussi en ces mots : les nounous ne peuvent pas aimer, mais elles doivent aimer(142). Cet amour paradoxalement imposé aux nounous, est aussi revendiqué par celles-ci. Elles disent aimer les enfants, se vantent de ce fait, donnent tellement d’importance à cela que quand le doute ébranle ce fait, elles préfèrent rompre leur contrat de travail, comme l’a fait la nounou de Madame Aix. Aussi parce que dans le care, il n’y a pas beaucoup de possibilités entre l’amour et la haine. Si on n’aime pas les enfants (alors que les aimer ne devrait pas être une obligation professionnelle) c’est qu’on les déteste (ce qui est inadmissible dans le contrat de travail). Cela prouve encore une fois combien la relation de travail dans le service domestique et particulièrement le care prend des allures complexes. Tout cela porte à oublier qu’au départ l’externalisation n’est pas basée sur l’amour mais sur une nécessité matérielle de part et d’autre. En intériorisant cette idée d’amour imposé, les nounous montrer comment, par les rapports sociaux, les exploitées éprouvent le besoin de substituer à la situation réelle de travail une vision affective détachée des nécessités matérielles qui sont la base du contrat qui, lui, n’est pas affectif.
Dans cette idée de substitution où les patronnes veulent rester maitresses du travail externaliser au-dessus des éventuels diktats des nounous qui prendraient leur place, trois paradoxes forment un noeud qui nuit à la relation de travail : le paradoxe de la maternité qui ancre le care entre amour et travail, le paradoxe de l’externalisation où les femmes s’absentent sans supporter de se désengager, et le paradoxe du care qui impose aux nounous un amour suspect. D’où la question de la méfiance dans la relation de travail.
(141) La garde faite par assistante maternelle (ou une nounou, peut-on ajouter) complique à ce niveau cette relation verticale du care. Pour Giamponi (2000), cette relation est faite de déceptions, malentendus, conflits affectifs, confusion des places et des registres constitue le revers de la médaille de ce bel entre-deux qui plaît tant dans le modèle (para) familial. Ce modèle n’a pas le mérite de la clarté, dit l’auteure. En plus, la relation de travail dépend dans ce cas des qualités des travailleuses, des parents, des enfants. Elle est bien fragile puisque, nous dit l’auteure, tout est alors question de relation. Le travail des assistantes maternelles et des nounous répond d’après Giampino (2000) à la volonté des pouvoirs publics de faire garder un maximum d’enfants à coût minimum tout en réduisant momentanément le chômage féminin. L’auteure critique ce choix d’inciter et de soutenir financièrement la garde individuelle au domicile des nourrices ou des parents au lieu d’augmenter l’accès aux crèches. Elle conclut : « la garde des enfants ainsi organisée, en référence aux contextes économiques et sociaux, montre à quel point la question du travail des femmes et de leur vie familiale subit l’intrication du psychologique, du social, de l’économique et du politique » (p. 231).
(142) Cette obligation faite à la nounou d'aimer est d’ailleurs le premier critère présenté par les mères interviewées, à côté de la ponctualité. Et cette injonction à l’amour va justifier la division sexuelle du service domestique et du care puisqu’on part de l’idée que les femmes sont plus capables d’aimer que les hommes.