Le déclassement qui, on l’a vu, est produit par les rapports sociaux, a un sens pour chacune des femmes interviewées qui le vivent à partir de leur singularité. Il y a ainsi tout un ensemble de ressentis individuels qui construisent ce phénomène social. Le fait est que les changements de classe produisent chez les individus un conflit entre l’identité héritée (de la famille) et la nouvelle identité acquise qu’il construit dans sa trajectoire (de Gaulejac, 1987). C’est ce tiraillement que vivent ces migrantes qui ont changé de métier, de pays, et/donc de « place ». Et ce tiraillement se trouve au coeur même du sentiment d’être déclassées, ce qui m’a portée à conclure en 2007 que le déclassement professionnel des femmes haïtiennes en France se manifeste par un tiraillement entre la réalisation de soi et l’échec de soi (Joseph, 2007). Il y a toujours un écartèlement entre ce qu’elles gagnent dans la migration et ce qu’elles perdent.
Dans cette recherche où j’ai suivi le parcours de ces femmes sur plusieurs années, j’ai pu les questionner à la fois dans les périodes où elles avaient l’impression de gagner et dans celles où elles ont cru tout perdre, ce qui permet de prendre leur propos dans leur contradiction. J’ai discuté aussi avec des primo-arrivantes ainsi qu’avec celles qui sont en France depuis plus d’une vingtaine d’années, ce qui laisse à voir une différence entre, d’un côté, l’espoir naïf ou la déception excessive des premières et de l’autre la volonté de « faire avec » voire la volonté de rester en France plus exprimée par les secondes. Le fait de travailler sur l’histoire de vie permet aussi de comparer leur situation au moment des interviews à celles qu’elles ont vécu avant. Pourtant, même en tenant compte de toutes ces nuances, et même en reconnaissant ce tiraillement entre un sentiment d’échec et un sentiment de réussite, on peut voir une prédominance de l’échec. Cette prédominance de la déchéance est visible à la fois dans les faits racontés et aussi dans l’expression subjective du vécu par la parole. Si le déclassement touche le travail de ces femmes dans tous ses aspects (le faire, l’avoir et l’être), c’est aussi profondément l’être de ces femmes qui est affecté. Face au fait de « faire » des tâches sales, et d’« avoir » si peu par rapport à ce qu’elles souhaitaient, c’est l’être même de ces femmes qui se trouve déclassé. Les sentiments exprimés renvoient donc plus à la honte qu’à la fierté.
Dans certains récits, les femmes analysent ce qu’elles gagnent en rapport à ce qu’elles perdent, et pensent aussi à ce qu’elles n’auront plus jamais. Elles notent aussi ce qu’elles peuvent espérer quand même et ce pourquoi elles peuvent encore se battre, ne serait-ce que pour que leurs enfants aient une meilleure situation qu’elles. Mais le plus souvent, elles insistent plus sur les pertes que sur les gains.
Peu de recherches analysent les pertes des femmes dans la migration. Moujoud (2008) critique ce mythe de la réussite des femmes migrantes. Les narratrices regrettent plusieurs choses, notamment la réussite socioprofessionnelle qu’elles projetaient en venant en France. Elles décrivent d’autres pertes qui sont collatérales à leur déclassement ou qui proviennent des difficultés d’installation dans le pays d’accueil. Vanya lie certaines pertes à la migration en soi qui, selon elle, fait perdre sa jeunesse. « Dès que tu laisses chez toi, tu es jeune mais tu n’es plus jeune », déclare-t-elle. Elle s’explique en précisant les difficultés liées à la maternité en contexte migratoire, comme l’absence de loisir lorsqu’une femme élève seule son enfant, loin de sa famille : « Dès que tu as des enfants, le plaisir est fini ! ». Plus de ciné, de resto ou de danse, plus de journée à la plage, de sorties avec les amiEs, de soins au studio de beauté le samedi. Elle regrette aussi de n’avoir pas pu poursuivre ses études.
Ces faits lui font penser à sa vie en Haïti, entourée de ses amiEs et de ses collègues de bureau. Elle raconte : « En Haïti tu avais une vie ? (…) J’avais une jeunesse ! J’étais à l’école ! J’allais à l’université ! Je riais ! J’avais mes parents ! J’avais mes soeurs ! J’avais mes amis ! On part en journée ! On part à la plage ! On…part au ciné ! (….) Mais ici qu’est-ce qu’on a ? Rien ! (…) En Haïti, t’as tes collègues, t’as une vie ! (…) Tu te retrouves avec des amis, tu bois un verre, tu rigoles ». Ici, après le travail, dit-elle, elle court dans les métros, rentre fatiguée et doit alors s’occuper seule de ses enfants. « Où est la vie que t’as ? », questionne-t-elle alors ?
Cette femme, comme Laurette, Kouzin, Fabienne, et tant d’autres, classe la vie du côté du passé, du côté du pays d’origine. En France, elles ne vivent donc pas, ce qui dit tout de leur vécu de la migration et du déclassement. Au bord des larmes, Fabienne résume tout par une phrase : « On est devenues des fantômes ». Ici, fantômes est utilisée dans le sens de zombies, mot français provenant du créole haïtien, pour expliquer notamment une sorte de déshumanisation, de perte de soi. Comme d’autres, elle est fatiguée d’être déclassée, de ne plus être elle-même. Cela donne des idées de suicide. Fabienne qui déplore l’épuisement au travail enfonce le clou en disant : « Je ne suis pas fatiguée. Je suis suicidaire ! ». C’est aussi une « déshumanisation lente ». Fabienne utilise l’expression « mourir à petit feu », à la manière de Laurette qui emploie des expressions comme « mourir pieds et mains liées », ou encore « perdre son âme à force de réfléchir à son sort ». Elles vivent ici, mais elles ne vivent pas. Cela les expose à des regrets et au remord : « Mon Dieu ! J’ai tout gâché ! », regrette Fabienne qui atteste aussi : « Ma venue en France, c’est pas un progrès. J’ai gâché ma vie […] Tout ce que j’ai laissé derrière moi, pourquoi ? ». Toutes ces femmes rêvent de partir, ne serait-ce que quelques semaines, pour vivre, respirer, se reposer. Vanya dit que la vie qui reste à une migrante en France c’est d’économiser un peu d’argent pour partir un mois en Haïti. « Là tu te reposes. Oui, c’est ça ton repos. Après ça tu n’as pas de repos ». Mais rares sont celles qui ont cette chance. Fabienne n’arrive pas à économiser 100 euros par an et, après plus de dix ans de vie en France, n’a jamais pu repartir en Haïti. Laurette accumule des dettes et n’a pu partir qu’une seule fois, après plus de sept ans de vie en France. Vanya, elle, est partie deux fois, mais ces voyages avec ses enfants ne lui offrent pas cette vie rêvée puisqu’elle a peur qu’il leur arrive quelque chose. Elle argumente : « Les enfants que tu fais ici, tu les portes, mais ce ne sont pas tes enfants, non, Myrlie ! Tu en accouches, tu les allaites, tu les portes dans ton ventre, mais s’il leur arrive du mal, tu vas en prison, oui ! ». Face à toutes ces contraintes, Vanya se demande : « Où est le bonheur ? ».
Les interviewées parlent toutes de vacances rêvées, d’absence de repos et de loisirs en France, de l’incapacité de prendre soin de leur corps, et pas mal de cet isolement que leur impose leur place dans les rapports sociaux croisés. Scrinzi (2003), en observant des travailleuses migrantes, souligne la possibilité d’avoir non seulement un salaire, mais aussi des relations sociales, la possibilité de sortir, d’« exister ». Pourtant, investies autant dans le service domestique, les travailleuses interviewées n’ont pas le temps de rencontrer le peu d’amies qu’elles arrivent à avoir en France. Leur patronne qu’elles croisent quotidiennement n’est pas leur amie. Les voisinEs qu’elles croisent pourtant ne sont pas leurs amiEs. Elles sont ainsi seules, ce qui s’ajoute au fait qu’elles vivent « seules » (sans compagnon) avec leurs enfants. Parfois, elles souffrent de déprime en raison de l’isolement laquelle souffrance les porte à s’isoler. Pour Laurette qui est la seule Noire de son village, l’isolement est alors plus pesant. En plus, elle explique que sa pauvreté provoque chez elle une si grande honte qu’elle est obligée de s’isoler pour mieux cacher sa misère. Laurette raconte à propos d’une rencontre avec une voisine : « Elle en a profité pour me faire visiter sa maison. Mais je sais que…je sais que, après, je vais devoir lui faire visiter ma propre maison moi aussi. Et moi, je sais qu’il n’y a rien chez moi à faire visiter…J’ai visité sa maison, et je suis repartie sans l’inviter ». C’était la fin de cette amitié qui n’a même pas eu le temps de commencer. L’habitat peut faire honte, le mal-logement peut porter à tenir ses amis à l’écart, et le fait d’habiter un quartier méprisé, comme le dit Vanya, met à l’écart. L’habitat des femmes interviewées reflétait leur déclassement, disaient-elles. Laurette continue d’expliquer pourquoi elle n’a pas fait visiter sa maison :
« Je n’ai pas fait ça, parce que le plancher chez nous était laid, alors que chez elle, elle a payé beaucoup d’argent à un ouvrier pour rénover son plancher, des choses comme ça. Et, je n’avais pas encore réalisé des travaux dans cette chambre, et puis, à l’étage, il n’y avait pas encore de cloison. Tu comprends. Cela veut dire que, la chambre des enfants à l’étage… c’était comme un dépotoir. Je ne pouvais pas faire visiter à cette femme. Qu’est-ce qu’elle allait visiter ici ? Ah ah ah ! Tu comprends ? Cela veut dire que je ne…je ne la considère pas comme une amie. Quand je suis avec l’enfant, je sors, son mari me salue : ‘Bonjour’. Je réponds : ‘Bonjour’. La dame me dit bonjour. Je réponds : ‘Bonjour’. Parfois elle me demande si les travaux ont fini. Je dis : ‘Non, c’est toujours pas fini’. Ou bien elle dit à propos du bébé : ‘Mes amis ! Regarde une jolie petite fille avec des yeux tout bleus !’, etc. ».
La famille de son mari qui est très généreuse face à elle n’est pas non plus dans une amitié avec cette femme, à cause des différences de situation économique notamment. Elle raconte par exemple sa relation avec la famille de son beau frère :
« Ils viennent me chercher en voiture pour aller au vide-grenier. Tu vois ? Ils viennent me chercher pour aller à la foire où ils vendent ceci, cela. (…) Ou bien ils m’invitent à manger chez eux. Moi, je n’ai jamais invité personne à venir manger chez moi. J’invite la maman de mon mari. Mais à part la maman de mon mari et le père de mon mari, je n’invite jamais personne.
-Ça coûte trop cher ?
- Bon, ça fait des frais supplémentaires que, pour… Je vois comment quand ces gens m’invitent, ils ont au moins…si je n’exagère pas, au moins 6 à 8 plats qu’ils préparent, etc. Il y a du saumon. Il y a euh euh euh, des petits…, les petites saucisses. Tout cela, c’est l’entrée, n’est-ce pas ? Des amuse-gueules. Et puis du ca…caviar ? C’est ça ? Il y en a des rouges, des noirs. C’est du caviar, c’est ça ? Bon. Ils en mettent sur des petits morceaux de pain. Tout cela c’est l’entrée. Il y a aussi des olives. Tout ça, c’est l’entrée. Il y a des tartines qu’ils font avec ces différentes choses, ces choses qu’on prépare… Comment ça s’appelle ? On en mange pendant les fêtes ? Il est comme du… comme du jambon. Comment ça s’appelle encore ? Ici ça s’appelle… foie gras ! Ils servent du foie gras. Tout cela c’est l’entrée, ok ? Ils font aussi des petits pâtés où s’enroulent des saucisses. Ils font d’autres sortes de pain, des choses comme ça. Tout ça c’est l’entrée. Sans compter les pistaches, les noix, les petites graines euh euh… des raisins secs, tu comprends ? Ça, tout ça c’est encore l’entrée. Moi, déjà à l’entrée, mon ventre est déjà rempli. Parce qu’à force de goûter à ce petit morceau de pain, puis à cet autre petit morceau de pain, je n’ai déjà plus de place. Puis, ils te donnent de la salade, avec du vin, des boissons, etc. Après, ils te donnent de la salade, n’est-ce pas ? Ils préparent différentes sortes de viande. Ils font des gratinées avec ceci, avec cela. Après, pour le plat principal, parfois ils te donnent du poisson avec du riz blanc. Mais le riz blanc, c’est les petits sachets qu’ils mettent à bouillir dans de l’eau. Moi, je n’aime pas vraiment ça. Ou bien, ils font de la sauce avec ceci ou cela. Ils font ...bons, plein de plats. Puis, il y a plusieurs desserts. Je n’ai pas d’argent pour recevoir ces gens là ! Parce que moi, je leur donnerais uniquement un poulet et du riz. C’est quoi ça ? C’est tout ce que je leur donnerais. Alors que eux… à chaque fois, quand je pense qu’il n’y a plus de plat, c’est alors que les plats commencent à arriver. Moi, je ne peux pas tenir ce protocole. Je ne peux…, je n’ai jamais invité ces gens. Mais la mère de mon mari, je l’invite à l’anniversaire des enfants, et à l’anniversaire de mon mari. (…) Mais elle, elle m’encourage. Quelque soit ce que je lui donne, et bien, je l’entends tellement répéter : ‘C’est bon ! C’est bon !’. Ah ah ah ! Quand elle part, je lui fais une cantine, elle prends ceci, puis cela. Je lui dis : ‘Comme tu as passé la journée avec nous, il est trop tard pour que tu fasses à manger chez toi. Tiens, tu as à manger’ ».
La pauvreté exclut ces femmes qui, quand elles ne sont pas tenues à distance, s’isolent elle-même pour mieux cacher leur honte. Fabienne compare Haïti et la France et dit : « ici, tu es seule ». Elle déclare être « rongée par la solitude » dans ce pays froid où les gens sont froids, formule-t-elle. Elle déplore : « J’ai personne », ou encore : « Il n’y a personne. Il y a les murs. Moi qui étais tellement entourée dans mon pays ! ». Elle relate plus loin : « Je reste dans mon p’tit coin. Je reste avec ma honte, quoi ! ». Tout cela réduit leurs activités, crée de la monotonie dans leur quotidien qui se résume à « toujours des journées déprimantes », selon Fabienne. Les femmes parlent de larmes, de déprime, de perte d’appétit, face à cette grande solitude. Tout cela agit donc sur l’humeur de ses femmes qui disent avoir perdu le sourire.
Fabienne s’exclame : « Je m’énerve. Je tape des crises. J’en ai marre ! ». Laurette dit être incapable de rire : « Moi, je ne promets à personne de rire tout le temps. J’ai plein de problèmes, ma chérie ! Comment veux-tu que je souris ? Au contraire, je dis à mes enfants : ‘Attention ! Il ne faut pas…Faites comme si vous ne me voyez pas. Parce que si vous n’arrêtez pas de me regarder, je peux me fâcher et vous frapper’, Ah Ah Ah ! ».
La mauvaise humeur est aussi causée par la grande pression que ces femmes vivent au quotidien, pas uniquement au travail mais aussi face aux démarches administratives qui n’en finissent jamais. Vanya parle de cette pression : « Parce qu’on est toujours emmerdée par quelque chose. Si c’est pas l’une, c’est l’autre (…) Ça veut dire que, tu vis ici, tu vis sous pression. Tu n’es jamais en paix. On-n’a-pas-une-vie-ici ! On-n’a-pas-une-vie ! ». La conclusion de Vanya est alors celle-ci : « Les gens dissent : ‘Paris, ville de Lumière, capitale de luxe’. Mais Paris, c’est la ville de misère, capitale des emmerdes! Ah ah ah ! ».
« C’était tout mon rêve. Voyager. Mais je ne savais pas derrière ce voyage ce qui m’attendait », déclare Vanya. L’illusion du parfait bonheur qui accompagne la migration est partagée par la plupart des HaïtienNEs. Moujoud (2007) fait mention de cette vision idyllique de la vie en France qui habitaient initialement ses interlocutrices. Après une longue énumération de ses déboires en France, Vanya s’exclame : « C’est ça la vie, qu’il y a derrière. Alors que les gens pensent que si tu es en France, tu es bien, que si tu es à Paris tu es bien. Mais non, il y a une vie derrière cette vie que les gens ne connaissent pas ».
Mais cette réalité, cette face cachée de la belle vie en France, il est difficile de la faire comprendre à ceux et celles qui sont restéEs au pays. Cette femme dit que si elle dit à quelqu’unE: « La France c’est dur, ne vient pas », il va penser que c’est pour l’empêcher de progresser, de faire comme elle. D’autres lui répondraient : « Si c’était vrai, tu reviendrais ! ». Cette réplique est très courante selon les interviewées. « Ce que la personne cherche, elle pense que tu l’as trouvé », dit Vanya. Léonetti (1994) parle de cet écart entre le regard qu’on peut porter sur unE étrangèrE en France et la représentation que les gens de son pays peuvent en avoir. Ce regard positif que leur porte les gens de leur pays peut les aider à ne pas intérioriser le racisme. L’auteure écrit : « À l’aide de ces références, on peut laisser « glisser » sur soi insultes ou mépris, comme si elles s’adressaient à un autre » (p. 194).
Même si Vanya ne peut pas « laisser glisser » sur elle le racisme ou le déclassement que ses compatriotes n’imaginent pas, elle ne rentre pas chez elle parce qu’elle s’accroche à certains gains en France. Elle préfère rester en France, même si elle sait ce qu’elle perd en faisant ce choix. Comme pour les autres interviewées, c’est la déchirure entre gains et perte, entre l’ici insupportable et l’ailleurs insuffisant. En parlant de la jeunesse perdue, Vanya emploie ces termes : « Une vie en Haïti que tu ne trouveras jamais ici. Ils ne te valoriseront pas. Mais en même temps il y a une autre protection que tu ne peux trouver qu’ici, et pas en Haïti. Ce que tu as dans un pays correspond à ce que tu perds dans l’autre ».
Quand en 2007 je demande à Fabienne pourquoi elle a immigré, elle me répond : « Parce que j’étais idiote. J’étais bête ». Vanya n’a aucun doute sur le fait qu’il est impossible pour les migrantes haïtiennes d’être bien en France. ‘Lakay se lakay’(115), répète-t-elle, comme si le déclassement social serait inévitable dans la migration. « Nul n’est prophète qu’en son pays », pourrait-on en déduire. « Lakay se lakay ! Lakay se lakay ! C’est chez toi que tu peux te sentir bien ! », dit-elle sans l’ombre d’un doute. Pourtant, avec la même certitude, elle dit que même au cas où à l’époque on lui aurait raconté la difficulté de vivre en France, elle serait partie quand même. Elle serait obligée de partir, pourrait-on dire.
Le manque de protection sociale est Haïti revient souvent quand ces femmes justifient leur départ. Je demande à Vanya : « Alors pourquoi tu as laissé Haïti ? ». Elle me répond: « Je n’aimais pas Haïti ! Je n’aimais pas. Je pouvais pas supporter de … ». C’est étonnant ! Comment cette femme qui dit ne se sentir bien qu’en Haïti, qui déclare ne plus vivre depuis son départ, peut-elle affirmer ne pas aimer son pays ? Cette femme qui a pourtant dit qu’elle ne peut être quelqu’un qu’en Haïti affirme tout d’un coup : « Ici aussi, tu es une personne. Tu n’es pas une personne comme les autres, comme ceux qui roulent une Mercedes, mais... Tu comprends ? ». Pour les mêmes raisons, elle a refusé d’élever ses enfants en Haïti. Le départ pour elle est un cri de colère voire de haine. Le pays lui a fait perdre trop de choses à cause de sa défaillance. Son départ est un cri de guerre, une lutte. C’est pour cela que Vanya, plus que les autres, encense le système social français qui devient alors le meilleur pays où vivre. La France qui protège par la sécurité sociale reconnait ainsi aux migrantes une humanité qui, à ce niveau précis, est bafouée en Haïti d’après Vanya. « Les Français sont des raciste mais parfois il y en a aussi qui sont solidaires », affirme cette femme.
Mais, son histoire la poursuit. Et ce qui constitue sa perte aujourd’hui c’est exactement ce qu’elle cherchait à fuir dans sa généalogie. Elle reproduit les galères amoureuses de sa mère, avec des hommes français cette fois. Elle qui fuyait « la famille éparpillée » vit elle aussi la polyandrie en série, même si cette fois les pères paient la pension familiale. Sa mère n’a toujours pas la vie décente qu’elle voulait lui offrir, malgré ses transferts de devises et de biens en Haïti. Face à cette histoire de défaite, la réparation reste donc impossible. Et ce qu’elle gagne dans tout cela est finalement cette protection sociale (pour la descendance) qu’elle encense autant. C’est peut-être pour ça qu’elle insiste sur cet aspect dans les entretiens.
Face à l’irresponsabilité de l’Etat ainsi que celle des hommes, les femmes haïtiennes, comme on l’a vu, se tuent au travail pour la réussite de leurs enfants qui, à leur tour, doivent se sacrifier pour ces mères. C’est ce qu’on a vu dans l’analyse du projet parental de ces mères. Chez les filles, qu’elles vivent en Haïti ou en France, au moins trois projets se croisent. Dans la vie des migrantes à Paris, il y a ainsi d’abord leur projet personnel, projet de réussite qui doit répondre au projet parental. Ensuite, pour la plupart, leur propre projet parental qu’elles construisent pour leurs propres enfants et qui consiste à réparer le projet personnel raté dans le déclassement. Leur projet parental actuel vise ainsi à réparer l’échec du projet de leurs parents à leur égard. Et finalement, il y a ce troisième projet où ces femmes migrantes, enfants de parents sacrifiés, doivent projeter un avenir pour ces parents qui deviennent, comme on l’a vu, leurs propres enfants. Prises ainsi dans leur responsabilité face à elles-mêmes, face à leurs enfants(116) et leurs parents, ces femmes haïtiennes ne pouvaient que partir.
Dans le parcours de Vanya, d’une part les causes sociales (l’absence de sécurité sociale par exemple) et leurs conséquences individuelles (la souffrante du deuil de parents perdus) s’entremêlent pour la pousser au départ. Cette femme était aussi face à des « impasses biographiques/généalogiques ». Elle fuyait une relation sentimentale qui lui rappelait les échecs de sa mère et exprimait violemment les inégalités de genre. Elle évitait aussi de reproduire le destin misérable de sa mère, et elle l’aimait trop pour ne pas se sacrifier pour la sortir de la galère. Là, c’est la loyauté face aux personnes ascendantes. Elle avait peur que l’insécurité sociale lui enlève ses enfants si elle devait les élever en Haïti. Ici, c’est la protection des descendantEs. Elle était prise dans son roman familial tellement marqué par des tragédies sociales. Pour elle, l’alternative était alors de partir, de fuir. « Il y a des tas de choses qui ont marqué ma vie… », dit-elle pour justifier son départ. Il ne suffit pas de partir pour tout changer, mais peut-être que partir est déjà en soi un pas vers le changement. Quand je demande à Vanya si elle serait partie quand même si elle savait que ce ne serait pas le bonheur, elle affirme : « Je serais partie ! Parce que j’ai toujours eu la force de lutter ».
Le retour est-il alors possible lorsque le départ paraissait aussi urgent ? Vanya énonce : « On n’a plus de vie ici. Mais ce n’est pas pour autant que je vais quitter la France. Non. Je ne me vois jamais revivre dans mon pays ». Il y a donc d’abord cette « haine » pour Haïti qui pousse certaines migrantes à partir. Cette haine ne signifie pourtant pas une absence d’amour pour Haïti, et encore moins un amour parfait pour la France. Cette femme est surtout désespérée de remarquer que son pays n’évolue pas positivement, et que même ses petits enfants ne verront pas le changement, déplore-t-elle. Le pays serait habité uniquement par « des imbéciles et des innocents », et il faudrait refaire ce pays, construire une « nouvelle histoire d’Haïti », une « nouvelle terre ». Mais même cette nouvelle terre ne sera pas pour elle : « Moi j’y serai pas ! ». Mais cette déchirure entre amour et haine envers Haïti est très répandue, à la fois chez les gens qui restent en Haïti en espérant un bonheur ailleurs et chez les gens qui partent dans l’espoir de changer ce pays. Les drames sociaux sont essentialisés, et la migration apparaît à la fois comme une contrainte et un espoir leurrant. Vanya explique : « C’est pas mal les gens de la diaspora qui devraient changer Haïti, mais ils sont nombreux à rester avec le même sang haïtien dans leur veine (…) Peut-être parce qu’ils n’ont pas eu la chance de faire des études en Haïti, ce qui leur permettrait de changer plus facilement leur « sang » (leur mentalité) en arrivant ici, tu comprends ? ». Cette déchirure entre amour et haine qui peut ainsi faire la place à des expressions violentes et, reproduisant les rapports sociaux, rentre au cœur du fait que ces femmes déclassées restent en France. Vanya qui déclare ne pas vivre en France énonce pourtant : « Mais je me demande qu’elle vie il y a pour moi là-bas. Il y a pas une vie pour moi ».
Une autre raison pour laquelle ces femmes déclassées ne partent pas c’est parce qu’elles croient encore en la capacité de lutter. Lutter, c’est d’ailleurs leur crédo, comme on le voit avec Vanya qui déclare : « Mais aussi pour vivre en France, il faut avoir du courage. Ça, si tu n’as pas de courage, tu peux devenir folle. Ah ah ah ! Tu peux pleurer, tu peux pleurer, mais la France ne nous punit jamais. Tu peux pleurer, tu peux passer des jours à pleurer, mais un jour tu seras bien (…). Il faut savoir lutter ». Dans certains cas, lutter devient la seule option. Fabienne de dire : « Je n’ai pas le choix. Je continue ou je rentre [dans mon pays] ». En luttant, parfois elles ont l’espoir que la situation va s’améliorer. Pour Vanya, c’est même une certitude. Chez elle, cette certitude frise le déni de la réalité. Et en 2011, Laurette dont la situation professionnelle s’était effectivement améliorée était dans ce même élan d’espoir qui, chez elle aussi, s’assimilait à un déni face à la difficulté de construire des projets. Fortement endettée, en rêvant à certains petits projets apparemment irréalistes mais qui devraient pallier l’incapacité d’aspirer à une vraie retraite, Laurette me dit : « L’avenir s’annonce rose ! Très très rose, ma chérie ! ». Mais l’espoir de ces femmes se fonde aussi sur les quelques gains qu’elles ont quand même en France. En analysant la situation des migrantes philippines en France, Liane Mozère (2010) parle de « trouvailles accumulées ». Parmi ces trouvailles, l’espoir des interviewées se fonde surtout sur la sécurité sociale et la possibilité d’offrir une éducation bonne et gratuite à leurs enfants.
Si l’espoir les fait vivre en France, d’autres plus désespérées restent pourtant, parce qu’elles n’ont pas la possibilité de partir. Fabienne n’avait aucune économie et Laurette était endettée. Cela fait qu’en 2007 ces deux femmes ne pouvaient pas prendre le retour pour une option.
Celles qui n’ont pas de papiers savent que leur retour, même pour des vacances, leur fermerait définitivement la porte vers une vie en France. D’autres comme Laurette ont peur de devoir tout recommencer si elles rentrent en Haïti, recommencement qui serait aussi une honte dans ce pays où l’on ne croit pas à un possible échec dans la migration. Ce serait pour ces femmes une autre déchéance. Peut-être cette chute est-elle encore plus insupportable à leurs yeux que celle qu’elles vivent en France. Pour tout cela, le retour est interdit. Cela veut dire que, contrairement à ce qu’on dit d’elles en Haïti et même en France, ce n’est pas parce qu’elles ne perdent rien dans la migration ou qu’elles seraient trop satisfaites de leur gain qu’elles ne repartent pas dans leur pays. Et si elles cherchent autant à faire rentrer leur famille en France, ce n’est pas parce qu’elles ne sont pas habitées par « L’énigme du retour », pour reprendre l’expression de Dany Laferrière (2009).
Vanya, comme tant d’autres, ballotte ainsi entre deux vies. Celle en Haïti à laquelle elle a renoncée et celle en France où elle ne se sent pas accueillie. La première constitue ce qu’elle perd mais qui ne la satisfaisait pas suffisamment pour la retenir. La seconde lui offre des gains trop limités pour la rendre heureuse mais elle s’y accroche trop pour faire marche arrière. On ne peut pas avoir ces deux vies en même temps, regrette Vanya. Et en même temps, elle reste dans un entre-deux, deux vies impossibles où elle perd et gagne en même temps. D’où un mélange de sentiment en France où satisfaction et échec s’entremêlent et ne sont jamais entiers. Ascension et descente se croisent chez ces femmes, ce qui provoque certainement un conflit mental. Or, le conflit mental habite déjà les personnes migrantes qui doivent en plus réconcilier deux mondes : le pays d’origine et le pays d’accueil. De Gaulejac(1987) cite Sayad pour souligner chez les « immigrés » un système de référence double et contradictoire. L’auteur cite Roger Bastide qui analyse les troubles mentaux chez des personnes transplantées. Dans un groupe, les femmes haïtiennes analysent le déplacement, la confrontation à des valeurs contradictoires et l’impossibilité d’habiter complètement le pays d’accueil ou de laisser complètement le pays d’origine, phénomène proche de « la double absence » analysée par Sayad. L’une des participantes conclut alors : « Nous sommes tous des malades ! ». C’est que le déclassement complexifie chez ces personnes cette double absence. Pour ne pas complètement perdre la tête, ces femmes définissent des stratégies.
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(115) ‘Charbonnier est maître chez lui’.
116 La responsabilité face aux enfants, comme on peut le voir dans le cas de Vanya, peut se construire bien avant l’arrivée des enfants. L’idée est alors qu’il n’y a pas suffisamment de protection pour les enfants en Haiti, ce qui porte les femmes soit à partir (comme pour Laurette) ou à rester en France malgré le déclassement (comme pour Vanya, Keli et tant d’autres).