Marilyn Warring (1996), comme d’autres auteures, montrent qu’il est important de prendre en compte le temps de travail des femmes dans l’analyse de leur oppression. C’est pourtant un aspect qui est souvent banalisé, parfois par les femmes elles-mêmes. C’est ainsi que dans leur discours, les travailleuses interviewées ne font pas directement référence à leur emploi du temps. Elles disent surtout qu’elles sont très fatiguées ou que le travail leur prend tout leur temps. Ici, plus qu’une banalisation, il s’agit d’une réelle difficulté à évaluer le temps de travail dans le service ou le travail domestique. Il leur est difficile d’associer un temps à chaque tâche, aussi parce les tâches elles-mêmes sont difficiles à évaluer. Parfois elles font plusieurs tâches en même temps. Tous les jours ne s’organisent pas de la même manière, ce qui rend difficile à la fois l’évaluation des tâches quotidiennes et du temps. D’une maison à une autre, l’organisation est différente, et tout dépend de l’expertise des travailleuses et de l’équipement des maisons. Le temps de travail, comme les tâches d’ailleurs, dépend grandement du statut de la travailleuse, s’il est vrai qu’a priori les nounous travaillent plus longtemps que les auxiliaires de vie pour adultes. Cela dépend aussi du contrat de travail, selon qu’il soit à durée indéterminée (CDI) ou un simple remplacement. Comme dans les entretiens ces femmes avaient du mal à faire émerger spontanément des données sur leur temps, je voulais leur proposer de décrire leur temps dans un outil, par exemple un tableau, un calendrier. Mais cet outil a été finalement rarement utilisé compte tenu des contextes de recueil des données (espace non adapté à l’écriture, temps restreint pour la discussion). D’autres fois, certaines femmes jugeaient que c’était une perte de temps que d’écrire sur le temps alors qu’on pouvait tout simplement en parler. D’où une difficulté méthodologique pour cerner le temps de travail qui pourtant reste un aspect déterminant dans cette recherche. Ici, je reprendrai uniquement quelques informations qui reviennent dans les entretiens comme la dépendance dans la stabilité, la surcharge et la conciliation service domestique et travail domestique.
D’abord, le temps de travail des femmes dépend grandement des besoins des familles, indépendamment de ce qui est formellement déterminé dans les contrats ou prescrit par la convention collective. Comme l’ont expliqué les patronnes françaises interviewées, les employeur-euse-s cherchent des travailleuses stables. Cela impose non seulement des sacrifices au niveau des horaires journalières mais aussi de se définir durablement dans ce travail que les travailleuses rêvent pourtant de quitter. Kouzin parle des demandes des parents face aux nounous : « Ces gens-là n’aiment pas avoir à changer tout le temps de nounou. Pour eux, c’est trois ans… C’est comme si tu prends un enfant qui a environ 2 ou 6 mois et tu t’en occupes jusqu’à ce qu’il rentre à l’école ». Keli aussi parle de cette stabilité recherchée même par les personnes âgées qui préfèrent garder leur employeuses dès qu’elles sont satisfaites de leur prestation. Cette stabilité, même dans le déclassement, est appréciée par les travailleuses interviewées qui peuvent alors définir d’autres espaces de stabilité dans leur vie.
Mais, cette stabilité se fait dans la dépendance. Tout dépend grandement de la vie familiale des employeurs-euses. S’ils font d’autres enfants, la nounou reste un peu plus longtemps, mais dès que l’enfant à 3 ans et rentre à la maternelle, la nounou doit à nouveau rechercher un emploi. Quand les enfants rentrent à la maternelle, certains parents proposent alors à la nounou de travailler à mi-temps. Mais en général, les nounous préfèrent partir, comme l’explique Kouzin :
« Plusieurs personnes changent de travail chaque trois ans, ce qui est le cas pour moi. Parfois, chaque trois ans, je suis obligée de prendre une nouvelle famille. Pourquoi ? Parce que nous cherchons toujours un travail à plein temps. Parce que quand tu es dans une famille, trois ans après, c’est sûr qu’il te demandera de passer à mi-temps. Parce que la situation a changé, euh… c’est en fonction de l’âge de l’enfant. On n’a plus le même nombre d’heures. Les patronNEs n’ont plus besoin de quelqu’un pour toute la journée. Donc, parfois euh… un inconvénient à la fois pour la nounou et l’employeur-e ».
D’autres femmes présentent cela comme la face ingrate de ce travail. La nounou indispensable devient tout d’un coup inutile. Ces femmes se voient alors comme des pièces échangeables, remplaçables, jetables, ce qui rend parfois les ruptures de contrat difficiles. Le pire c’est que les enfants qui les considéraient comme leur maman les oublient après, regrette une interviewée.
La dépendance est donc l’un des grands inconvénients du service domestique. Dans la prise en charge des adultes aussi, car si la personne soignée meurt, la soignante n’a plus de travail. Même dans l’hôtellerie, le temps de travail dépend des clients. Vanya explique que quand ils sont nombreux à quitter tard leur chambre (peu avant 12h), les femmes de chambre n’ont pas le temps de réaliser leurs tâches.
Les travailleuses sont surchargées. Certes elles préfèrent travailler que de rester oisives et de laisser au découragement le temps de les envahir. Elles disent que le travail, comme les entretiens pour cette recherche d’ailleurs, leur permet de ne pas passer leur temps à ruminer leurs problèmes. Mais ce n’est pas uniquement le temps de l’ennui qui est comblé par le travail. Il ne leur reste du temps pour rien d’autre à côté du travail. Laurette, en 2011, garde plusieurs enfants chez elle. Je l’observe à l’heure du déjeuner. Pendant qu’elle mange un peu et avant même de finir son plat, elle se déplace pour faire plein de choses comme attraper les fruits pour préparer le jus, s’occuper de son mari à qui elle sert à manger, s’assurer qu’en tant qu’invitée je sois bien servie, surveiller les enfants à qui elle essaie de donner à manger en même temps, etc. Entre 9h et 14h, elle s’est assise à un seul moment, pour faire dormir un bébé sur ses genoux. Elle travaille jusqu’à 19h parfois et fait de temps en temps d’autres activités économiques le soir. En 2007, elle me disait : « Il n’y a pas de sommeil pour moi ! ». En 2011, c’était encore pire.
Le temps pour soi est presqu’inexistant. On aurait pu croire qu’elles n’ont jamais vraiment de repos, ou qu’en se reposant, elles ont encore quelques choses à faire, ne serait-ce que surveiller les activités des personnes dépendantes. C’est ainsi que Adelina Miranda (2003) déclare que certaines femmes du secteur domestique ont des difficultés à séparer le temps de travail du temps de repos. Elles n’ont presque pas de loisir. Laurette explique : « Je n’ai pas de loisir, non ! Mon loisir c’est de rester là à regarder la télé. Alors que, en Haïti, j’allais m’évader au cinéma. Je regardais le film deux fois de suite, et parfois j’allais même dans une autre salle pour une troisième séance. ? ».
La particularité du cas de Laurette est aussi qu’elle réalise dans le même espace (sa maison) à la fois le service domestique et le travail domestique. Giampino (2000) explique que ce mode de garde incarne le compromis entre le modèle familial et la professionnalisation de l’accueil des enfants. Il y a continuellement entrecroisement des deux et le risque d’invisibilisat ion des deux. Sa famille peut lui demander d’être plus présente pour elle puisqu’elle est à la maison, de même que les parents peuvent croire qu’elle ne s’occupe pas entièrement de leurs enfants puisqu’elle fait aussi son travail domestique. En 2007, sa journée de travail commençait avant sept heures. Elle s’occupait alors de tous les membres de la famille — particulièrement sa cadette, « en tant que mère », dit-elle — jusqu’à leur coucher. Elle se chargeait des travaux de la maison toute la journée, et du bébé de quatre mois qu’elle gardait pendant environ dix heures.
En 2011, elle n’a plus ses enfants à la maison mais s’occupe de plusieurs enfants à des horaires décalés. Parfois, même le samedi et le dimanche, selon la demande des parents et en raison de ses besoins économiques, elle se rend disponible.
Ce surinvestissement des migrantes au travail expliquent leur faible participation à des activités collectives. Certaines ne trouvaient pas du temps pour les rencontres en groupe organisées dans le cadre de cette recherche. Pourtant, toutes celles qui venaient voulaient transformer ces groupes en une association. L’absence de cette catégorie de travailleuses dans des syndicats ou des collectifs de travail peut donc s’expliquer par leur surinvestissement temporel dans le service domestique. Keli relate : « Moi, je donne un coup de main parfois mais je ne suis inscrite dans aucune organisation. J’ai déjà suffisamment de fardeau. Je ne prends aucun autre engagement ». Pour sa part, Kouzin développe :
« Bon c’est la première fois que… Très souvent je me dis que j’ai beaucoup d’associations qui m’invitent à des rencontres, mais je n’y vais jamais. Alors que je sais que dans ces associations il y a des débats, des sujets que les gens développent, une série de point de vue, un ensemble de connaissances que tu peux acquérir, au niveau des lois, des démarches pour résoudre certains problèmes, etc. Tu peux aller dans ce type de réunion et tu apprends de nouvelles choses. Donc,… Mais toujours je pense à mes enfants, ce qui fait que je ne fais que partir au travail, rentrer, manger, … Ah ah ah !
-Mais nous, on n’est pas une association…
-C’est le fait que,… Tu vois ? Pour aller à l’association, tu dois te déplacer ah ah ah !
-Alors qu’ici c’est moi qui vient chez toi.
-Mais je vais le faire. Je pense que… Oui, cette recherche est très instructive pour moi, ce qui est très bien aussi ».
Ici encore, on doit regarder également les facteurs sociaux, comme le propose Fillieule (2003), et pas que l’intentionnalité dans l’analyse de l’implication des individus dans la mobilisation collective. Quand on considère le contexte relationnel (Fillieule, 2003), on se rend compte que le temps n’explique pas tout. Pour la plupart, ces femmes participent régulièrement à des activités religieuses, intègrent les chorales et les groupes de femmes de ces églises de la communauté haïtienne de Paris. Le réseau relationnel de ces femmes leur permet-il de fréquenter par exemple les associations féministes ? Par ailleurs, se sentiraient-elles reconnues dans ces espaces où elles fréquenteraient des patronnes ? Des associations comme celles décrites par Faure et Thin (2009) leur sembleraient plus adaptées, même si se poserait une fois de plus la question du temps.
Le manque de temps semble tout excuser. Elles se plaignent toutes de l’épuisement physique et psychique causé par ces nombreuses heures de travail. Ces travaux intensifs continus, si on les regroupe, durent tout le temps, vingt quatre heures sur vingt quatre, sept jours sur sept, tous les jours de l’année. Dans ce travail stable où tout dépend des besoins des familles, les femmes sont ainsi surchargées, ce qui pose pour elles aussi la question de la conciliation famille-travail.
Ici encore, on est face à une imbrication complexe des différentes temporalités (Lapeyre, 2005). Et dans bien des cas, il s’agit plus qu’une « double journée », puisqu’elles doivent aussi s’investir dans des activités de leur communauté (à l’église par exemple). Mais finalement, c’est le temps professionnel qui prend le dessus sur le reste. C’est comme si elles n’avaient pas d’activités personnelles, pas de repos, pas de sommeil, pas de vie familiale, qu’elles vivent ou non avec leurs enfants ou un compagnon. Le care et particulièrement la garde d’enfant est très prenant. Plusieurs femmes expliquent comment il leur était impossible de garder des enfants en étant parallèlement mères, ce qui rejoint les propos de Carby (2008) et Glenn (1992) qui expliquent que le service domestique laisse aux femmes peu de temps pour leurs propres enfants. Keli raconte qu’elle devait garder des enfants 11h tous les jours ouvrables, ce qui l’a forcé à changer de métier, à s’occuper plutôt des personnes âgées. Une autre femme explique comment, épuisée au travail, elle ne pouvait plus reprendre avec son bébé gardé à la crèche toutes les activités qu’elle venait de faire avec le bébé qu’elle gardait. Son enfant réclamait son attention, et elle se fâchait tant elle était épuisée. Finalement, elle a préféré travailler dans l’hôtellerie. Même en trouvant un mode de garde pour leur propre enfant (la crèche par exemple), ces femmes épuisées dans leur rôle de nounou n’arrivent donc pas à concilier leur vie professionnelle et leur vie familiale. Les parents le savent aussi. Voilà pourquoi ils préfèrent les femmes seules, sans attache familiale, que Kouzin appelle des « nounous solos ». Cela rappelle l’idée d’appropriation telle qu’elle a été définie par Guillaumin (1978). Ici, cette appropriation se fait entre femmes, à cause des rapports sociaux de classe, de race et Nord/Sud.
Les nounous solos apportent une plus-value aux familles. Kouzin explique que la première question des parents c’est toujours : « Est-ce que vous avez des enfants et quel âge ont-ils ? ». Puis ils demandent à la nounou si elle est mariée. Ce type de question est mal venu lors d’un entretien d’embauche dans le travail non-domestique. Les questions sur les enfants sont même interdites pour éviter la discrimination des « mères ». Mais ces mères à leur tour les posent à leur nounou lors de l’entretien d’embauche. Les réponses à ces questions leur permettent de savoir si leur nounou sera stable au travail, ce qui leur permettrait d’être stables à leur travail. Elles se protègent de la violence des supérieurs en étant violentes face à leurs subalternes. Tout cela prouve aussi le traitement différentiel qui existe entre le secteur domestique et le non-domestique, traitement différentiel qui marque d’ailleurs les études féministes qui par exemple posent la question de la conciliation uniquement pour les mères qui travaillent dans le travail non-domestique et non pour les femmes qu’elles emploient pour leur travail domestique.
La « nounou solo » n’a pas d’enfants à bas âge et n’a pas de compagnon dans sa maison. Kouzin expose :
« Elles disent qu’avec la nounou solo elles ont tous les avantages. Parce que la nounou solo sait qu’elle est seule. Elle sera ponctuelle dans son travail car elle a besoin du travail. Elle viendra travailler, ne ratera aucun jour, parce qu’elle sait qu’elle est seule, qu’elle est obligée de faire face à une série de besoins. (…) Très souvent, ça c’est leur préférence. Si trois nounous se présentent, ils choisissent celle qui a des enfants… Mais celle qui a des enfants, attention, pas des enfants petits hein ! Parce que quand tu as des enfants petits ils ne… Parce qu’ils disent que l’enfant peut tomber malade donc tu peux devoir t’absenter. Ce sont les femmes qui ont des enfants grands et qui vivent seules. A ce moment là tu as de grands enfants et tu es seule, et ils disent que cette personne ne va pas faire d’enfant, parce que souvent ils n’aiment pas ça. Comme pour presque tous les employeurs. Mais surtout dans le cadre de la garde d’enfant. Quand ils voient que leur nounou est enceinte, c’est le plus gros problème qu’ils pourraient avoir. Non seulement il y a le congé maternité, le prix, mais ils savent que pendant cette période, ils doivent trouver une personne, employer une autre personne. C’est le premier inconvénient ».
Keli comme tant d’autres expliquent avec rancoeur comment ces patronnes qu’elles aident à gérer grossesse et enfantement, se fâchent quand elles-mêmes elles sont enceintes. Pour elles, c’est une manière de leur enlever le droit d’avoir une vie elles aussi, d’être femmes ou mères. Une nounou haïtienne m’explique comment elle s’est occupée des quatre enfants d’une femme patronne et particulièrement des trois derniers dès leur naissance. Mais quand elle a annoncé à cette patronne qu’elle est enceinte, cette dernière a trouvé qu’elle ne le devrait pas puisque cela dérange ses plans de garde pour ses propres enfants.
Il existe ici pas mal de contradictions dans la représentation de « la nounou solo ». Elle doit avoir des enfants, ce qui prouve ses expériences auprès des enfants (et rassure sur le fait qu’elle ne tombera pas enceinte pendant son contrat), et en même temps, elle ne doit pas les avoir à charge. S’ils sont grands, ou si une grand-mère peut les garder comme l’explique Madame Aix, tant mieux. Quand les enfants restent en Haïti (à cause notamment des processus injustes de regroupement familial), tant mieux pour les familles françaises, mieux encore que si par chance, la nounou trouve une place en crèche pour son jeune enfant. Pour répondre à la crise de la reproduction, la France a besoin de ces femmes mais pas de leur famille. Or, c’est aussi parce que les liens de famille restent sacrés pour les Français-e-s que l’externalisation est aussi importante. L’intention des familles françaises en ayant recours à l’externalisation n’est certainement pas de nuire au bien-être familial des migrantes. Pourtant, la disponibilité de cette main d’œuvre de care qui aide à renforcer les liens familiaux au Nord se construit aussi au détriment des liens familiaux au/du Sud.
L’autre contradiction est que, en même temps la nounou doit être mariée, ce qui prouve qu’elle croit au mythe de « la famille normale », ce qui prouve qu’elle est honnête comme on le verra avec Madame Aix, et en même temps, si elle ne vit pas au jour le jour avec son mari, c’est encore mieux. Le divorce, la séparation, la difficulté de faire rentrer par le regroupement familial le mari, la relation amoureuse sans cohabitation, tout cela qui arrive assez souvent dans les parcours racontés dans ma recherche conforte les familles françaises. Ces contradictions sont au cœur des paradoxes de l’égalité, puisque tout ce qui correspond au rêve des employeuses (femmes blanches, moins pauvres et Françaises), doit manquer aux employées (femmes non-blanches, migrantes pauvres). C’est ce paradoxe là qui fait marcher le système, rend les patronnes disponibles pour le marché du travail et autant que possible pour leur vie familiale, tandis qu’il rend les travailleuses haïtiennes disponibles pour le service domestique et indisponibles pour leur famille. Cette indisponibilité familiale des migrantes constitue les « coûts cachés » à la fois sociaux, humains et psychologiques de la mondialisation (Benería, 2010 ; Devi, Isaksen et Hochschild, 2010 ; Mozère, 2010). Pour la survie de leur famille restée au Sud, ces migrantes utilisent elles aussi une main-d'œuvre féminine de remplacement, comme le montre Del Castillo (2003). Dans cette substitution, le genre est alors reproduit, concluent Morokvasic (2010) et Benería (2010). Pourtant ce n’est pas être essentialiste, ni familialiste que de se demander qui s’occupe des personnes dépendantes de la famille des travailleuses du care. C’est uniquement les considérer comme des personnes humaines comme les autres, comme des femmes, des mères, des êtres habités par les mêmes émotions que les autres, que ces émotions soient bonnes ou mauvaises.
S’il est important de poser la question de la conciliation pour ces patronnes qui s’investissent dans le travail non-domestique, ces patronnes semblent difficilement considérer la question de la conciliation pour leur employées. Toujours pour s’assurer de la disponibilité totale de leur employées, les patronnes n’hésitent pas à violer leur intimité comme on le verra dans le cas de Madame Aix. Pour Kouzin elles posent des « questions vraiment déplacées ». « Vous vivez seule ? », lui demande-t-elles systématiquement. Si son téléphone sonne, on lui demande si c’est son compagnon, ce que reprennent aussi les enfants. « C’est ton amoureux ? », lui questionnent ces enfants. Elle commente : « Bon, je pense que…, il y a toujours des limites, tu comprends, entre employé et employeur. (…) J’essaie de limiter parce que ces gens là, très souvent ils ne connaissent pas leur limite, et au fur et à mesure que tu leur racontes ta vie, ils vont essayer…, ils vont fouiller, rechercher, chercher à en savoir plus. Tu me comprends ? ». Parfois elle répond et d’autres fois non. Il y a aussi les évènements qu’elle ne peut cacher, comme le séisme du 12 janvier en Haïti, et qui introduit dans la relation de travail des conversations qu’elle aurait préféré éviter, renchérit-elle.
Les fouilles visent aussi à s’assurer que les projets des nounous vont dans le sens de l’intérêt des familles. Kouzin continue :
« Puis, elles veulent toujours savoir ce que tu aimerais faire. Est-ce que tu aimerais faire autre chose après. Est-ce que tu voudrais continuer à travailler dans la garde d’enfant. Est-ce que tu as des enfants ici…toutes ces choses pour voir, pour cerner…, tu me comprends ? Ensuite pour voir ta disponibilité, pour être certains de t’avoir à n’importe quel moment (…) Donc c’est à toi de savoir, de savoir… tu vois ?..., avec toute ta gentillesse, de savoir comment leur faire sentir que, voilà, c’est la limite, voilà ! Tu me comprends ? Leur dire : ça c’est la limite, des trucs comme ça. Cela est tellement vrai que toutes les familles sont toujours…, toutes les familles où j’ai travaillé ont toujours ce même petit problème. La patronne veut toujours que tu sois à sa disposition, que tu n’aies rien d’autre à faire. A ce moment là, elles sont contentes ! Ah ah ah ! Qu’elles puissent te trouver à n’importe quelle heure, à n’importe quel moment ».
Ces patronnes demandent trop, déplorent les travailleuses questionnées. Ce trop est peut-être le minimum pour les patronnes mais représentent l’extrême pour ces travailleuses à qui on semble demander « tout ». Kouzin dit qu’elles demandent des travailleuses tout ce qu’elles peuvent donner, le plus qu’elles peuvent, plus qu’elles n’en peuvent. Certaines Haïtiennes comme Keli assimile cette disponibilité complète demandée ou imposée à de l’esclavage ou au racisme. Elle affirme : « Ils restent avec la même mentalité. Donc ils pensent constamment…, que toi tu es encore…, que le Noir est une bête de somme, pour faire tous les travaux à leur place, (...) Ils gardent toujours la même mentalité. Tu es esclave, tu es Noir, Tu es esclave, tu ne sais rien », dit Keli. Kouzin hésite mais n’en dénonce pas moins cette attitude :
« En fait, dans toutes les familles où j’ai été, donc euh… Je ne veux pas dire que le problème est une question de…pour ne pas mettre les choses à un niveau trop élevé... (…) Je n’arrive pas à trouver le mot exact pour te décrire cela. Tu as toujours de très bons rapports avec elles. Sauf que si par hasard il se passe quelque chose d’anormal où, plus qu’un simple retard, un jour tu ne peux pas venir, ou tu as un gros problème qui te porterait à leur demander une semaine de congé sans solde. Alors, très souvent certaines choses se cassent. (…) Les choses ne sont plus pareilles qu’avant, il se peut que vous n’ayez plus le même rapport par la suite. (…). C’est que très souvent, les gens pensent que, ils voudraient que tu sois…, esclave n’est pas le mot. Si je dis esclave, c’est trop… Esclave n’est pas le terme… Que tu sois "à leur disposition"! Voilà ! ».
Ici, les demandes exagérées semblent être plus importantes dans un type de travail que dans d’autres. La garde d’enfant est particulièrement exigeante en ce sens, ce qui porte certaines à s’occuper plutôt de personnes adultes. Mais avec les adultes aussi, les exigences inhumaines existent. Une femme raconte au groupe comment après s’être rendue disponible matin et soir, pendant plusieurs années, auprès d’une femme malade et handicapée, elle a été violemment licenciée quand elle a pris un congé maladie. Les soignantes n’ont pas le droit d’être malades.
Ces travailleuses de care qui doivent être disponibles pour le soin des autres sont donc « punies » quand elles ont elles-mêmes besoin de soin, ce qui porte à croire que leur existence est réduite à leur vie au travail. Elles sont donc considérées uniquement comme des travailleuses, des corps-objets sans besoin, des aspirateurs comme le dit Fabienne. Cette réduction des migrantEs à leur force de travail a été analysée par Sayad (2006) et rappelle le procesus de chosification décrit par Césaire (1995). Eu égard à la conciliation, elles ne sont pas considérées comme des personnes par les employeur-e-s. Et dans le discours féministes en général, elles ne sont pas considérées comme des « femmes ». La preuve est qu’on ne pose la question de la conciliation travailfamille que pour celles qui travaillent dans le secteur non-domestique, qui restent les seules à qui s’adressent les discours féministes qui analysent la division sexuelle du travail en regardant uniquement la « double journée ». La double journée est alors considérée comme un double investissement dans le travail domestique et le travail non-domestique. Tout se passe de telle sorte que quand on analyse l’égalité professionnelle pour les femmes on ne les regarde pas, et quand on parle d’elles (femmes migrantes pauvres et racisées qui s’activent dans le service domestique), on ne regarde que leur vie de travailleuses. Leur vie personnelle ou familiale est occultée. En reprenant Mathieu (1987) Moujoud (2007) critique le double phénomène d’invisibilisation/survisibilisation des femmes migrantes qui semble s’appliquer à ces femmes haïtiennes également. Et en paraphrasant bell hooks (2008), on peut se demander : « Ne sont-elles pas des femmes ? ».
L’analyse de la conciliation service domestique/travail domestique doit prendre en compte leur double journée dans le domestique qui représente pour elles un « double déclassement »(105). Les femmes haïtiennes sont déclassées non seulement parce qu’elles doivent désormais s’investir dans le service domestique, mais aussi parce qu’elles doivent, dans leur propre maison, se charger de certaines tâches domestiques dont elles ne s’occupaient pas en Haïti. Laurette raconte : « Les enfants me disent : ‘En Haïti, on était riche, ici, on est devenu très très pauvre. En Haïti, on avait beaucoup de servantes, alors qu’ici, maman, c’est toi la servante’. Tu comprends ? Tu comprends ? Parce que c’est moi qui fait la cuisine, c’est moi qui fait la lessive, c’est moi qui fait le repassage, c’est moi qui… etc. ». Elle avait trois servantes en Haïti (une pour la cuisine, une pour le ménage et la lessive, et une pour les enfants), et pour elle c’est aussi "déclassant" de faire du travail domestique chez soi.
Double journée dans le domestique, double déclassement, et double pénibilité, d’autant plus qu’à cause de la division sexuelle du travail, ces femmes vivant seules ou avec un compagnon portent la quasi-totalité de l’épuisante responsabilité domestique. Laurette utilise la formule essentialiste « En tant que mère » pour expliquer tout le travail de soin qu’elle doit donner à ses propres enfants, après avoir fini de prendre soin des enfants des autres. Ces responsabilités familiales l’enferment encore plus dans le service domestique au sens où, selon elle, elle pourrait trouver un travail plus valorisant dans une ville si elle ne devait pas rester auprès de son enfant. Elle décrit alors tout ce qu’elle doit faire pour sa fille et finalement conclut qu’elle ne peut pas changer de lieu d’habitation : « Si je ne suis pas là, comme elle n’est pas encore responsable, elle aime traîner avec des amies, se promener dans les rues, elle aime aller chez ses amies. Donc si je ne la freine pas, si je ne suis pas là pour établir un peu les limites, elle deviendra… elle deviendra une vagabonde (…). Ok ? Elle ira de porte en porte, elle traînera, on dira qu’elle est une ‘sans-famille’. ». Or la possibilité de partir avec sa fille lui semble encore plus inimaginable car elle n’aurait pas le temps de s’en occuper quand elle rentre du travail, ajoute-t-elle.
Aux yeux des autres, ces mères « absentes » passent facilement pour des femmes sans souci pour leurs enfants, comme l’explique (Glenn, 1992). Pourtant, malgré les difficultés réelles de conciliation, ces femmes refusent d’abandonner le rêve d’être présentes pour leurs enfants, ce qui les porte d’ailleurs à parfois changer de métier. Mais le plus souvent, il leur est difficile d’être aussi présentes qu’elles le voudraient, ce qui laisse la place à un abandon symbolique. Surtout quand elles sont seules dans la prise en charge matérielle de leurs enfants qu’elles ne veulent pas abandonner matériellement, elles les abandonnent symboliquement en ne leur consacrant pas suffisamment de temps (Joseph, 2006). Ce sentiment d’abandon peut être ressenti à la fois par les mères et par les enfants, en France ou en Haïti. « Loin du 16e », les enfants des nounous sont délaissés, peu suivis dans leur scolarité, somme toute « mal-élevés » ou « maltraités ». Pourtant, dans leur travail de garde d’enfant, chaque geste peut leur rappeler leurs propres enfants qu’elles auraient abandonnés. La garde d’enfant est un métier qui amplifie le sentiment de culpabilité des nounous, pour des raisons objectives (le trop de temps investi au travail qui diminue le temps consacré à la vie familiale), et des raisons subjectives (la relation avec un enfant qui rappelle le sien, qui leur rappelle qu’elles sont mères, voire mères absentes). La culpabilité s’accroît encore dans ce contexte qu’elles jugent parfois culpabilisant, où on leur demande de couver les enfants encore plus que dans les coutumes haïtiennes. Vanya déplore cette obligation de ne pas les laisser seuls : « En Haïti, tu penses que les enfants ne resteraient pas seuls ? Ils resteraient, oui ! C’est parce que les enfants ici sont trop dorlotés que ça arrive. (…) En Haïti, l’enfant de 6 ans s’occupe de toi ! Comment peux-tu ici attendre qu’il ait douze ans avant de le laisser tout seul ? ». Et plus elles sont des travailleuses solos, plus le poids du double déclassement leur semble important. Toutefois, Keli relativise en notant que de toute façon, les compagnons se surinvestissent au travail, ce qui fait que leur présence dans le couple ne change en rien les fardeaux domestiques des femmes.
Leur mari est le patron de leur travail domestique. D’abord, elles doivent se mettre au service de leur mari, qu’ils soient malades ou en bonne santé. Laurette critique la division sexuelle du travail mais continue à se soumettre aux besoins de son mari qui, visiblement, s’implique peu dans le domestique. Rares sont les femmes haïtiennes qui se disaient satisfaites de l’implication de leur compagnon (Haïtiens ou Français) dans les responsabilités familiales, et dans ces rares cas, la satisfaction touchait plus l’apport du mari au budget familial. Keli, comme les autres, présente alors les hommes haïtiens comme étant particulièrement machistes/sexistes. Ils rentrent trop tard, ou restent assis devant la télé, alors que les devoirs des enfants ne sont pas faits, en attendant leur femme qui rentre tard et doit alors préparer le dîner. En plus, dit-elle, ils attendent que les femmes couchent les enfants pour leur demander du service sexuel. « Les femmes haïtiennes sont toujours fatiguées », se plaignent-ils. Keli qui, comme des interviewées en Haïti, présente l’acte sexuel comme un travail, argumente que si les femmes sont toujours trop fatiguées pour faire l’amour, c’est parce que leur mari ne les aide pas au travail domestique. Cela fait penser à Caroline Hirt (2007) qui fait le lien entre la baisse de désir sexuel et la fatigue chez les femmes.
La plupart de femmes interviewées vivent dans des « maisons sans hommes ». Soit elles n’ont pas de partenaire ou elles ne partagent pas le même toit que leur compagnon. Elles doivent ainsi tout assumer, toutes seules, dit Vanya :
« On travaille, on élève nos enfants, on n’a pas de temps pour nous. Et ça il faut être vraiment fort pour le supporter. De sortir le matin, d’emmener les enfants à l’école, d’aller les chercher, c’est à vous de les emmener au ciné, c’est à vous d’aller aux réunions de parents, c’est à vous de les emmener à l’hôpital, c’est à nous de faire tout, tout, tout. C’est pour ça que je dis : ‘on n’as plus d’ vie !’. On n’a plus d’ vie ici ».
De plus, leur surinvestissement dans le service domestique qui permet aux patronnes françaises de faire famille normale les empêche de s’investir dans une relation conjugale « épanouissante ». Cela s’ajoute aux ‘scènes de ménage’ créées par la division sexuelle du travail dans leur vie où l’externalisation est impossible. Par ailleurs, ces travailleuses haïtiennes qui vivent « seules » sont aussi, dans bien des cas, des épouses de familles transnationales. Soit le compagnon est bloqué en Haïti dans un processus de regroupement familial qui n’aboutit pas(106), soit les compagnons fuient le déclassement professionnel en France laissant ainsi leur femme seule faces aux responsabilités domestiques et familiales. Keli reproche à son mari d’avoir fait passer sa réussite professionnelle en Haïti avant leur vie familiale. Les hommes du Sud supporteraient moins le déclassement que les femmes du Sud, dit aussi Laurette. Et si on ne peut pas leur reprocher de fuir le déclassement, on doit pointer du doigt la division sexuelle du travail qui tâche leur geste : ils repartent seuls en Haïti laissant les enfants à leur mère. En restant ici malgré le déclassement, les femmes haïtiennes aident leur patronne française à sauver leur couple rongé lui aussi par la division sexuelle du travail. Mais n’ayant pas accès à l’externalisation, ces travailleuses ne peuvent pas sauver leur propre couple. Ici encore, les paradoxes de l’égalité s’expriment dans l’externalisation qui permet de maintenir l’harmonie dans le couple même si, comme le dit Kergoat (2005), elle n’agit nullement sur les rapports sociaux de sexe ou la division sexuelle du travail. Ces femmes vivent donc seules, pour la plupart, et c’est leur manière de lutter contre l’hétéro-patriarcat. Les femmes haïtiennes n’ont pas le temps d’aller dans des réunions ou manifestations. Mais ces femmes « non-militantes » cassent l’harmonie dans leur couple en s’opposant à la division sexuelle du travail. Vivre seule devient ainsi une manière de lutter, même si elles peuvent souffrir de ne pas pouvoir répondre à cette exigence hétéropatriarcale de l’harmonie dans le couple qu’elles ont aussi intériorisée. A ce niveau, leur démarche n’est pas bien différente de celle des narratrices haïtiennes. Mais alors que ces dernières font leur choix pour éviter la polyandrie/maternité en série ou à défaut de pouvoir trouver un homme qui aide économiquement, les migrantes en France habitent seules quand fait défaut l’apport du compagnon à la conciliation (soit il ne peut pas payer les frais de l’externalisation ou il ne partage pas les tâches). Et à ce niveau, comme les femmes en Haïti, ces migrantes qui cherchent à concilier se réfèrent à une méthode toute traditionnelle : l’utilisation des grand-mères comme substitut.
Ces grands-mères s’activent auprès enfants des migrantes, soit en Haïti où ces enfants restent bloqués, soit en France où ces migrantes mères se surinvestissent dans le domestique. Même quand les enfants naissent au Nord, parfois les mères sont obligées de les envoyer à leur grand-mère pour pouvoir s’adonner au service domestique au Nord. Or, la substitution par la famille a aussi un prix. Le coût de la mondialisation est alors élevé, soit pour les migrantes qui se plaignent de devoir envoyer tout leur argent au pays d’origine, soit pour les grand-mères qui craignent de devenir mères à nouveau. Et en France, les grands-mères qui rêvaient pourtant de visiter la France et de profiter de leurs petits-enfants, se disent déçues de la solitude en France, et déçues du douloureux passage d’un travail même informel en Haïti vers le domestique ou le care au service de leurs filles et petits-enfants. Vanya veut que sa mère vienne, même si elle sait que ce sera difficile pour cette grand-mère : « Elle continue à s’investir dans le commerce, mais elle peut venir. (…) Elle va s’ennuyer ici, mais c’est l’un ou l’autre, hein ? Soit tu restes en Haïti dans l’insécurité, sans sécurité sociale, quand tu es malade tu dépenses ; soit tu viens ici et tu ne peux pas te promener ! ». Et dans ce cas aussi, comme le dit Vanya, si la mère n’a pas de mari, tant mieux. Manman 2 est ainsi le rêve des migrantes en proie aux difficultés de conciliation, même s’il n’est pas celui des grand-mères qui, pour faire le bonheur de leur fille, doivent s’accommoder de certains « malheurs » (la fin de la vie professionnelle, la solitude, etc.). Et dans les familles où il n’y a ni la présence des pères ni celle des grand-mères, c’est parfois aux enfants de travailler.
Comme la division sexuelle du travail assigne les mères au travail domestique, les enfants l’intériorisent et participent peu au travail domestique. Or, les migrantes ont besoin de leur aide pour concilier. Ce marché divisé et mondialisé ne repose pas uniquement sur l’exploitation des femmes migrantes du Sud dans le service domestique, ni uniquement sur l’exploitation des enfants dans le domestique en Haïti, mais aussi sur l’exploitation directe ou indirecte des enfants de migrantes dans le travail domestique au Nord. C’est comme si les enfants partageaient le déclassement de leur mère. A ses enfants qui lui disent : « En Haïti, on avait beaucoup de servantes, et puis ici, maman, c’est toi la servante », Laurette répond : « Ok. Et bien chéri, je ne serai pas la seule servante. Que tout le monde participe aux travaux ! ». Mais les enfants ne coopèrent pas toujours, ce qui tourmente Laurette. Ils ne comprennent pas forcément la demande de ces femmes. Comme les autres femmes de la famille (élargie) des migrantes, les filles sont très sollicitées, encore à cause de la division sexuelle du travail. Plusieurs migrantes se plaignent du manque d’investissement de leur fille, et les filles écoutées dénoncent le fait de s’activer comme des restavèk à la place de leur mère absente. Comme dans les familles pauvres en Haïti (Joseph, 2006), quand il n’y a pas d’argent pour externaliser, les filles deviennent des restavèk au service de leur mère (les pères étant souvent absents) et de leurs frères. Tout cela crée des tensions en plus dans la relation mère-fille (Joseph, 2006).
Ces migrantes qui ne trouvent pas souvent une place en crèche embauchent une autre femme haïtienne. Les travailleuses domestiques exploitées trouvent alors elles aussi d’autre personne plus exploitée à exploiter. Si leur salaire de travailleuse domestique est maigre, ce qu’elles paient à leur « employée » est encore plus maigre. Si leur horaire est plus important que celui de leur patronne française, plus important encore l’est alors celui qu’elles proposent à leur employée. Keli qui refuse de se qualifier comme patronnes dans ce cas-ci, dit que la personne en face n’est pas véritablement une « employée ». C’est juste une personne qui lui rend un « service », et qu’elle remercie en fonction de son faible moyen. Cela rappelle bien le discours des patronnes pauvres en Haïti. Il s’agit souvent d’une sans-papière rendue corvéable à cause des impasses administratives. Les conditions de travail de ces femmes sont encore plus déplorables que celles de ces migrantes-patronnes, tandis que la relation de travail n’est pas forcément meilleure. Mais ici, ce serait instrumentaliser les rapports de race que de dire que ces patronnes pauvres sont pires que les patronnes moins-pauvres, françaises par exemple. Ce serait ignorer ici les rapports de classe notamment qui font que, à cause de la dévalorisation matérielle du service domestique ces patronnes haïtiennes ont moins les moyens économiques de payer leur employée. De plus, une femme haïtienne a parfois moins les moyens administratifs de déclarer son employée auprès de l’URSSAF. Pourtant, de même qu’en Haïti on dit que les femmes pauvres sont les plus méchantes patronnes, en France on dit que les HaïtienNEs sont plus méchant-e-s que les Français-e-s.
(105) Ce concept est aussi utilisé dans un tout autre sens par Vincent de Gaulejac (1987) pour comprendre La névrose de classe. Dans mon mémoire de master (Joseph, 2007), il était construit en référence à la « double journée » des femmes qui, ici, se passe dans le cadre du déclassement à la fois dans le travail domestique et dans le service domestique.
(106) Ici, il faut dénoncer la discrimination par les politiques migratoires qui produisent ou renforcent l’existence des familles transnationales.