Christine Delphy (2002) explique que, dans le travail domestique, ce n’est pas la tâche qui constitue le principal facteur d’oppression des femmes mais la gratuité. Mais si on se focalise uniquement sur la gratuité, il est difficile d’analyser l’organisation et les divisions de ce travail, et pire, on invisibilise le service domestique. J’analyse la tâche dans mes recherches sur le service domestique, parce que les femmes interviewées insistent là-dessus, même si elles n’arrivent pas à établir des descriptions exhaustives des tâches. L’analyse du « faire » permet d’appréhender le contenu du travail et ainsi d’aborder son aspect matériel (le tangible, le palpable…) qui est considérable et qui, à côté du relationnel, concrétise les rapports sociaux.
Dans ma recherche en France comme en Haïti, j’ai remarqué la difficulté des femmes à mettre des mots sur les tâches jugées trop banales, et pas suffisamment dignes de curiosité. Tout en reconnaissant que le travail domestique et le service domestique constituent de véritable travaux et méritant d’être valorisés, ces femmes pensaient parfois que tout le monde savait en quoi cela constituait et s’étonnaient devant l’intérêt que je portais à une description détaillée de ces travaux. De plus, comme certaines recherches l’ont démontré, c’est difficile de décrire ces tâches voire de les délimiter (Miranda, 2003). Ici, je ne reprendrai pas des définitions générales des statuts que comportent le service domestique, d’autant plus que ces définitions correspondent peu au travail réellement effectué. Je tenterai de regrouper certains statuts et d’en présenter le contenu en fonction de ce que racontent les interlocutrices. Ces femmes avaient des statuts différents. Le statut de nounou, de « garde d’enfant » comme elles le disent, d’assistante maternelle, de baby-sitter ou de « sorties d’école » seront présenté dans la rubrique sur le care.
J’ai rencontré une ancienne femme de chambre qui est devenue gouvernante dans son hôtel et qui présente cette ascension comme un vrai « reclassement ». Cette femme insiste plus sur son ressenti face à cette mobilité et sur son parcours de lutte que sur ses fonctions et tâches. Vanya présente ce statut comme son projet.
Le statut de gouvernante est le plus apprécié, même s’il est physiquement pénible aussi, dit Kouzin. Les jours où elle travaille comme gouvernante, elle doit préparer la salle à manger qui doit être prête à 9h. Elle nettoie les tables, passe l’aspirateur dans environ 200 mètres carrés, passe la cireuse pour polir le plancher en bois. Pour cette dernière tâche, elle doit d’abord réaliser ce grand effort physique qui est de mettre la cire dans ce gros appareil, changer le disque, etc. ajoute-t-elle. L’appareil vibre et fait briller, explique cette femme qui juge que c’est un travail d’homme, tant il est pénible. Puis elle met la table, y installe les couverts pour chacune des 28 femmes âgées de la résidence. Elle insiste sur le fait que ce n’est pas « comme chez nous en Haïti» au sens où en France on utilise plus d’ustensiles (trois assiettes dont une pour l’entrée ou la salade, une pour le plat principal, une pour le dessert). Keli aussi insiste sur cette manière bien compliquée de faire la table et sur son impact sur la quantité de pièces de vaisselle à laver. La gouvernante doit aussi préparer des plateaux pour les dames qui mangent dans leur chambre. C’est aussi cette gouvernante qui coordonne l’équipe au moment du repas, coordonne donc l’accueil des dames, le service de table, etc. Cette tâche est assez intéressante, surtout quand il s’agit des grands jours où il faut non seulement décorer la salle à manger mais aussi accueillir les visiteur-euse-s de ces personnes âgées.
Mais fort souvent, et quand elle ne le voudrait pas, elle a la fonction d’agente polyvalente dans cette maison de retraite, et la tâche consiste surtout à nettoyer. Elle prend l’ascenseur avec son lourd chariot rempli de produits de nettoyage. Elle doit alors « faire » trois studios, en une heure chacune. Elle y fait le ménage et insiste sur le dépoussiérage. Elle nettoie partout, y compris le dessous des lits qui sont changés par l’auxiliaire de vie de préférence. Elle fait ainsi trois salles de bain. Ici elle ne donne aucun détail sur les tâches à accomplir. Tout cela doit être fini à midi et elle prend alors 10 minutes pour se changer, prendre un bain si elle le veut, et changer la blouse verte du ménage contre une blouse bleue qui convient au service de table. C’est encore un travail pénible que de servir les dames, dit-elle. Il y a une agente polyvalente par table, et elle doit alors servir six dames. Elle signale le va-et-vient entre la cuisine et la table, sans préciser si elle doit aussi aider certaines personnes âgées à manger. Après le repas, elle doit nettoyer la cuisine et faire cette importante vaisselle. Elle apprécie moins le statut d’agente polyvalente, assez pénible et dévalorisé dans l’institution. Elle trouve parfois qu’on lui demande de s’y adonner comme si elle n’était bonne qu’à ça, ce qu’elle explique par le racisme de la directrice. Le service domestique institutionnel n’est pas exempt des rapports sociaux (Glenn, 1992), même si certaines femmes la préfèrent au ménage chez les particuliers. Une interviewée, Grix, a fait le ménage dans une école, mais les autres travaillent plutôt chez les particuliers, à part Vanya qui travaille à l’hôtel.
Vanya est « femme de chambre », ce qui est bien différent de « femme de ménage », précise cette femme qui établit une hiérarchie entre ces statuts. Son travail consiste à faire les lits, essuyer les tables, préparer les plateaux, passer l’aspirateur, nettoyer les W-C, dit-elle. Il faut tirer le drap, sans se préoccuper du désordre de la chambre, des linges qui traînent par terre ou sur le lit. On ne change pas les draps s’ils ne sont pas sales. Le plus difficile c’est le changement de la housse de couette, travail qu’on fait à chaque départ. Dans les toilettes qu’on nettoie rapidement avec des produits assez puissants qu’on ne frotte pas, elle change les serviettes, et au besoin le savon et le shampoing, « et c’est tout ! », dit-elle pour préciser que ce n’est pas difficile. Puis il faut faire la table (et ranger le salon s’il y en a), ce qui revient à essuyer les meubles, à placer thé, café, gâteau, sucre, tasse, cuillère dans le plateau qu’on essuie préalablement et qu’on vérifie pour déterminer ce qui manque. Au total, elle doit faire 16 chambres par jour et en 4 heures, ce qui ne lui donne que 15minutes pour chaque chambre. Le plus souvent, les employées n’arrivent pas à tout accomplir en moins de 6 voire 7h, surtout quand il y a plusieurs départs. Les « jour de recouche » sont donc moins pénibles. Quelque soit le temps qu’elles mettent à faire les chambre, elles sont payées 4 heures. Mais il arrive qu’elles fassent aussi quelques chambres en plus. Quelques-unes vont même jusqu’à faire 26 chambres par jour. Cela est alors considéré comme des heures supplémentaires, et le salaire est calculé en considérant 15 minutes par chambre en plus, soit une heure payée pour 4 chambres. Ce qui la fatigue dans ce travail est le fait d’être incessamment en mouvement comme le va-et-vient continuel entre le chariot de nettoyage qui reste dans le couloir et la chambre. C’est l’expérience acquise, plus que la formation selon Vanya, qui permet de réduire ces fatigants mouvements. Vanya a tendance à nier la pénibilité de ce travail et à traiter de paresseuses les femmes haïtiennes qui s’en pleignent. Pourtant, cette femme dit parallèlement : « ici en France le travail est dur. C’est dur le travail. Tu peux rentrer chez toi et ne pas pouvoir bouger ton dos. (…) Moi je travaille à l’Hôtel, je sais ce que je suis en train de subir ». Elle rêve de travailler dans les grands hôtels où, dit-elle, les conditions de travail sont meilleures. « Mais pour aller dans les grands hôtels, il faut passer par les petits », affirme-t-elle. Vanya parle aussi de l’ambiance dans ce rare secteur domestique où il existe un collectif de travail. La relation horizontale est féminisée, à cause des rapports sociaux de sexe, même si, à en croire Glucksman (2010) et Ito (2010), les hommes intègrent de plus en plus le marché du service domestique et du care. Elles prennent le café ensemble entre collègues, blaguent, se donnent un coup de main, etc. « Le travail est dur. Si nous ne rigolons pas, nous mourrons », argumente Vanya. L’ambiance entre collègue est déterminante et conditionne même le poids du travail. Elle m’explique un jour qu’elle est restée plus longtemps au travail à cause d’une mésentente avec une collègue. Plus tard, elle explique comment un conflit avec une « collègue arabe » la dégoûte de ce travail. Pourtant au début, elle affirmait ceci : « C’est surtout là où se trouvent les Haïtiens qu’on se prend la tête. Les gens d’autres nationalité ne se prennent pas la tête ». Rappelons que le travail de service domestique institutionnel (TSDI) est aussi l’objet d’une division raciale/ethnique (Glenn, 1992) et internationale. Cette division est en partie intériorisée par certaines femmes de chambres, elles qui sont pourtant en bas de la hiérarchie dans cette division. Cette intériorisation détruit la bonne ambiance de travail, en poussant ces femmes à rejeter soit les autres femmes de chambre (les Arabes ici, et dans d’autres entretiens les Africaines), soit les compatriotes haïtiennes (jugées paresseuses ici, ou trop soumises et médisantes par d’autres interviewées).
La plupart des femmes haïtiennes questionnées ont travaillé dans la prise en charge des adultes qui sont parfois malades ou handicapées mais souvent âgées. Elles citent alors leurs différents statuts : aide à domicile, auxiliaire de vie, assistante de vie, etc., mais il s’agit quasiment des mêmes tâches, décrites de la même façon par ces femmes. Dans la maison de retraite, Kouzin travaille aussi comme auxiliaire de vie, ce qui la porte à faire les lits dans 4 étages. Elle ne parle pas du soin du corps des dames, ni d’un quelconque accompagnement psychosociologique. En général les femmes haïtiennes questionnées n’ont pas à charge le soin du corps des personnes. Parfois elles les aident à s’habiller, ou elles font le lit. Le soin du corps revient plutôt aux aides-soignantes ou infirmières. Mais dans la plupart des cas, les personnes soignées demandent elles-mêmes que ce soient ces femmes haïtiennes qui s’occupent de leur toilette. Elles se disent plus à l’aise, ce qui témoigne de leur lien avec ces travailleuses, même si cela constitue du travail en plus pour ces employées. Et dans tout les cas, leur « compagnie » est demandée. Elles doivent écouter, parler, conseiller, consoler, ce qui confère une dimension psychologique significative à ce travail, comme le démontrent certaines recherches sur le care (Glenn, 1992). En effet, en plus de prendre en charge, elles sont souvent appelées à « prendre en compte » (Niewiadomski, 2008) ces personnes. Par ailleurs, elles doivent aider les personnes dans l’organisation et la gestion du quotidien, y compris dans les démarches administratives à domicile ou à l’extérieur. Elles doivent parfois leur faire de la lecture et commenter avec elles les textes, comme le disent certaines qui y voient un moyen de faire preuve de leur savoir. « A ce moment-là, elles voient que tu n’es pas bête ! », affirme Keli. Elles parlent très peu d’accompagnement au jeu qui est pourtant au centre de la prise en charge des enfants. Elles vont aussi au restaurant, une occasion pour ces travailleuses de fréquenter de grands établissements, de manger de bons plats, de bien se remplir le ventre disent Keli et Zanmi en éclatant de rire. Parfois, leur présence dérange le public raciste de ces grands restaurants qui font des remarques que même ces employeur-euse-s blanches critiquent. Les travailleuses accompagnent aussi les personnes soignées en vacances, ce qui représente une aubaine pour le tourisme, dit une migrante. Pour les tâches plus habituelles, il faut aussi faire les courses et les ranger, toujours préparer le repas et souvent aider les personnes à manger voire leur mettre le repas à la bouche. Une femme explique comment il faut alors être patiente et encourager ces personnes qui peuvent se sentir triste face à leur dépendance infantilisante. Elle dit accomplir cette tâche avec tact, respect et joie, puisque ça lui rappelle ses propres parents qu’elle a soignés en Haïti. C’est ce transfert qui, même s’il la porte aux larmes, l’aide à aimer son travail et à se sentir utile, contrairement à d’autres femmes qui le fuient par dégoût pour le sale. Il s’agit d’une liste trop peu exhaustive des tâches à accomplir dans la prise en charge de ces personnes, car le plus souvent, les travailleuses haïtiennes recrutées auprès de ces personnes font tout, à part les soins médicaux. Il n’y a quasiment jamais de femme de ménage, ce qui les porte régulièrement à nettoyer, « comme si c’était chez moi », dit Keli qui justifie son geste par l’obligation de fidéliser le client, seul et dans le besoin, souligne-t-elle. Elles lavent, essuient, rangent, font les W-C et parfois, plus rarement, le grand nettoyage occasionnel. Elles font aussi la vaisselle, la lessive et le nettoyage. Elles deviennent ainsi des « femmes toutes mains » voire des « bonnes à tout faire », contrairement à ce que les interviewées en Haïti pensent de la division technique du service domestique en France. Ces migrantes critiquent vertement le surplus de travail (les extras) et méprisent certains statuts comme employées de maison ou femmes de ménage qui leur rappelle les bonnes en Haïti.
Peu de femmes interviewées travaillent comme femme de ménage chez les particuliers. Le ménage constitue pourtant le premier pas de quasiment toutes ces femmes à leur arrivée en France. Mais comme elles dévalorisent particulièrement ce travail, elles le quittent dès que possible. Elles sont ne pas seulement choquées par l’aspect « sale » de la tâche, mais surtout par la difficulté de vivre cette honte dans une relation hiérarchique avec quelqu’un. Vanya par exemple supporte de nettoyer à l’hôtel mais pas la maison des femmes françaises, dit-elle. « Je préfère mourir ! », déclare-t-elle. Fabienne résume ce travail par des mots qui expriment à la fois la saleté et la relation inégalitaire du travail : « nettoyer les chiottes des Françaises ». Le clean (Devetter et Rousseau, 2011), surtout quand il est exercé dans le cadre de la relation de particulier à particulier, représente pour les narratrices le travail le plus rabaissant. Keli elle aussi intériorise la dévalorisation particulière de ce travail et affirme, sans rabaisser les femmes qui font ce travail et tout en reconnaissant que c’est un travail comme un autre, qu’elle n’accepterait jamais de le faire elle-même. En ce qui concerne Kouzin, qui a commencé dans ce travail en France, elle explique comment ses amies s’étonnaient de sa capacité à faire face à cette abjection avec courage, sans laisser son statut plus valorisé en Haïti l’empêcher de gagner sa vie. Le contradictoire dans son parcours c’est que, comme toutes les autres, elle s’attendait à trouver un autre type de travail, et pourtant elle déclare qu’on lui avait dit que dans la migration vers le Nord, c’est souvent ce travail que font les femmes haïtiennes. Ce paradoxe est fréquent dans le récit des femmes, et on pourrait se demander pourquoi, tout en se disant que « c’est toujours comme ça » (donc pout tout le monde), elles ont toutes cru qu’elles s’en sortiraient autrement.
Les travailleuses expliquent qu’elles effectuent plus de tâches que ce qui est décrit dans le contrat. Les femmes haïtiennes se laissent prendre dans ce piège, nous dit Kouzin. Une nounou interviewée explique comment à côté du fait de s’occuper des enfants, de faire le va-et-vient entre la maison et la crèche et l’école, de nettoyer leur environnement immédiat, de leur préparer le déjeuner, elle s’occupe aussi du ménage une fois par semaine. Elle fait alors les W-C, précise-t-elle. En effet, dans beaucoup de cas, l’embauche d’une travailleuse du care pour le soin d’un enfant, d’une personne âgée, malade ou handicapée, ne s’accompagne pas de l’embauche d’une femme de ménage. Dans ces cas-là, le care et le clean se confondent au-delà de ce qui est décrit dans le contrat ou de ce qui est légalement payé, comme l’analyse Ibos (2008). Cette nounou devait fort souvent en plus préparer le dîner. Elle présente ce travail comme un extra, mais le range dans le cadre d’une main solidaire offerte à la patronne qui est débordée par la double journée. « Je l’aide un peu », dit-elle avant d’ajouter que ce n’est pas difficile. Le surplus de travail présenté comme de la solidarité est assez présent dans les entretiens avec les travailleuses domestiques, en France comme en Haïti d’ailleurs. En plus de la solidarité, il s’agit aussi de s’acheter la gratitude des patronnes pour garder son travail.
« Les Haïtiennes laissent passer beaucoup de choses », dit Kouzin à propos des extras. « Les Haïtiennes, de par leur éducation, boudent mais ne disent rien », critique-t-elle. « Par exemple si dans le contrat tu n’avais pas à préparer à manger… cela peut arriver une fois que la patronne…. tout le monde peut avoir des difficultés, être en retard, etc., mais toi tu n’avais pas à faire à manger dans le contrat. Une première fois elle te dit de faire à manger tu le fais. Une deuxième fois tu le fais. Une troisième fois… Cela devient une habitude ! », affirme Kouzin. Il faut les arrêter dès le début, disent ces femmes dans les entretiens individuels et en groupe. Sauf que peu d’entre elles arrivent à mettre en pratique cette règle. Elle reproche à ces patronnes de faire passer ce surplus de travail extorqué comme un cadeau qu’on leur fait, ou de faire passer ce à quoi elles ont droit — les congés payés par exemple — pour une faveur. Keli, elle, s’est ouvertement opposée dès le début. A cette patronne qui lui demande, en tant que nounou, de faire la vaisselle de la veille, elle dit : « Je ne suis pas votre femme de ménage ! ». Sauf que pour avoir osé arrêter l’abus dès le départ, elle a été licenciée. Le cas de ces femmes montre encore une fois qu’il ne suffit pas de comprendre ou de critiquer sa situation — ce qui correspond pourtant à agir sur la face mentale de la domination — si on n’a pas la capacité (matérielle) d’agir.
La tâche est présentée par les interviewées comme l’une des principales facettes du déclassement. Le contact avec le sale dans la réalisation du travail produit le dégoût En s’appuyant sur Bataille (1974) ou Brébant (1984), on peut soutenir que l’incapacité de s’écarter de l’abjection de ces boulots provoque le sentiment de honte. Dans le service domestique, les tâches tachent par la saleté qu’elles doivent effacer sur les objets ou les corps. Nettoyer, enlever les tâches, effacer les traces, éliminer la saleté, tous ces aspects du clean dévalorisent le travail en soi et aussi les personnes qui l’accomplissent. Vanya critique le peu de souci des clientEs à l’hôtel pour la propreté des chambres, ce qui selon elle représente un manque d’égard pour les femmes de chambre qui, en plus, voient leur charge de travail augmenter. Elle ajoute que « Les femmes sont plus malpropres dans les chambres d’hôtel que les hommes ». Cette travailleuse, visiblement, supporte moins la saleté quand elle vient des femmes, ce qu’on trouve aussi dans le discours d’autres travailleuses comme Fabienne. Ce n’est pas tant la malpropreté des femmes ou leur moindre respect envers les personnes qui nettoient, mais la division sexuelle du travail, cette manière d’assigner la responsabilité du propre aux femmes, qui rend les travailleuses plus exigeantes envers les clientes comparativement aux clients. Ces patronnes qui ont les moyens de l’externalisation grâce à leur place dans les rapports sociaux de classe et de race, oublient qu’elles sont elles aussi des femmes. Et c’est pourquoi Vanya refuse de travailler « chez elles », même si elle doit se confronter à leur mépris à l’hôtel. Elle tient quand même à relever la nuance et demande à la gouvernante de la rappeler à une cliente malpropre et malpolie : « Dites pour moi à cette dame qu’ici travaillent des femmes de chambre et non des femmes de ménage ».
En fait, les travailleuses expriment une hiérarchisation des tâches au coeur même de ces activités dévalorisées. Par exemple, elles font la différence entre le travail de nettoyage souvent plus dévalorisé et le travail de care, même si ce travail de prise en charge de la personne peut être jugé plus « dégoûtant » par certaines interviewées. Le clean est très rabaissant selon Laurette qui, comme Fabienne, emploie l’expression « nettoyer les W-C» au lieu de dire « faire le ménage ». Cette assistante maternelle agréée ne trouvant pas d’enfant à garder, a recherché un travail de nettoyage qui représentait pour elle le déclassement le plus profond : « Je dis nettoyer les W-C pour parler de ce qui est le plus…rabaissant, le plus sale ».
Le comble du déclassement, pour la plupart des interviewées, y compris Kouzin et Vanya, c’est donc de faire le clean. Pour Keli, cette déchéance est inadmissible : « Je n’aime pas faire le ménage chez les autres. C’est déjà assez humiliant, tu comprends ? Je ne dirai pas ça en public, tu comprends ? Toute personne est une personne, toute personne est… c’est l’argent, on le gagne comme on peut. Mais moi-même, je ne veux pas faire ça ». Or, comme on l’a vu plus haut, le clean peut aussi faire partie du care où les travailleuses sont souvent obligées de faire plus que ce qui est défini dans leur contrat. Ce clean extorqué dans le care dépasse le fait de s’occuper de l’environnement immédiat de la personne soignée. Une patronne lui a ainsi laissé la charge de la vaisselle utilisée la veille par ses convives. Keli exprime avec exaspération :
« Elle a fini de faire la fête avec ses invités et maintenant, elle a sa petite boniche qui vient le lendemain pour faire sa vaisselle. Je suis rentrée dans la cuisine, j’ai vu tout le tas d’assiettes…. […] Dans ces cas là, comme elles savent que leur petite boniche va venir, elles utilisent une assiette pour la salade, une pour le plat principal, une petite assiette pour le dessert, et le tas d’assiette monte comme ça. Et elle écrit sur un bout de papier que je dois faire la vaisselle. J’ai pris le papier, j’ai écrit au verso : ‘Appelle… si vous avez besoin d’une femme de ménage, appelle l’association pour lui demander une femme de ménage. Je ne suis pas votre femme de ménage !’ ».
Ici, Keli se fâche non seulement pour ce surplus de travail imposé comme si elle était corvéable à merci, mais aussi — et peut-être surtout — pour le type de travail en extra qui a été demandé, un travail qu’elle jugeait déjà humiliant. La dévalorisation sociale du clean qui est à la fois matérielle et symbolique est ainsi intériorisée par les travailleuses elles-mêmes, ce qui rend leur déclassement encore plus insupportable. Le sentiment de honte s’associe ainsi au sentiment d’humiliation. Le sentiment d’humiliation analysé par Taboada Léonetti (1994), pourrait porter ces femmes à ne pas se sentir responsable de leur déclassement. Alors que la honte pousse quelques-unes à cacher leur statut professionnel à leur famille en Haïti, à leurs enfants, à leurs amies. Cette honte peut aussi les empêcher de participer à des actions collectives qui viseraient pourtant à combattre la dévalorisation de ce travail. En outre, la honte face au clean ne provient pas uniquement de la dévalorisation que ce travail subit en France mais aussi de cette dévalorisation du clean en Haïti. Autant dire que dans le déclassement, la honte est de devoir faire ce qui est méprisé non seulement par les autres mais aussi par soi-même, non seulement dans le pays d’accueil mais aussi dans le pays d’origine.
Le clean consiste à enlever les traces (la saleté), dans un travail qui ne laisse pas de trace (où la reconnaissance fait défaut). En plus, c’est un travail subalterne délégué par les moins discriminéEs aux plus discriminéEs. La relation de substitution et les rapports sociaux qui définissent le clean participent aussi à le rendre dévalorisant. Dans le service domestique, la dévalorisation ne provient pas tant du fait de la proximité avec « la merde » en soi, mais surtout du fait de devoir se charger de « la merde » de l’Autre. En mettant ainsi la relation verticale au cœur de la dévalorisation du clean, ces travailleuses condamnent la substitution, l’externalisation en soi. Laura Oso Casas (2002), écrit ceci : « Même celles qui étaient maîtresses de maison perçoivent leur travail d’employées domestiques en Espagne comme un pas en arrière dans l’échelle sociale : tandis que nettoyer leur propre foyer est considéré comme « naturel », ramasser « la poussière d’autrui» induit une dévalorisation sociale » (p.290). Laurette met le fait de travailler « chez les autres » au plus bas niveau de la hiérarchie du travail : « …pour moi, dans ma tête, ma déchéance était si profonde que si j’avais trouvé à faire le ménage, chez quelqu’un, préparer la nourriture pour les autres,… faire n’importe quoi pour gagner ma vie, je l’aurais fait ». Fabienne condamne le fait de « nettoyer les chiottes des françaises » ou de « changer les couches des bébés des Françaises ». Et ici, l’Autre, l’image de l’oppression, c’est « la Française », et non son mari, encore un aspect où la relation verticale est présentée dans la déresponsabilisation complète des hommes patrons du Nord. Cet aspect qu’on rencontre aussi chez les travailleuses domestiques à Port-au-Prince sera aussi approfondi plus tard dans l’analyse des relations de travail dans le domestique en France. C’est cette confrontation directe qui fait que dans le service domestique institutionnel, le clean paraît moins dévalorisant, comme l’exprime d’ailleurs Vanya. Dans l’hôtellerie il existe peu de contact entre les prestataires et les bénéficiaires du clean. Même s’il s’agit encore de la crasse de l’Autre, la dévalorisation est plus « supportable » puisque l’Autre est invisible, et la travailleuse dévalorisée peu rester invisible pour l’Autre. De Gaulejac (1996) montre l’importance du regard dévalorisant de l’Autre dans le sentiment de honte. Or ce regard invalidant est aussi celui des dominantEs. Christophe André et François LeLord (1999) définissent trois composantes de l’estime de soi : « Qui suis-je ? », « Quelle est ma valeur ? », et « Comment est-ce que je me situe par rapport aux autres ? ». Ils ajoutent que le troisième élément est crucial. Dans le service domestique qui fait baisser la tête, ce n’est pas que le corps qui est sali. La dévalorisation du « faire » touche aussi l’ « être ». Le travail dévalorisé est dévalorisant. Fabienne affirme à propos de la dévalorisation : « Des fois, on ne vit pas ça mal. Mais, pas moi ».
On a vu que même si dans la réalité les travailleuses de care font tout, le fait de leur donner un statut spécifique qui porte à croire à une spécialisation des tâches reste une grande différence avec la réalité haïtienne. Kouzin explique ainsi que la « garde d’enfant » comme statut professionnel spécifique ne fait pas partie de notre culture : « Bon, quand j’étais en Haïti, je ne pensais même pas que c’était faisable.... La garde d’enfant, je sais que cela ne rentre pas dans notre culture. Mais j’ai toujours entendu que, quand tu viens ici [en France], que tu aies fais des études ou pas, dès que tu viens ici, soit tu fais …le ménage ou tu… gardes des enfants ».
Kouzin qui travaille aussi en maison de retraite, garde des enfants depuis plusieurs années. Dès le début de nos échanges, elle insiste sur l’aspect légal du travail de nounou, en différenciant aussi le travail selon que l’on est engagée en sous-traitance par une agence ou dans le cadre d’un contrat de particulier à particulier. Elle analyse longuement les avantages et inconvénients de chacun de ces deux types de contrat soit pour les patronnes ou pour les travailleuses migrantes. Elle parle alors de la rémunération qui paraît plus avantageuses à la fois pour les parents et les nounous dans le contrat entre particuliers, mais de certains services comme le remplacement en cas d’absence de la nounou qui rendent les agences avantageuses. Et si dans les agences la valorisation de l’effort des nounous se fait par des primes (primes pour la ponctualité ou l’assiduité par exemple), dans le contrat entre particuliers, c’est la gratitude qui en plus peut s’exprimer avec maternalisme. Les agences proposent aussi la valorisation du métier en insistant sur les qualifications, les compétences, le nombre d’années d’expérience, etc. Cela explique que les primo-migrantes ont de moins en moins accès aux agences qui pourtant pourrait représenter un cadre de travail plus sécurisant pour elles.
Au début, Kouzin faisait des sorties d’écoles, après elle est devenue nounou à plein temps (10 heures par jour) pour ensuite retravailler à temps partiel en faisant à nouveau les sorties d’école. Elle s’est occupée des bébés et aussi de grands enfants qu’elle préfère. Mais quand un nouveau-né arrive dans une famille, la nounou n’a pas le choix, dit Kouzin. Elle s’occupe souvent de plusieurs enfants et reste en moyenne trois ans dans chaque famille, le temps que le bébé ait l’âge d’aller à la maternelle. Cela montre comment dans le care, les conditions de travail des migrantes (temps, tâches, rémunération, etc.) dépendent plus des besoins des employeuses ou personnes soignées que des intérêts des travailleuses. Le travail de care dépend fortement des âges de la vie et des évènements qui les marquent suivant les sociétés. En France, il s’agit par exemple de la naissance, la reprise du travail par les mères, l’entrée à la crèche ou à l’école, la maladies/accidents, la vieillesse, la mort. Cette flexibilisation/instabilité extrême des conditions de travail laissent peu de marge de manœuvre aux travailleuses.
Contrairement à Kouzin, Laurette s’attarde surtout sur les tâches en analysant le care. En 2011, elle travaillait déjà depuis 8 ans comme assistante maternelle agrée attachée au RAM (Réseau des Assistantes Maternelles) de son petit village. Au début, après deux ans sans travail malgré son agrément, elle a trouvé un seul enfant à garder. Elle a alors développé toute une technique de charme pour attirer les parents qui, à cause de ce qu’elle qualifie de racisme, ne l’ont pas engagée. Elle sortait régulièrement avec l’enfant et déclarait régulièrement aux personnes curieuses : « Je suis assistante maternelle. Je garde des enfants ». Mais, c’est la publicité des premiers parents qui lui vaudra de nouveaux enfants. Avec le temps, certaines personnes qui observent de près ses méthodes l’ont engagée. Elle éprouve une grande fierté en racontant ces comportements de parents qui lui ont témoigné de la reconnaissance. En 2011, elle gardait trois enfants chez elle toute la journée. Mais elle en récupérait d’autres après la sortie d’école et les gardait jusqu’au retour du travail des parents (vers 19h). D’autres enfants venaient uniquement le week-end, ou quand, étant malades, l’école ne voulaient pas les garder. Cela toujours en fonction des évènements de la vie des parents, Laurette gardait ou pas les enfants, était payée ou pas. Par exemple, quand deux mamans étaient à nouveau enceintes, elle avait espéré des enfants en plus et à temps plein. Mais dans ce petit bourg comme elle le dit, les femmes enceintes restent parfois chez elles et reprennent alors sous leur garde les enfants. Tout se passe de telle sorte que le nombre d’enfant gardé d’un mois à un autre, d’une semaine à une autre, soit fortement variable et dépende très peu de cette nounou qui pourtant, à cause de ses besoins pécuniaires, offrait une disponibilité extrême. Au total, neuf (9) enfants sont gardés par cette femme, mais en fonction des situations. Les salaires aussi varient selon les parents qui, eux, exercent des professions ou ont des statuts différents : fonctionnaires, professions libérales, salariés dans le privé (agriculture, commerce, industrie), ou travailleurs indépendants. Hommes et femmes ont une profession et « travaillent ». Et le rapport de cette nounou avec les parents dépend aussi des conditions de vie dans la zone, soit dans le bourg de Laurette ou le lieu de résidence des parents. Les femmes semblent travailler plus proche de leur maison que les hommes. Et dans ce bourg où il n’y a pas de transports publics, les hommes se déplacent en voiture pour aller travailler, et se chargent donc de déposer les enfants ou de les reprendre le soir. Les hommes sont assez présents dans la relation de travail dans le cas de Laurette qui reste pourtant plus proche des femmes, dit-elle. Et tout en considérant le fait que les salaires sont moins élevés en province qu’en région parisienne, cette nounou gagne moins que ses collègues, à cause du racisme, expliquait-elle en 2007. Tout en gardant 9 enfants, elle n’avait même pas 1000 euros par mois, se plaignait-elle.
Pour questionner Laurette, j’ai séjourné plusieurs jours chez elle en 2007 et 2011. Et en 2011, j’ai pu observer ses journées en tant qu’épouse, mère et assistante maternelle. Cela m’a permis de voir de plus près certains aspects du care, même si ma présence et ma participation change forcément son cadre de travail et ainsi la situation même que j’observais. Par exemple, ma présence chez elle changeait le comportement des enfants. Certains jouaient la séduction tandis que d’autres affichaient une timidité non-habituelle. Ma présence chez cette femme augmentait sa charge de travail, même si j’ai essayé de l’aider. Et le fait de lui demander de me parler pendant qu’elle travaillait restait une grande exigence au sens où elle devait à la fois se concentrer sur moi et rester attentive et vigilante avec les enfants.
La journée de travail de cette femme commence avant mon réveil, et c’est l’arrivée d’un premier parent qui m’a réveillée. Je passe après la journée avec elle et les trois enfants présents. Le plus grand qui a 4 ans est présent parce qu’il est malade et n’est donc pas accepté à l’école. Il restera jusqu’à 16h30. Le deuxième qui a trois ans restera jusqu’à 13h, à la fin de la journée de travail de sa mère. Et la maman de la petite de 10 mois viendra la chercher à 19h. Un autre enfant viendra aussi vers 16h30 pour attendre sa maman jusqu’à 19h, en somme j’ai donc passé plus de 10h dans cette ambiance de travail.
J’ai noté les mouvements incessants de cette femme qui devait réagir aux gestes de ces enfants qui colonisent toute la maison, heureusement bien sécurisée (barrières pour les portes, fermetures adaptées pour les fenêtres, protège-prises, etc.). Ils ne restent pas souvent dans la chambre où ils peuvent par exemple faire la sieste, poser leurs affaires, ranger les jouets, etc. Ils touchent à tout et distribuent leurs jouets dans toute la pièce qui est aussi le salon de la nounou. La plus petite de 10 mois joue avec les lingettes qu’elle jette au grand regret de la nounou. Cette femme discute avec moi et tente en vain de surveiller les enfants qui sont particulièrement excités. De temps en temps, elle est obligée de suspendre ses propos pour parler aux enfants. De plus, elle doit de temps à autre consoler des enfants qui pleurent. Parfois les enfants se font mal, il faut alors les soulager et les consoler. Elle chante : « Que ça me fait mal, que ça me fait mal ! », pour calmer le petit qui se fait un bobo. D’autres fois les enfants se battent. Elle doit alors gérer les conflits, surtout entre les deux aînés. Parfois, elle doit aussi s’arrêter pour jouer avec eux, faire des grimaces pour les faire rire. Les enfants présentent toute sorte de demandes et veulent toute son attention. Parfois, un enfant s’accroche à elle, tandis qu’un autre essaie de jouer sur ses genoux. Souvent, la petite ne veut que sa Nounou, ce qui fait que je ne peux pas forcément l’aider. Un enfant s’endort dans ses bras. Parfois elle en garde un sur elle pour l’empêcher de se battre contre un autre. Un autre ne veut pas manger. Le plus grand qui a le rhume éternue de temps en temps. Parfois elle doit insister parce que l’enfant ne veut pas se moucher. Elle doit quelques fois les réprimander et certaines fois faire preuve d’une grande fermeté en prenant le ton adapté. Nous passons une trentaine de minutes à sortir le plus grand qui s’est enfermé dans les toilettes. Elle était inquiète, angoissée, et cherchait une solution pour le sortir de là, sans le faire paniquer ; tandis qu’il fallait parallèlement s’occuper des deux autres. Après il fallait lui expliquer que ce n’était pas bien de s’enfermer dans les toilettes. « Nounou n’est pas contente du tout ! », lui disait-elle en fronçant les sourcils. En même temps, il faut les féliciter quand ils font une bonne chose, apprécier leurs gestes, se montrer polie devant ces imitateurs et cette imitatrice. Il ne suffit pas de leur demander de dire merci. Il faut qu’elle le leur dise aussi de temps en temps. Bientôt, il a fallu leur préparer à manger. Les enfants ne mangent pas tous la même chose, et tout dépend des exigences de chaque parent. Or certains sont trop exigeants, affirme-t-elle. « Qui veut fromage râpé ? », demande-t-elle à ces petitEs qui répondent ou pas. Après c’est le moment de leur donner à manger, surtout à la petite qui ne veut rien avaler, veut s’asseoir à un endroit très peu adapté à la prise du repas. On lui explique qu’elle peut tomber et se faire mal, mais elle ne veut écouter personne. Le mari de Laurette essaie de la convaincre, mais elle continue ses caprices pendant tout le repas ainsi qu’au moment de la sieste. C’est un enfant particulièrement gâtée, très capricieuse, dit le mari qui la compare avec le premier enfant que Laurette gardait et qui était une petite fille particulièrement gentille. Là, le mari se lance dans un grand discours sur l’éducation des enfants, les attitudes bonnes ou mauvaises des parents, les différents tempéraments des enfants, et aussi sur son histoire personnelle en tant que père. De temps en temps, il parle non seulement des enfants mais se prononce sur la manière dont la nounou se comporte avec eux. Laurette, qui tient absolument à ce que je mange bien même si je lui demande de ne pas s’en faire et que je l’aide un peu au fourneau, doit aussi préparer à manger à son mari qui suit un régime spécial (ce qui lui fait en plus un repas à préparer). Il ne se prépare pas tout seul à manger. C’est aussi Laurette qui s’occupe de lui servir le repas, dans des assiettes différentes, etc. Après, elle s’évertue à faire un jus de fruit. Elle nettoie, mixe, etc. Elle tient à faire son jus de fruit elle-même. Le jus est excellent, mais coûte assez en termes de dépense d’énergie. Je n’ai pas vu cette femme déjeuner. Elle mangera vers 20h.
Vers 13h, pendant ma discussion avec le mari de Laurette, la mère du petit garçon de 3 ans vient le chercher. Elle leur parle de manière sympathique. Elle s’enquiert de la journée du petit et raconte la nuit dernière. Elle parle de l’enfant, du sommeil entrecoupé par des cris, de son apprentissage de la propreté, de son rapport avec ses frères et sœurs, de sa manière d’imiter les adultes, ou de chanter. Elle lui parle en rigolant des premiers gros mots que le petit commence à répéter fièrement. La nounou et son mari commentent tout cela, ce qui fait quelques minutes de conversation, pendant que la nounou prépare l’enfant pour le départ. La maman parle aussi de sa journée de travail, de ses relations avec les clients et même de quelques anecdotes racontées par une cliente que la nounou et son mari connaissent aussi. Finalement, on parle de tout, et pas que des enfants, et pas que du travail. Pendant que cet enfant est sur le départ, les deux autres font la sieste.
Je ne note pas en détail les activités réalisées pendant la sieste des enfants. Mais elle profite de ce moment pour faire un peu le ménage : ranger les objets et les habits qui traînent, replacer les meubles, nettoyer le fauteuil du salon, passer rapidement le balai, etc. Je participe un peu, mais dans la limite de mes faibles connaissances de la place des objets. C’est son premier ménage de la journée. Il y en aura un autre le soir. Et le matin, c’est parfois le mari qui fait un premier ménage avant l’arrivé des enfants.
A un certain moment, je me sens fatiguée et très épuisée après cette journée intense. Je fais une petite pause. Je reviens et j’essaie de parler plus calmement avec la nounou, en reprenant mon carnet, mon magnétophone etc. Le mari est là et participe trop à l’entretien. On sent bien comment sa présence empêche cette femme d’approfondir son désaccord exprimé sur certains aspects concernant leur projet de retraite par exemple. Il apporte des informations importantes, mais sa présence m’empêche d’approfondir certains aspects avec sa femme. L’entretien se termine vite car en plus, le père du plus grand vient le chercher. Il salue sympathiquement la nounou et son mari. Il parle à son fils tout en l’aidant à s’habiller, et prépare son sac. Il discute avec la nounou de la journée de l’enfant, traîne un peu avant de partir. Toute cette phase de discussion (la transcription) qui est pourtant importante représente finalement un travail pour cette nounou qui participe aussi à habiller l’enfant et à faire son sac.
Quelques minutes plus tard, alors que Laurette et moi nous nous apprêtons à aller chercher la fille de cinq ans qui vient pour la sortie d’école, une professeure nous la ramène. Elle vient avec ses dessins qu’elle nous montre. Elle discute un peu avec moi. Elle veut un gâteau. On lui donne une madeleine. La nounou, encore une fois, me reparle de ce que les enfants mangent ou pas, selon leur âge, leur santé, leur goût, le choix des parents, etc. Elle explique comment cette variété génère du travail en plus. Il y a donc toute une série de gestes, incessants et répétitifs, qui constituent le travail de cette femme, travail où service domestique et travail domestique se mélangent dans la maison de cette nounou.
La journée de Laurette est donc très remplie par la prise en charge de ces enfants, et aussi par toutes les responsabilités domestiques qu’elle doit parallèlement assumer. Le statut d’assistante maternelle est sujet de nombreuses réflexions chez Giampino (2000) qui explique qu’il peut être marqué par des inégalités, prendre la forme d’une entraide entre femmes (patronne et employée) ou au contraire l’allure de l’exploitation d’une femme par une autre(103). Mais comme on peut le voir avec Laurette, ce travail peut procurer de la joie aux travailleuses.
Les travailleuses haïtiennes louent certains aspects du care. C’est par exemple, pour Laurette, le fait d’avoir de la compagnie, ne serait-ce que celle des enfants gardés. Dans le soin des adultes, c’est la possibilité de discuter avec les personnes soignées qui, d’après Keli ont besoin, elles aussi, de discuter. Cela permet de casser la grande solitude que connaissent ces travailleuses migrantes en France.
La relation de travail dans le care impose un lien d’attachement entre les migrantes et les personnes soignées. Laurette qui décrit son premier enfant comme une perle dit : « Et même que je regrette qu’elle a grandi ». Cette nounou insiste beaucoup sur l’attachement des enfants à elle, sur « l’amour » partagé entre elle et ces enfants qui pleurent à l’heure du départ ou demandent à passer la voir en dehors des heures de travail. Pour elle, cet amour et le bien-être auprès de ces petits est évident. Les interviewées parlent beaucoup de cet amour qui, selon Kouzin, est particulier chez les travailleuses haïtiennes que d’ailleurs les employeurs préfèreraient. « Les gens aiment toujours les nounous haïtiennes. Tout le monde dit ça », affirme Kouzin. Laurette qui pourtant n’a pas pu avoir des enfants dans son village à cause du racisme, a été choisie parmi toutes les autres par une maman qui insiste sur sa douceur apparente et son calme. Comme d’autres travailleuses haïtiennes, Laurette est souvent décrite comme telle par des patronnes qui, en plus, pensent que « les Haïtiennes sont comme ça ». L’idée de nature qui, dans le racisme notamment, peut porter certains parents à refuser une nounou haïtienne (noire), pousse d’autres à la préférer.
Pour Kouzin, l’attachement provient aussi du fait que enfants et nounous passent beaucoup de temps ensemble, plus encore qu’avec leurs parents, ajoute-t-elle. Et quand en plus une nounou s’occupe d’un enfant dès ses premiers mois, le lien devient encore plus fort. « L’enfant s’habitue à toi. Et dans 80 pour 100 des cas, l’enfant t’appelle maman », explique Kouzin. Il existe un important mécanisme de transfert dans le care. Si, par un « contre-tranfert » (Devereux, 1980), les enfants considèrent les nounous comme leur maman, les nounous les regardent comme leurs enfants. « Parce que les enfants, nous les gardons comme si c’était nos propres enfants. A tel point que les mères sont jalouses », dit Kouzin qui ajoute que cela dépasse le cadre du simple travail. Laurette prétend considérer son premier enfant comme sa propre fille, comme un membre de sa famille. Le familialisme se joue alors sous le mode d’amour, de compassion, de pitié, etc. Cela met du zèle dans la prise en charge, décuple l’abnégation, et peut aussi favoriser les abus de la part patronNEs. Ces employées pensent à leurs propres enfants, enfants dont elles n’ont pas le temps de s’occuper, ou qu’elles n’arrivent pas à faire venir en France. Elles font ainsi pour ces enfants ce qu’elles n’ont pas la chance de faire pour les leurs, ce qui ajoute à leur amour la tristesse, l’envie, voire un sentiment d’injustice. Ce familialisme est aussi de mise dans la prise en charge des personnes âgées. Une interviewée raconte au groupe comment elle pensait à sa propre mère défunte quand elle s’occupait d’une femme française âgée et handicapée. Elle utilisait ces expériences passées pour aider cette patronne. Et face à la souffrance de cette personne, elle se sentait parfois impuissante, ce qui faisait remonter des angoisses passées.
Ces travailleuses se réjouissent de cet attachement même s’il comporte quelques inconvénients. Cela leur permet en plus de se sentir aimée dans un contexte où elles se sentent généralement mal venues. Et l’attachement des personnes soignées leur apporte de la reconnaissance, les fait penser qu’elles sont utiles(104), que leur douloureux déclassement sert finalement à quelque chose. Le « sentiment d’efficacité personnelle » (Albert Bandura, 2002 ; Dujarier, 2005) est primordial dans le développement de la confiance en soi, de l’estime de soi, et donc du rendement au travail. Et la reconnaissance ici est importante, déjà pour ce que cette valeur décrite par Axel Honneth (1992) apporte à l’estime de soi. Et cette valeur au travail, pour Karvar et Rouban (2004), comporte deux aspects : l’identification au statut, et le besoin de gratification. Les deux sont importants dans la vie des femmes où la reconnaissance prend d’ailleurs une proportion particulière, vu la difficulté de se sentir reconnue quand son activité est dévalorisée socialement et compte tenu du sentiment d’inutilité qu’on peut éprouver dans le domestique et le care qui ne sont pas véritablement considérés comme du travail. Plus les parents se montrent satisfaits, plus Laurette apprécie son travail. Se sentir utile accompagne aussi le fait de se sentir « active ». Quelques-unes insistent sur le fait de ne pas avoir à rester tout le temps chez soi, dans la monotonie du quotidien. Il y a une volonté de « travailler » fièrement exprimée, volonté qui a poussé Laurette à se proposer pour du travail gratuit au lieu de « ne rien faire ». Et, en 2007, tout en se plaignant de son trop faible salaire, elle déclare : « Même s’il faut travailler sans être payée, je vais le faire. Car cette enfant a cassé la monotonie de ma journée. C’est une activité. Car je suis restée inactive pendant trop longtemps ».
Ces femmes ne se fixent pas uniquement sur leur déclassement matériel et symbolique mais considèrent également la « chance » de trouver du travail et la joie de se rendre utiles. Les avantages sont multiples dans leur travail. Pour Laurette c’est, comme on l’a vu, la relation épanouissante avec les personnes soignées et leur entourage, la fierté de travailler et la satisfaction face au travail bien fait, le sentiment d’utilité et la fin de la monotonie liée au non-emploi. Pour d’autres comme Vanya, c’est la joie de fréquenter un collectif de travail où les relations se passent sans conflits, où les collègues témoignent de la reconnaissance face à ses compétences. Et dans tous les cas, c’est l’amour, le travail, et aussi la possibilité de gagner sa vie de manière autonome. Même si les travailleuses insistent plus sur la pénibilité du domestique et du care, il est important de reporter ces descriptions positives qu’elles font de leur travail qui, il faut le reconnaître, peut ainsi procurer satisfaction.
La pénibilité est considérable dans le care et le clean. Pourtant, dans le care notamment qui est présenté plus comme une action d’amour que comme un travail, l’usure est invisibilisée. Pour Molinier (2004), le care met les travailleuses face à un réel épuisement et mérite d’être évalué sans enjoliver la réalité. Et comme l’expliquent Moujoud et Falquet (2010), la matérialité de ce travail est constituée de « tâches sales » qu’on devrait considérer.
Comme on l’a vu, la proximité avec le sale et la dévalorisation à la fois matérielle et symbolique du care ou du clean marquent le sentiment de déclassement des travailleuses et constitue en cela une première forme de pénibilité dans ce travail. Deux femmes haïtiennes interviewées affirment avoir laissé leur travail en maison de retraite, malgré leur formation en gériatrie, parce qu’elles ne pouvaient plus continuer, dans la prise en charge des personnes âgées, à s’exposer à un certain niveau de saleté. L’une d’entre elle est devenue femme de chambre, et l’autre a trouvé plus supportable de travailler comme baby-sitter, de changer les enfants plutôt que les adultes. Toutes deux, en insistant sur le fait qu’il ne s’agit nullement de mépriser les personnes âgées, ont voulu visibiliser cet aspect jugé « pénible » dans le travail de soin. Dans cette forme de pénibilité, l’usure est à la fois psychique et physique.
Ces femmes se considèrent davantage comme des bêtes de somme que dans leur travail en Haïti. C’est aussi un des éléments de leur déclassement, le fait de réaliser un travail plus pénible physiquement qu’avant, ou simplement le fait d’être désormais plus dans le manuel que dans l’intellectuel. L’enferment dans le manuel par opposition au travail intellectuel est d’ailleurs l’un des effets des rapports sociaux croisés. Keli critique par exemple l’utilisation du racisme pour assigner les NoirEs au service domestique, ce travail vu comme étant surtout manuel.
Mais, cette pénibilité est parfois déniée par certaines travailleuses, ce qui est d’ailleurs une stratégie pour supporter le déclassement. Tout en disant que c’est un travail comme un autre, Vanya rejette tour à tour les éléments de pénibilité énumérés par d’autres travailleuses dans l’hôtellerie. Elle dit que ce n’est pas plus fatigant que de travailler « dans un bureau », le bureau représentant ici le travail hors-domus, valorisé. « Ce qui est dur, c’est uniquement de faire les chambres », dit cette femme. Or en raison de son statut le fait de « faire les chambres » représente quasiment toute sa responsabilité. Si c’est pénible de faire les chambres, son travail est donc pénible, contrairement à ce que dit cette femme de chambre qui traite de fainéante et de paresseuses les femmes haïtiennes qui se plaignent. Et c’est encore cette femme qui sous-évalue explicitement la pénibilité du travail qui, dans les détails, décrit certains aspects pénibles comme les mouvements incessants (monte-desann) et particulièrement le fait de s’accroupir et de se relever sans cesse (bese-leve) qui met en danger les femmes enceintes notamment. Notons que dans ce travail il y a aussi le port de lourdes charges et l’utilisation de produits d’entretiens très agressifs pour la peau que d’autres femmes décrivent dans les entretiens.
Kouzin, elle, insiste sur la pénibilité de son travail, soit en tant que nounou ou en tant qu’employée remplaçante en maison de retraite. Elle explique avoir durement travaillé en Haïti, mais moins qu’en France. « Ce n’est pas le même rythme », dit-elle en ajoutant aussi la difficulté de cumuler plusieurs boulots mal payés. Elle qui cumule deux emplois actuellement savait en faire quatre à ses débuts en France, ce qui la portait à partir de chez elle à 5h du matin pour ne rentrer qu’à minuit. Elle explique qu’aujourd’hui, son corps ne pourrait plus supporter autant de fatigue. Elle aussi insiste sur les mouvements incessants. Dans la maison de retraite, quand elle travaille comme auxiliaire de vie, elle ne peut pas prendre l’ascenseur qui est alors réservé aux personnes âgées, alors qu’elle travaille sur quatre étages. Ce statut considéré comme étant moins pénible que les autres, devient ainsi très épuisant. Quand elle travaille comme agente polyvalente et qu’elle doit faire plus de 20 chambres, la difficulté c’est aussi de pousser le chariot de nettoyage bien rempli de produits et d’ustensiles de ménage. Transport et manutention sont pointés du doigt quand il s’agit d’énumérer les causes des douleurs physiques de ces travailleuses. Quand elle travaille à la cuisine pour nettoyer ou aider dans les préparatifs ou dans la salle à manger pour accompagner les personnes âgées à table, elle dépense encore une fois beaucoup d’énergie, explique-t-elle. Quand elle travaille comme nounou auprès de ces quatre enfants d’âges différents, elle doit parcourir des kilomètres entre les écoles, la crèche et la maison, déplacement qu’on ajoute à la distance parcourue entre la maison de retraite et son lieu de travail comme nounou. En y ajoutant les déplacements de sa banlieue vers Paris pour aller au travail et rentrer chez elle, on voit comment les va-et-vient comptent dans sa fatigue au travail. Comme d’autres travailleuses, elle se plaint aussi de l’obligation de sortir au parc avec les enfants, quelque soit le temps qu’il fait. Tout en comprenant que cela fasse partie de leur travail, ces femmes, qui se plaignent beaucoup du froid en France, insiste sur cet aspect quand elles décrivent leur déclassement. Dans la rue avec ces enfants et ces personnes âgées ou malades, ça se voit à mille lieux qu’elles sont nounous ou assistantes de vie, ce qui cause la honte. La poussette (ou le chariot) provoque la honte comme la brouette des porte-faix en Haïti.
La pénibilité du care réside aussi au cœur même de ce lien d’attachement entre les personnes soignantes et les personnes soignées. Les enfants demandent une attention constante qui impose aux nounous une grande vigilance. Chaque enfant a sa particularité et chaque parent ses exigences. Kouzin explique que certains enfants posent plus problème que d’autres. Les enfants turbulents, ceux qui ont de violentes colères, ceux qui ne respectent pas son autorité, sont particulièrement redoutés par Kouzin. D’autres femmes décrivent aussi la difficulté de garder des enfants en France où, comme le dit aussi Kouzin, règne « l’enfant-roi ». Vanya dit que les enfants en France sont irrespectueux et déduit : « Jamais je ne veux être baby-sitter ». Ces femmes haïtiennes vilipendent alors fortement les parents français jugés comme étant trop laxistes, les mères encore plus que les pères, précise Kouzin. Alors que les patronnes françaises jugent les nounous haïtiennes trop autoritaires. La relation avec les enfants influe ainsi sur la relation avec les parents, ce qui fait que les enfants difficiles rendent plus pénibles la relation entre nounous et parents. Une mère sait que l’un de ses enfants est particulièrement turbulent, aussi veut-elle absolument garder Kouzin qui arrive quand bien même à s’en occuper. La mère lui dit : « Je sais qu’il est dur, je sais qu’il est impossible. Même moi je n’y arrive pas, donc pour toi cela doit être encore plus dur. (…) Il crie sur les autres, il commande à tout le monde, il veut faire ce qu’il veut ». Kouzin conclut que la mère a été trop gentille avec lui et qu’il serait « trop tard maintenant » de redresser la situation.
Parmi les enfants difficiles, il faut compter en priorité les garçons, précise Kouzin dans un rire : « ça dépend des enfants que tu gardes. Parfois il y a des enfants stressant, qui demandent plus d’attention, plus de surveillance. Parce que moi je garde quatre petits garçons ! Ah ah ah ! Et souvent on me demande comment je fais. Et comment j’ai pu avoir quatre petits garçons en même temps, ce qui est assez rare. Et oui, c’est vraiment dur ! ». Elle raconte dans un groupe sa difficulté de se déplacer avec ces quatre garçons, surtout pour traverser la rue. Ces femmes ont peur des accidents et racontent souvent des cas où des nounous auraient été emprisonnés en raison d’accidents. La garde d’enfant peut ainsi comporter un aspect assez stressant. Il faut donc évaluer l’usure mentale infligée par le care.
Colette Guillaumin (1992), en parlant des activités d’« entretien matériel physique » et précisément du fait de « changer » quelqu’un déclare : « Et ce n’est pas seulement un travail pénible et obligatoire […] c’est aussi un travail qui, dans les rapports sociaux où il est fait, détruit l’individualité et l’autonomie » (p, 31). Cette atteinte est valable aussi dans le service domestique où des femmes sont payées pour ces activités. Laurette décrit une forme de surinvestissement mental dans le care. En 2007, quand elle parlait de son premier gardé, elle disait : « Toute ma vie est basée sur cet enfant, ses activités, son humeur, comment il est… ». La vie de cette femme est alors basée sur une vie extérieure à soi, ce qui porte à questionner une quelconque dépendance affective par rapport aux personnes soignées. De plus, elle est animée par l’exigence de bien faire, voire de « faire plus » pour se montrer digne de la confiance des parents, dit-elle. Il existe ainsi un souci d’excellence dans le care et tout le service domestique, surtout quand les rapports sociaux délégitiment les travailleuses qui doivent à chaque fois faire preuve de tout, y compris de leur propre humanité.
Dans ce travail, l’usure mentale s’accompagne parfois d’un réel déclassement mental. Laurette note cela en comparant son travail en France comme assistante maternelle à ses postes dans l’éducation en Haïti. Là, elle a travaillé comme éducatrice, formatrice d’enseignantes, directrice d’école, responsable de projet, ou comme consultante en éducation auprès d’une organisation internationale. Là-bas, elle supervisait des professeures, créait des activités, imaginait comment aider les enfants dans l’assimilation des connaissances, créait des outils d’apprentissage qu’elle proposait ensuite, visitait des écoles, observait pour noter comment améliorer l’existence et l’apprentissage des enfants et des professeurs. Maintenant, c’est pas pareil, ajoute-t-elle tout simplement après une si longue énumération. Dans son travail d’assistante maternelle, les enfants sont trop petits pour certaines activités plus adaptées à la maternelle. « Mais de temps en temps mon côté prof prend le dessus, Je veux leur apprendre quelque chose, faire une activité avec eux… Mais je ne suis pas obligée de faire ça avec eux. A part la lecture, le chant, prendre soin d’eux, les nourrir, les aider à s’endormir, des choses légères », explique-t-elle avant de conclure que c’est un travail moins cérébral. Et si elle repart en Haïti, elle devra se recycler puisqu’elle est restée trop longtemps dans une si grande régression, dit-elle. « Le mental ne travail presque pas. C’est plus des choses automatiques : tu sais que tu dois éviter ça et ça à l’enfant. Ok ! Mais c’est rien qui demande une grande imagination ou de la réflexion. C’est différent ». Pour supporter ce déclassement, elle se crée un temps de réflexion où elle imagine des outils d’apprentissage, crée des croquis qu’elle n’arrive malheureusement pas à faire réaliser. Revenir à ce travail mental reste son rêve : « Cela reste un rêve dans ma tête parce que je ne peux pas le réaliser vraiment. (…) peut-être si j’étais dans une grande ville, je pourrais trouver quelqu’un à qui passer ces commandes. Mais pour l’instant, c’est pas le cas ». Prétendre que la prise en charge de la personne ne requiert aucune capacité intellectuelle reviendrait à la dévaloriser encore plus, à ne pas la considérer comme un véritable travail et parallèlement à la faire passer pour un simple élan du cœur. N’empêche que la régression intellectuelle peut-être réelle dans certaines situations de déclassement.
L’usure mentale dans le care doit donc être considérée dans ce travail fait aussi d’usure physique. A côté de l’aspect émotionnel et relationnel, il y a la prise en charge du corps dans sa matérialité, sans compter la prise en charge de l’environnement immédiat des personnes soignées. La pénibilité du service domestique et du care mérite d’être mieux évaluée car elle compose la vie quotidienne de ces femmes migrantes et constitue un des piliers de leur déclassement. Le déclassement est d’ailleurs une pénibilité en soi, avec des composantes à la fois physiques et psychiques.
« Parfois tu viens de ton pays et tu es en bonne santé, et quand tu arrives ici… ah ah ah ! », s’exclame Vanya. Comme elle, les autres femmes interviewées parlent beaucoup de corps malades, épuisés, brisés par le travail déclassé en France. Elles souffrent de maladies qu’elles n’avaient pas en Haïti. Ces maladies sont liées à la fois à leur mode de vie, à leur activité professionnelle et aux conséquences sur la santé de leur condition de femmes (Cousteaux, 2011) travailleuses émigrées-immigrées (Sayad, 1999, et Carde, 2011). Elles établissent ainsi dans leur discours un lien direct entre leur déclassement et leurs problèmes de santé. Dans le service domestique et le care, ces tâches laissent des taches non seulement dans la manière dont ces travailleuses doivent désormais se représenter elles-mêmes, mais aussi dans le corps de ces travailleuses. Ce serait des maux inexpliqués contre lesquels elles se soigneraient en vain. Elles font référence au stress et à l’épuisement professionnel pour expliquer leur souffrance. Kouzin, comme tant d’autres, énumère des troubles physiques qu’elle présente comme étant psychosomatiques en précisant qu’ils sont liés au stress du travail et de la vie en France. Le stress au travail et l’isolement dans la vie privée s’entremêlent pour nuire à leur santé : le même travail déclassé qui stresse intensifie l’isolement de ces travailleuses migrantes qui ont des horaires atypiques et travaillent trop loin de leur résidence. La fatigue au travail s’imbrique aussi avec la fatigue de vivre dans des conditions difficiles, ici en France.
Des malaises physiques sont ainsi expliqués par l’usure physique et psychique au travail. Dejours (2000) fait le lien entre la souffrance au travail et les maladies professionnelles, et on gagnerait à adapter ses apports à l’analyse du service domestique et du care. En groupe ou en séances individuelles, ces femmes se plaignent de maux aux genoux, aux pieds, et au dos. Elles présentent beaucoup de troubles musculo-squelettiques (TMS), ce qui fait encore penser aux travaux de cet auteur sur l’expression de la souffrance au travail à travers des TMS. Elles souffrent parfois de surpoids, ou au contraire perdent trop de poids à cause de l’inappétence causée par le sale boulot. Certaines parlent de problèmes d’estomac, tandis que d’autres se plaignent de malaises dites cardiaques. Vanya a des crampes à la fois à l’estomac et au coeur qui souvent bat trop vite comme s’il allait s’arrêter. D’autres se plaignent de problèmes de peau. Une femme de ménage explique que les produits nettoyants qu’elle utilise quotidiennement lui ont causé certaines réactions cutanées qui tarissent sa beauté. L’impact du calcaire sur la peau et les cheveux apparaît également dans les entretiens. Il est important que souligner que ces problèmes qui tachent la beauté peuvent paraître problématiques pour ces femmes, d’autant plus qu’en Haïti on imagine que le froid fait pousser les cheveux et éclaircit — donc embellit — la peau. Or ici, les femmes font du froid la cause de plusieurs problèmes de santé. Ces femmes se plaignent des rhumes de saison comme de problèmes respiratoires plus importants qu’elles expliquent par le froid. Le corps soignant s’use et vieilli. Vanya fait partie de celles qui pleurent une jeunesse perdue, à cause du déclassement en France, sans avoir eu le temps de la vivre. Les regrets du déclassement s’expriment si bien dans le corps de ces travailleuses migrantes ! Et pourtant, certaines comme Vanya restent longtemps dans le déni de la cause sociale (ici professionnelle) de leurs problèmes physiques, même si elles ne semblent jamais oublier la violence sociale cause de leur souffrance au travail. Ces maux s’apparentent ainsi à des maladies professionnelles qui deviennent ici des maladies du déclassement. Mais on ne saurait visibiliser cette pénibilité du travail qui marque le corps si on invisibilise les travailleuses elles-mêmes.
(103) Ici, l’auteure prend au contraire en exemple une employée qui ne penserait qu’à l’argent, alors que la mère aurait des difficultés économiques.
(104) Giampino (2000) cite les propos d’une assistante maternelle : « J’ai réussi, j’ai même réussi deux fois. Je travaille et, en plus, grâce à moi, la mère de Karim va travailler tranquille, elle a confiance en moi, on est du même pays. » (p. 250)