En construction
Dans les débats publics, on regarde surtout le travail des petites filles, les restavèk. L’importance de tenir compte du sort de ces travailleuses mineures(73) est que la plupart des servantes d’origine paysanne ont d’abord été restavèk. Le service domestique à Port-au-Prince se construit non seulement sur l’exploitation d’une classe de sexe (les femmes) mais aussi sur celle des plus jeunes, ce qu’on pourrait ici qualifier d’âgisme (Mathieu, 1970). Il est important de s’attarder sur le cas de ces filles qui représentent une bonne partie de la main-d’oeuvre domestique en Haïti.
Comme je l’ai expliqué en 2008, toutes les femmes paysannes ne deviennent pas forcément domestiques en ville. Mais plus elles sont pauvres, moins elles disposent d’alternatives face à cette activité. Et comme on l’a vu dans l’histoire des paysannes, dans les familles pauvres rurales, les petites filles sont exploitées dans le service domestique dès leur plus jeune âge, au service des familles plus aisées du milieu rural et souvent dans les villes. Ce sont les restavèk, notion qui provient des mots « rester » et « avec » et qui désigne donc ces enfants placés. Dans l’histoire de la domesticité en Europe, Fauve-Chamoux (2001) notait déjà la place déterminante des jeunes dans ce travail. Mais comme l’analyse Mildred Aristide (2003), en Haïti on peut tout à fait parler de travail d’enfants, situation qualifiée d’esclavage par des organisations nationales et internationales. Ce phénomène existe aussi dans d’autres pays comme l’a démontré Mélanie Jacquemin (2002) en regardant le cas des « petites bonnes » ou des « petites nièces » à Abidjan. Les restavèk sont majoritairement des filles (70% en 2006(74)), et elles s’occupent gratuitement du travail domestique des familles et participent aussi à certaines activités productives comme le petit commerce des patronnes. C’est entre classe et sexe qu’on doit placer ce phénomène marqué aussi par l’âgisme.
Ce service domestique est largement critiqué par les femmes paysannes, notamment celles qui l’ont vécu dans leur propre enfance. Mais comme elles le disent, c’est parfois le « choix » des parents, les mères en l’occurrence. La mère de Zaya a ainsi choisi de la placer comme restavèk dans la ville la plus proche. Comme le disaient aussi certaines paysannes du Sud, sa mère voulait alors lui épargner le harcèlement sexuel dans cette zone qui, disait-on, n’était pas propice à l’épanouissement d’une fille. Une autre raison évoquée est que les mères veulent que leur fille maîtrise le savoir-faire domestique, ce qui doit les transformer en bonnes épouses ou, dans le cas de Vyèj, en servantes expérimentées. Cette paysanne qui a aussi travaillé comme restavèk et servante à Port-au-Prince dit : « Parfois, il y a des choses que ta mère ne peut pas te montrer. Chez les autres, tu les apprends ». Elle ajoute : « Tu vois moi, je n’ai jamais été à l’école. Mais ma mère m’a placée à beaucoup d’endroits, et je lui en remercie. Tu vois, là maintenant, si je ne suis pas malade, je peux faire beaucoup de choses… (…). Je sais faire beaucoup de choses ». Elle s’étale aussi sur les différences entre les tâches domestiques en campagne où les maisons sont marquées par le dénuement de la population paysanne et les tâches domestiques en ville. Cela touche par exemple la cuisine, comme le décrit aussi Sὸ Nana, servante à Port-au-Prince. Elle cite alors la sauce anglaise, la mayonnaise, la sauce piquante (Tabasco), la sauce tomate (ketchup), pour valoriser la cuisine urbaine par rapport à la cuisine rurale. Vyèj remercie alors ces patronnes chez qui elle a séjourné ainsi que sa mère. C’est pour cette même raison qu’elle a elle-même placé sa fille comme restavèk alors qu’elle déplore la maltraitance de ces enfants. Il est à noter que dans beaucoup de cas (Zaya par exemple) les filles ne veulent pas devenir restavèk, par peur de la maltraitance et à cause de la séparation avec leur famille. Et les mères ne « choisissent » pas forcément, même si elles valorisent l’apprentissage du travail domestique dès la tendre enfance. Elles sont obligées de céder pour des raisons économiques, comme le disent les interviewées. Ce sont encore ces raisons qui forcent les anciennes restavèk, elles qui avaient souffert parfois de maltraitance, à placer leurs enfants en domesticité. Comme Vyèj, Zaya qui vit dans la misère depuis la mort de son mari, a placé deux de ses enfants, chez son frère en République Dominicaine. Le plus âgé rapporte les violences physiques de son patron à sa mère qui lui dit : « C’est ton oncle, il ne te tuera pas ». Pourtant, cette situation lui fend le cœur et elle en reproche son frère : « Je lui ai dit que je vois qu’il est en train d’humilier mes enfants, et que c’est parce que leur père est mort que… Sinon, les enfants auraient pu lui être utiles d’une façon ou d’une autre, mais jamais ils ne viendraient travailler chez lui. C’est parce que leur père est mort que c’est ainsi ». La plus jeune est une fille adolescente. Elle participe au ménage, à la lessive, à la cuisine et au repassage chez cet oncle qui, en contrepartie, lui paie la scolarité. Elle aussi est maltraitée, ce qui porte son grand frère à demander à Zaya : « Maman, tu n’as pas besoin de Liz ? (Tu n’aimes pas Liz ?) ». Zaya rapporte ces déclarations en précisant que ces mots lui fendent le coeur. Cette femme est déchirée entre le fait de céder en plaçant ses enfants en domesticité et le fait de savoir que leur situation est insupportable. Comme un destin, les souffrances et pauvretés se reproduisent de génération en génération comme l’analysent Brébant (1984) ou Lucchini (2002) dans les familles pauvres. Et les mères vivent dans la culpabilité de ne pas pouvoir épargner à leurs enfants ces souffrances qui ont rayé leur enfance.
Ces femmes s’attardent sur la maltraitance que critiquent les analystes (Aristide, 2003) ainsi que les organisations (UNICEF). Cette maltraitance marque d’abord les tâches. Il s’agit par exemple du transport de charges lourdes notamment dans l’approvisionnement des familles en eau potable, ce qui fait intervenir le manque d’accès aux biens et services dans les causes de la domesticité en Haïti. A cela s’ajoutent d’autres violences physiques comme la bastonnade qui, si elle est répandue en Haïti comme mode de « correction » des parents, peut prendre une proportion particulière quand il s’agit de punir les restavèk qu’on cherche par ailleurs à soumettre et humilier, à rendre dociles donc corvéables à merci. Les violences sont donc aussi psychologiques et Aristide (2003) parle alors de cruautés mentales. A cela s’ajoutent les violences sexuelles qui participent aussi à la grossesse précoce en Haïti. Les interlocutrices insistent aussi sur l’isolement de ces enfants séparés de leur famille comme d’une violence en soi. Zaya explique ainsi qu’elle n’a pas reconnu ses petits frères et sœurs quand elle s’est sauvée de chez sa patronne pour aller retrouver sa mère. Ses frères et sœurs aussi la prenaient pour une étrangère et sont allés dire à sa maman : « Maman, viens voir ! Il y a une fille cachée sous le lit ! ». Dans le psychodrame émotionnel, Zaya reproche à sa mère de l’avoir faite sortir de sous le lit et de l’avoir ramenée en ville chez la patronne, alors qu’elle ne rêvait que de retourner vivre avec sa mère. Ici, la mère prend le visage de la personne maltraitante en devenant une mère qui abandonne, repousse, maintient sa fille dans la maltraitance et l’éloignement.
Le drame de la condition de restavèk c’est aussi le traitement différentiel que décrit si bien Maurie Sixto quand il campe l’idéal-type des restavèk (Ti Sentaniz) humiliée, méprisée et déshumanisée, face à celui des enfants des patronNEs (Chantoutou) dorlotéEs et surconsidéréEs. La violence pour les restavèk est ici d’être toujours confrontée à ce que serait leur vie si la patronne était leur mère. Des patronnes de Port-au-Prince réunies en groupe en 2012 analysent ce traitement différentiel. Et dans un psycho-drame émotionnel, une femme expose la culpabilité éprouvée par certains enfants dans la posture de Chantoutou. Dans cette culpabilité s’entremêlent un sentiment d’injustice éprouvé par ces « enfants-Chantoutou » face aux restavèk maltraitées par leurs parents-patronNEs, et un conflit de loyauté face à ces parents qui les gâtent mais qu’ils doivent condamner.
Vyèj critique le traitement différentiel et la maltraitance des restavèk qui est son premier mode d’expression :
« Or Dieu ne dit pas ça. Il te dit d’aimer tes enfants et d’aimer ceux des autres. Parce que quand il fouette, il ne distingue pas les grands des petits. (…) Quand une personne place chez toi son enfant, tu dois le considérer encore plus que les tiens. Parce que le tien va faire sa toilette pour aller à l’école. (…) C’est la restavèk qui doit ranger après elle. Sa culotte reste par terre, c’est la restavèk qui viendra la ramasser. C’est elle qui balaie, c’est elle qui fait la vaisselle. C’est comme ça que beaucoup d’enfants n’apprennent rien chez leurs parents. Les parents les dorlotent. Ils ne leur demandent pas de faire la vaisselle, de se lever tôt et de préparer leur petit déjeuner avant d’aller à l’école. (…) C’est la domestique qui doit se lever pour leur préparer à manger ».
Les autres enfants apprennent vite les hiérarchisations sociales dans ces maisons où la domestique n’est pas considérée comme eux. Ils apprennent à la mépriser et à la maltraiter. C’est pour cela que Madanpas, une patronne de Port-au-Prince qui n’avait pas d’argent pour employer une servante a refusé de prendre une restavèk. C’est aussi dans cette attitude méprisante que certains garçons, à l’adolescence, exercent un « droit de cuissage » (viol, abus sexuel) sur les restavèk, même si certaines interviewées parlent parfois d’amour à ce niveau-là. Elles en parlent comme d’un amour interdit par les barrières sociales, phénomène que Richard Sénécal (2001) décrit dans le film Barikad(75). Une servante a connu cette situation qui l’a forcé à migrer vers Port-au-Prince où elle est devenue servante. Elle explique cette barrière de classe en ces termes :
« Leur fils est instruit. Ils ne te laisseront pas vivre avec lui. (…) Tu sais ? Laisse-moi te dire : quand tu es restavèk chez une personne, son fils est instruit, elle n’acceptera jamais que tu fasses ta vie avec son fils. Ceci dit, la personne qui est compréhensive pourrait ne pas regarder sur ces différences. Mais tu sais, les gens qui sont…, ils ne seront pas d’accord. Ainsi, j’ai accouché et ils ont pris l’enfant. Ainsi, je ne leur demande pas de changer de mentalité, tu comprends ? L’essentiel est que j’ai eu l’enfant et qu’ils ne m’ont pas laissé galérer avec le bébé, ils ont pris leur bébé ! ».
Encore une fois, c’est sur le manque de scolarisation des domestiques qu’on se fonde pour les traiter différemment. Pourtant, c’est aussi pour leur permettre d’avancer dans leur éducation que les mères placent ces filles en domesticité. Et c’est aussi sous prétexte d’aider des enfants pauvres d’origine rurale à avancer dans leur éducation que certaines personnes ont des restavèk. Pour mieux exploiter leur force de travail, on ne les scolarise pas, et cette exploitation, paradoxalement, permet la reproduction sociale dans certaines catégories sociales en Haïti.
Quand on écoute Madanpas, cette patronne de Port-au-Prince qui n’a pas suffisamment d’argent pour se payer le service d’une servante, la domesticité apparait comme un « système d’aide à la scolarité ». Elle est contre l’idée que la domesticité est un système à bannir. « Les gens qui disent ça ne comprennent pas », conteste-t-elle. Pour elle, ce n’est pas le système en soi qu’il faut remettre en question mais la maltraitance. Elle ajoute même que « Certains enfants sont mieux chez les autres que chez leurs parents », se référant ainsi à la misère des familles pauvres qui ne peuvent subvenir aux besoins de cette progéniture importante construite dans le cadre de la maternité en série. Cette patronne ajoute :
« Comment on traite les enfants ? Il va à l’église, il chante dans des groupes, il a une vie sociale. Comme s’il était chez sa mère. Tu l’aides parce qu’il est une personne comme… Même si tu ne peux pas dire que tu fais pour lui à cent pour cent tout ce que tu fais pour tes enfants, tu l’aides à vivre comme une personne. Tu l’aides. (…) La personne n’est pas en esclavage. Il a des droits… ».
Elle ne serait donc pas radicalement contre un traitement différentiel, tant que le traitement réservé aux restavèk est humain. A propos de la scolarité, elle dit par exemple : « Il n’est pas obligé d’aller dans la même école que mes enfants. L’essentiel est qu’il va à l’école ».
Le système de restavèk se fonde aussi sur la réciprocité selon cette femme qui met l’échange au centre du système des restavèk. Les restavèk offre leur service (ou plutôt leur mère les place au service des autres), et en retour on leur offre un entretien et surtout l’instruction. Pour elle, il faut considérer les deux demandes et les deux offres qui se rencontrent et créent l’échange dans ce système de travail. Cette femme expose toute une série de règles pour faire du système de restavèk quelque chose qui serait bénéfique à la fois pour les patronnes et pour les restavèk. Mais elle insiste surtout sur les bienfaits de ce système pour les restavèk et en cela fait l’éloge de la domesticité. « Si seulement chaque Haïtien voyait la chose comme ça et cherchait un enfant à aider sans que ce soit les blancs (étrangers) qui viennent aider l’enfant ! Si tu n’as plus à payer la scolarité de tes enfants, aide un autre enfant ! Aide cet enfant qui est dans le besoin ! », Clame cette femme qui ajoute : « Si les parents pauvres trouvent quelqu’un pour les aider avec un enfant, l’Etat devrait remercier les patronNEs ». C’est ainsi qu’elle s’indigne contre les personnes qui demandent l’abolition du système restavèk en disant : « Je suis d’accord en un sens. Mais d’un autre côté, je ne serai jamais d’accord. Là où je suis d’accord c’est que tu ne peux pas avoir l’enfant de quelqu’un chez toi et tu ne le mets pas à l’école ou tu ne lui donnes pas le temps d’étudier. Là, je ne suis pas d’accord. Mais là où je ne suis pas d’accord c’est que pour certains enfants, s’ils n’étaient pas restavèk, ils ne sauraient jamais lire ! ».
Madanpas donne l’image d’une « bonne patronne », celle qui cherche à aider et qui critique la maltraitance. Toutes les patronnes interviewées dans cette recherche donnent cette image, disent vouloir aider les travailleuses, et critiquent la maltraitance. Cette idée d’échange est souvent évoquée par les patronNEs -y compris celles qui emploient des servantes – qui veulent se convaincre d’avoir agi en toute justice, comme l’analyse Caroline Ibos (2008) chez les patronnes françaises. Or dans bien des cas, « les termes de l’échange » ne sont pas respectés. Comme le déplore Aristide (2003), les promesses d’éducation ne sont pas toujours tenues. Quand les restavèk sont scolarisées, elles ne bénéficient souvent pas d’une éducation de qualité et leur surcharge de travail les empêchent de progresser dans leur apprentissage. C’est que les patronnes qui insistent pour avoir parfois plus encore que ce qu’elles disaient demander des enfants se soucient très peu de les entretenir comme il faut ou de les traiter comme des êtres humains. Le pire est que ces patronnes présentent souvent ce système comme un échange inégal, comme si finalement elles aident plus les travailleuses que celles-ci les aident. Elles nient ainsi l’utilité de cette main-d’oeuvre face à leurs besoins domestiques, alors que ce sont largement ces besoins qui créent ce système. Car si c’était juste dans le souci de parrainer des enfants pauvres, pourquoi devrait-on les faire migrer des campagnes vers les villes ? Pourquoi leur demanderait-on d’aider dans le travail domestique ou de tout assumer ? La délocalisation des enfants pauvres (par une émigration forcée) et leur surinvestissement dans les activités domestiques urbaines répond à un réel besoin de main-d’oeuvre dans les familles urbaines. Et comme on le verra plus loin, les familles pauvres urbaines en ont davantage besoin, elles qui, comme on le voit dans l’histoire de Madanpas, ne peuvent pas payer une servante. Comme on le verra dans l’analyse du cas particulier des « patronnes pauvres », le drame du système restavèk c’est que cette main-d’oeuvre sert surtout aux plus pauvres, cette classe qui, comme montrent Labelle (1987) ou Aristide (2003) ne peut pas leur offrir un traitement adéquat, un entretien de qualité. Le système restavèk est donc avant tout une histoire de pauvreté, et c’est pour cela qu’il est difficile de penser l’amélioration des conditions de vie de ces fillettes placées. Il faut remarquer que ce système est un exemple d’exploitation d’une classe rurale pauvre par une classe pauvre urbaine.
Les restavèk vivent aussi des « humiliations » comme elles le disent. Elles sont traitées avec mépris, souvent en présence d’autres enfants qu’elles doivent aussi servir. Leur humanité asservie, elles sont transformées en « bonnes bonnes », ces servantes dites « bonnes » parce qu’elles restent « bien-élevées », donc tête-baissée devant leur patronnes. Le déficit narcissique marque leur processus de socialisation dans cette ambiance hostile qui les met « hors-jeu » comme le dirait Lenz Jean-François (2011). On peut parler de dépersonnalisation, ce qui devient nécessaire dans ce système qui prépare ainsi des travailleuses dociles pour « le service domestique payé » à Port-au-Prince. Il est important de souligner qu’il s’agit aussi d’une formation mentale à la domesticité et à l’humiliation dont a priori les hommes vont profiter plus tard dans le couple. C’est d’ailleurs ce qu’expriment certaines interviewées comme Sὸ Nana qui défend que les restavèk font de meilleures épouses. Dan les deux cas, la domesticité sert à l’inculcation d’un ordre de classe et de genre. Les restavèk sont ainsi fabriquées pour rester au service des autres. Et servir c’est avant tout prioriser les bras au détriment de tout sentiment.
C’est à la fois le savoir, le savoir-faire et le savoir-être qui font le travail. Sentàn, une servante à Port-au-Prince, parle très peu du « faire ». C’est aussi que, quand les femmes travaillent comme « bonnes à tout faire », elles font tout. La division technique du service domestique différente en France où plusieurs types de professionnels se répartissent les activités du domestique. En Haïti très peu de familles ont une employée spécifiquement pour le soin des enfants par exemple. Le care se fond dans le reste du travail domestique. Et même dans les familles où il y a une bonne pour enfant, cette employée participe le plus souvent au ménage ou à la lessive. En outre, la division technique du service domestique varie d’une maison à une autre, d’une classe sociale à une autre. Il existe certainement une « organisation » du travail domestique, comme le soutient Giedion (1983). Mais cette organisation varie en fonction de plusieurs facteurs : les pays, les régions, les classes sociales, les familles. Elle varie même en fonction des patronnes et en fonction des servantes. Si la plupart des servantes font « tout », elles décrivent peu ce « tout ». C’est en les questionnant sur leur parcours qu’on accède à certains détails.
Le parcours de Sentàn dans le service domestique commence avec sa migration vers Port-au-Prince. Elle a travaillé dans une grande maison de 5 pièces où habitait une famille très nombreuse (le père, la mère, trois enfants, 7 cousins et neveux). Le père et la mère travaillaient toute la journée et celle-ci partait dès 7h pour revenir vers 16h. Sentàn faisait donc tout en leur absence : la cuisine, le ménage, et le travail pénible de laver et repasser y compris les habits de ces 7 jeunes hommes de la famille élargie des deux parents. Et en tant que servante à demeure, elle travaillait sans horaires fixes, ce qu’on retrouvait déjà dans le travail domestique en milieu rural. Elle s’impliquait aussi dans la prise en charge des enfants, coiffait la plus jeune des enfants le matin et les « préparait » pour l’école. Elle dormait aussi dans la chambre des enfants, ce qui représente aussi un travail en soi. Finalement, elle a laissé ce travail à cause de l’énormité des tâches.
Puis elle a pris un poste mieux payé (1 000 gourdes) où elle a travaillé un an. Elle faisait tout, la cuisine, la lessive et le repassage, en plus du fait de donner un coup de main pour les soins d’un bébé. Elle oublie alors de citer le ménage. Il y avait un couple et un bébé dont elle adorait s’occuper, précise-t-elle. La plupart des servantes interviewées disent adorer s’occuper des bébés, même si certaines trouvent que c’est un travail colossal, surtout quand elles doivent aussi s’occuper de tout le reste du travail domestique. « La mère ne travaillait pas. Elle s’asseyait là. Seul le mari travaillait », dit cette femme qui, comme les servantes interviewées en 2008, sous-évalue le travail des femmes qui s’occupent de leurs enfants. En effet, la mère donnait aussi tous les soins au bébé : le bain, le repas à préparer et à donner à l’enfant, la lessive, y compris tout le travail qui consiste à bercer, surveiller, allaiter,… Bref être là pour le bébé. Ce « être là » est toujours considéré comme du chita la (rester sans rien faire). Pourtant, quand ce sont elles qui se chargent précisément de ce travail de prise en charge des enfants, même si elles peuvent en dire qu’il n’est pas très pénible(76), elles le décrivent comme un travail. Sò Nana parle ainsi de son travail chez une institutrice : « Je travaillais à Delmas 33 où je m’occupais d’un bébé. (…) Ce que je faisais pour lui ? Quand j’arrivais le matin, je lui lavais les biberons, je les mettais dans de l’eau chaude, puis je lui donnais le bain. Puis, après le bain, je lui mettais de la poudre de talc. Je l’habillais. Je le faisais manger. Je lui donnais à manger et je lui donnais à boire. Il ne fallait pas que je le laisse pleurer. Dès qu’il se réveillait, il a fallu le prendre dans mes bras ». Décrit comme ça, cela paraît un véritable travail alors que quand ce sont les mères qui s’en chargent, les servantes prétendent qu’elles ne font rien.
Sentàn dit du mari qu’il serait le seul à travailler : « Je ne sais pas ce qu’il fait. Il part tôt et rentrait à la tombée de la nuit ». Il y a souvent cet aspect dans le discours des servantes sur les familles où le mari est absent et la femme présente. Les servantes voient les activités des patronnes à la maison et considèrent toujours que ce n’est pas du travail. Parallèlement, elles ne savent pas forcément ce que fait le mari absent mais disent toujours qu’il est le seul à travailler. Ici encore, le travail productif est toujours valorisé face au travail reproductif, et celui qui ramène de l’argent est toujours plus valorisé que l’autre. Même si les servantes exercent dans le domestique, elles restent toujours très critiques face à ces patronnes qui « ne gagnent rien ». Donc dans leur discours, ce n’est pas le domestique en soi qui est dévalorisé mais cette gratuité tant analysée par Delphy (2002). Cette gratuité concerne ici les patronnes considérées alors comme des femmes dépendantes donc méprisables.
Elle a quitté ce travail pour un troisième où on lui payait plus (1 500 gourdes). Puis elle est allée dans un quatrième travail où on lui donnait 2 000, puis un autre où elle gagnait 2 500 gourdes. Là elle insiste sur l’importance de la rémunération. Mais elle explique aussi d’autres raisons qui peuvent la pousser à passer d’un travail à un autre comme la pénibilité, le harcèlement sexuel, ou la maternité. Sentàn a par exemple laissé un poste pour aller accoucher dans sa famille en milieu rural et, comme c’est souvent le cas, elle a pris un autre poste après. Et quant à ce travail où elle gagnait 2 500 gourdes, elle l’a laissé pour accorder plus de temps à son enfant. Parfois, elle laisse aussi un poste pour faire du commerce. Comme pour la plupart des interviewées, lorsque le salaire paraît le plus avantageux pour les servantes, c’est toujours paradoxalement à ce moment-là qu’elles laissent le service domestique pour s’adonner au petit commerce, puisque c’est ce salaire-là qui constitue le premier capital d’investissement dans le commerce. Et à chaque fois que les dépenses quotidiennes mettent en péril le petit commerce, elles reviennent au service domestique, et ainsi de suite. Finalement, Sentàn a accepté de se stabiliser dans un travail où elle gagne 7 500 gourdes. Quand je l’ai rencontrée en 2009, cela faisait déjà 2 ans qu’elle y travaillait et elle était encore au même poste lors du dernier entretien en 2012. Dans cette maison, elle fait la cuisine, le grand ménage et le repassage. Elle s’occupe aussi des chambres. C’est une très grande maison mais peu de gens y habitent, ce qui allège son travail. Elle n’est pas seule à travailler non plus puisqu’un travailleur domestique (le gason lakou), nettoie la cour et s’occupe de passer le balai et la serpillère dans la maison. Elle gère la lessive, mais avec une machine à laver. Et si elle fait la cuisine, la patronne se prépare un léger souper quand elle rentre le soir. Sentàn a toujours travaillé à Pétion-Ville (banlieue Est, plus aisée), ce qui explique aussi les écarts entre son salaire et le salaire moyen des bonnes à Port-au-Prince. Mais dans ce dernier poste, on est dans la « classe moyenne plutôt aisée », avec ces maisons aussi mécanisées qu’une maison à l’occidentale, des employeurs qui ont un travail décent, souvent dans des ONG, des organisations internationales, ou dans la haute fonction publique. Ces maisons très grandes sont moins habitées à cause de la nucléarisation des familles qui touche ce milieu. Plusieurs travailleur-euse-s se partagent le travail, et les outils de travail sont moins rudimentaires. En plus, les relations de travail sont souvent moins tendues puisque les femmes patronnes sont presqu’aussi absentes que les hommes patrons. On gagne plus que chez les patronnes pauvres qui, en plus, peuvent avoir des difficultés à verser le salaire à la fin du mois. C’est l’avantage de travailler dans la classe moyenne plutôt aisée. Tout cela rentre dans la différenciation entre patronnes riches et patronnes pauvres qu’on approfondira plus loin.
Sὸ Nana a toujours gagné moins. Et elle a travaillé à plusieurs reprises chez des « patronnes pauvres » qui n’habitent pas trop loin de chez elle, contrairement à Sentàn qui a toujours habité à Pétion-Ville. Elle a laissé le milieu rural enceinte de son premier enfant et s’est placée comme bonne à demeure à la ville de Delmas chez une patronne qui voyageait souvent à l’étranger et dont elle devait garder les enfants. Elle gagnait 650 gourdes et elle faisait, en plus du soin des enfants, la cuisine, le ménage, la lessive et le repassage. Et comme pour les autres servantes, elle insiste dans le soin des enfants sur le travail colossal des matins scolaires où il faut les préparer et surtout coiffer les filles. Ce dernier travail revient souvent dans le discours des travailleuses et des mères qui insistent sur sa pénibilité. Les descriptions de Sὸ Nana confirment le fait que la plupart des servantes chargées du soin des enfants font plus que ça voire tout le reste du travail domestique. Elle a réalisé ce travail tout en étant enceinte de son premier enfant. Elle dit avoir aimé ce travail et souligne la gentillesse de sa patronne qui lui a fait des cadeaux pour son bébé. Mais comme elle est partie accoucher en milieu rural, elle a perdu ce poste.
Elle est revenue à Port-au-Prince cinq mois après son accouchement et a travaillé alors à Turgeau (quartier résidentiel de classes moyennes). Là il y avait une autre servante qui s’occupait du ménage et un garçon de cour. Elle se chargeait donc de la cuisine, du ménage et du repassage. Puis elle est partie travailler à la Croix-des-Bouquets, une commune moins aisée de l’agglomération métropolitaine de Port-au-Prince. Elle faisait la lessive et le repassage, le ménage et la cuisine. Cette fois-ci, elle précise aussi les courses qui sont pourtant invisibilisées dans les descriptions des travailleuses alors qu’elles peuvent-être assez courantes, importantes voire pénibles. Elle ajoute qu’il y avait deux enfants dans cette maison dont s’occupait une autre travailleuse. Elle dit avoir aimé ce poste sur lequel elle s’attarde particulièrement. La patronne tenait son magasin en ville 6 jours par semaine, ce qui fait que Sò Nana faisait tout. Elle se levait assez tôt, 3 heures du matin, pour préparer le petit déjeuner et le déjeuner que le couple ramenait au travail. Tout devait être prêt avant 7 h du matin, et la cuisine était importante. Elle devait aussi préparer le petit-déjeuner qui, en Haïti, est surtout à la fourchette, ainsi que le déjeuner et le dîner. Dans ce passage de Sò Nana décrit, ne serait-ce qu’en partie, une journée de travail. On y voit les tâches, le temps de travail ainsi qu’un aperçu de la relation avec les patronNEs.
- Je prépare une cantine pour le patron parce qu’il n’aime pas manger à l’extérieur. Quand il le mange par exemple, il attend de rentrer pour manger à nouveau. (…) Je peux lui mettre des poissons frits avec de la banane bouillie, ou encore des pomme-de-terres frites, de la viande, de la banane pesée…
- Quand donc est-ce que tu prépares tout ça ?
- Tous les matins.
- A quelle heure ?
- Dès trois heures. Trois heures du matin. (…) Tu sais que je dois aussi préparer la cantine des deux enfants. Je dois aussi préparer la cantine du monsieur. Puis, je dois préparer autre chose pour que les enfants mangent avant d’aller à l’école. Je suis donc obligée de me lever tôt. (…) Après, quand tout le monde est parti, je vais faire les courses au marché. Quand je reviens du marché, je mets les haricots secs au feu. Et je pars faire le ménage dans la maison. Après le ménage, si je dois faire la lessive, je lave. Parfois, je prépare à manger pendant que je suis en train de faire la lessive.
- Quel type de repas tu prépares ? Des repas consistants ? Des haricots secs, du riz, de la viande…?
- Des haricots secs, du riz, de la viande ! Les repas habituels !
- Et après, quand est-ce que tu termines par exemple ?
- Moi ?... Tu sais que les habits ne sont pas vraiment sales ! Si c’est du noir, tu les laves deux fois avec de la lessive en poudre. Si c’est du blanc, tu le laves deux fois avec du pain de savon… Ce ne sont pas des habits très sales qui exigent de frotter mille fois. Je termine assez tôt oui ! Tu sais, le tempérament du monsieur… c’est une personne qui n’aime pas que quand il rentre, vers 16h, que je sois encore là à laver, que je frotte encore dans la bassine d’eau. Il me dit toujours : ‘Tu vois ? si quand je viens à 4h tu es encore là à laver, j’aurai des problèmes avec toi, oui ! Tu n’es pas en esclavage !’.
Elle explique que le patron veut qu’elle termine dès 16h et qu’elle se repose. Sauf que sa charge de travail ne lui permet pas de terminer aussi tôt. Et après, elle dit prendre la douche pour se coucher, puis elle joue et blague avec les enfants. Mais son travail n’est pas fini puisqu’elle doit aussi préparer une bouillie pour les patronNEs. Elle travaillait aussi le week-end, sauf quand elle partait chez sa cousine. Elle explique:
- Je pars me reposer. Je me couche.
- Tu ne travailles pas ?
- Non ! Je passe déjà toutes mes journées à me défoncer au travail ! Non, je reste couchée. (…) Si je viens Samedi, je repars assez tôt le dimanche.
- Le Dimanche au matin ou vers midi ?
- Le dimanche matin parce que quand je rentre je dois préparer à manger.
- Cela veut dire qu’après chaque 15 jours, tu as un jour pour aller voir tes proches ?
- Oui. Par exemple, si je dois venir aujourd’hui, je viens assez tôt et demain, au petit jour, je repars.
On peut voir par ailleurs comment les femmes utilisent très peu de mots pour décrire leur travail. « Laver, repasser, préparer à manger » correspond plus à une formule qu’à une vraie description des tâches. Cette formule veut surtout dire que ces femmes font « tout ». Et quand on leur demande d’aller un peu plus dans les détails, soit elles trouvent que c’est trop évident surtout quand l’interlocutrice, moi en l’occurrence, est une femme. Je suis censée savoir comment ça se passe dans une maison, donc les interviewées ne voient pas forcément l’intérêt de l’exercice. En plus, quand elles décrivent, elles oublient plusieurs tâches ou regroupent plusieurs activités différentes sous un même verbe. Quand elles emploient le verbe « balayer » (bale) par exemple, cela inclut le dépoussiérage et le rangement par exemple. Et quand elles parlent du fait de faire la cuisine, elles englobent la vaisselle qui correspond pourtant à un travail répétitif dans leur journée et qui est d’ailleurs l’une des activités principales des restavèk quand il y en a une.
En 2008 déjà, c’était difficile d’avoir accès à une description complète d’une journée de travail. Wilta me racontait une journée ordinaire, avec quelques détails et en fonction des heures de la journée. Au début, elle est assez peu précise : « Eh bien, comment le travail se réalise-t-il ? C’est toujours de la même chose : laver, repasser. Faire le ménage, repasser ». Viendront après les explications détaillées, mais avec difficultés, nous dit-elle :
« Tu te lèves le matin et… Quand tu travailles chez les autres, les tâches sont si nombreuses …. Mais je vais essayer de les décrire. Les tâches sont nombreuses ! Ah ah ah ! Tu te déshabilles. Tu nettoies la cuisine. Tu enlèves les ustensiles de cuisine placés préalablement dans la salle à manger. Tu les mets dans la cuisine, si elles n’y étaient pas. Après tu laves les gobelets. […]. Après tu fais la vaisselle. Puis tu nettoies la maison, passes le balai, essuies les meubles, fais les lits, passes la serpillère, mets les haricots secs à cuire. Après cela, tu vas au marché. Puis tu prépares à manger. Et tu prépares la table quand la nourriture est prête. Après tu es prête à partir, sauf si tu dois faire la lessive… ».
Chez Sὸ Nana, Il a fallu poser beaucoup de questions pour accéder à certains détails qui prouveraient la pénibilité de son travail. Elle dit « petite bouillie » pour minimiser l’ampleur de la tâche comme elle a insisté sur le fait que la lessive n’est pas pénible. Elle a tendance à raconter les tâches en insistant sur le plaisir: le plaisir de faire du bon travail et de savoir que cela fait plaisir au couple employeur. Le plaisir de faire provient aussi du fait que Sὸ Nana valorise les compétences que requiert ce travail. Elle ne parle pas des saletés mais valorise la capacité d’installer la propreté. Face un plat difficile à cuisiner, elle loue sa capacité à le réaliser et à donner du plaisir aux palais. Pour Sὸ Nana qui a été restavèk toute son enfance puis est devenue servante, ce n’est pas qu’un simple savoir. C’est tout ce qu’elle sait faire. Elle se pose ainsi différemment face à ce travail par rapport à Sentàn qui avait fait l’école secondaire et était « destinée » à une carrière tout autre. Toutes les servantes interviewées auraient aimé faire autre chose, mais plus elles se croient capables de faire autre chose, moins elles visibilisent ce plaisir lié à la tâche. Alors que celles qui étaient restavèk puis servantes, même en faisant parfois le petit commerce ou en devenant plutôt, travailleuses agricoles (Vyèj par exemple) disent aimer ce travail, ces tâches. Les migrantes interviewées à Paris répugnent la tâche en soi. Elles parlent de « sale boulot » présentent leur activité comme un ensemble de « tâches qui tachent » (Joseph, 2010). En cela, on pourrait dire qu’elles dévalorisent le service domestique qui est dévalorisé en France tout comme en Haïti. Et pourtant, aucune des servantes en Haïti n’a évoqué cet aspect « sale », répugnant, dégoûtant, du domestique que, en France, des auteures comme Molinier (2004) ont analysé. Ce qui les dégoûte et les poussent toutes finalement à vouloir « trouver mieux » c’est plutôt les relations de travail qui les soumettent aux patronNEs.
Chez Sὸ Nana ainsi que chez Vyèj, cette paysanne qui a travaillé comme servante à la capitale, le savoir-faire qui permet de réaliser le service domestique est reconnu. Maruani (2006) comme d’autres chercheuses féministes déplorent la non-reconnaissance des compétences investies dans le travail domestique. C’est aussi pour cela qu’il n’est pas considéré comme un vrai travail. Le savoir-faire dans le service domestique est présenté par Sὸ Nana ou Vyèj comme étant le résultat d’un apprentissage. Ce savoir-faire est valorisant et quand il est reconnu, cela les pousse à aimer leur travail. Cet échange avec Sὸ Nana en dit long :
« -Mais qu’est-ce que tu préfères dans ce travail ?
-Ce que je préfère dans ce travail ? Laver, repasser, préparer à manger, faire le ménage.
-Tu aimes ça ? Tu te sens contente quand tu fais ça ?
-Oui ! Parce que j’aime faire ça.
-Et qu’est-ce qui surtout te rend aussi contente quand tu fais cela ?
-Ce qui surtout me rend contente, c’est par exemple quand je finis de nettoyer, et que la patronne dit : ‘La maison est belle ! Elle est fraiche !’.
-A ce moment, tu es contente !
-Je suis contente. Et je peux aussi préparer à manger, et quand tu es sur la table, tu dis : ‘Ah, Sὸ Nana, c’est très bon !’. Quand tu me dis ça, ça me rend très contente. Mais si tu me dis : ‘Oh, ce n’est pas bon !’. Je ne me sens pas bien du tout. (…) Et moi, je saurai à l’avance que la nourriture n’est pas bonne. (…) Déjà en mettant la table, je poserai le plat sur la table avec découragement parce que je sais que tu vas me dire que la nourriture n’est pas bonne. ‘Ah, Sὸ Nana, aujourd’hui, je ne suis pas du tout satisfaite de ton repas ! Elle n’est pas bonne. Voilà telle chose qui manque, et telle chose qui manque’. ».
Mais, à en croire Sὸ Nana, ce savoir-faire dont découle le plaisir de faire plaisir ne résulte pas uniquement de l’apprentissage. Il y aurait un côté « naturel » qui ne dépend pas de l’apprentissage, qui fait qu’en plus des connaissances pratiques, il faut aussi « avoir la main chaude », dit-elle, pour réussir un bon repas. Pourtant, cette servante insiste beaucoup sur la « pratique » qui permet de se parfaire dans les activités domestiques, cette pratique qui met alors les travailleuses domestiques en position de « supériorité » ou de rivalité face aux patronnes. Cette servante ainsi que Vyèj vont jusqu’à faire l’éloge du système restavèk où les filles sont forcées d’apprendre à maîtriser les tâches domestiques contrairement aux autres filles gâtées par leur mère. Les jeunes domestiques font de meilleures épouses, croient-elles, ce que défendaient d’ailleurs en Europe ceux qui optaient pour le maintien de la classe servile (Piette, 2001). Cette conception pose une centralité du rôle domestique des femmes dans le couple, ce qui est valable aussi quand les patronnes ont un emploi. En cela, ses propos convergent avec ceux des paysannes : les hommes peuvent maîtriser le savoir-faire domestique, et il est préférable qu’ils le maîtrisent, mais ce n’est pas obligatoire ; les femmes doivent maîtriser ce savoir même si passent toute leur journée au travail. C’est là une forme d’intériorisation de la division sexuelle du travail. Or, ces femmes qui n’imposent pas aux hommes de partager les fardeaux domestiques – même si c’est souhaitable selon elles – méprisent les patronnes qui n’ont pas d’emploi, qui restent dépendantes de leur mari. Sὸ Nana critique : « Parce que, quand tu restes là assise toute la journée et que c’est l’homme qui à chaque fois te tend la main, c’est alors qu’il te manquera de respect. Mais quand tu travailles, quand tu peux gagner 25 gourdes par toi-même, il ne peut pas te manquer de respect ». Elles font un amalgame entre deux situations (les patronnes qui ne travaillent pas et celles qui ne maîtrisent pas le savoir-faire domestique) qu’elles présentent en une seule image : les femmes qui restent assises à se manucurer (woze zong). Ce sont de belles mains, dirait-on quand on écoute ces servantes parler de la beauté et de la propreté des patronnes qui, en effet, peuvent éviter la saleté des tâches domestiques. Mais ces « belles mains » sont aussi des « mains froides » qui ne savent rien. Une patronne doit savoir, elle doit aider sa servante dans les tâches ne serait-ce que pour lui montrer que son activité n’a rien de dégradant, comme l’expliquaient les patronnes interviewées en 2008. Finalement, ce qui dérange dans la division sexuelle du travail, ce sont les femmes « qui ne travaillent pas » et non les hommes « qui ne partagent pas ». Cela idéalise donc la double journée des femmes que ces servantes critiquent pourtant en regardant leur propre difficulté à articuler leur vie professionnelle chez les autres et leur vie familiale chez elles.
Adelina Miranda (2003) déclare que certaines femmes du secteur domestique ont des difficultés à séparer le temps de travail du temps de repos. C’est que pour les travailleuses domestiques aussi se pose la question de l’articulation des temps de vie, cette imbrication complexe des différentes temporalités soulignée par Lapeyre (2004) dans l’analyse du travail des femmes. Malheureusement, la conciliation est invisibilisée quand il s’agit de comprendre la situation des travailleuses domestiques, ce que critiquent Glenn (1992) et Carby (2008) qui regardent alors les rapports de race et de classe que sous-tend cette occultation.
La conciliation est différente selon qu’il s’agit de bonnes à demeure ou de servantes de jour. Les servantes de jour économisent moins (Oso, 2002 ; Anderfuhren, 2002), mais les domestiques à demeure s’économisent moins au sens où, comme le critique Zoune, une patronne haïtienne, elles travaillent trop longtemps. Cela entretient des formes d’esclavage, dénonce cette patronne. Sὸ Nana présente le fait de travailler comme servante à demeure comme un avantage (la possibilité de pouvoir économiser les frais de transport par exemple). Pourtant, elle devait souvent se lever à n’importe quelle heure de la nuit pour repasser puisque l’électricité manquait parfois dans la journée. Le code du travail haïtien donne aux servantes le droit à des moments de repos hebdomadaire, ce qui est repris également dans le projet de loi du Ministère à la Condition Féminine et aux Droits des Femmes (2007). Mais comme le dit Anderfuhren (2002) dans l’analyse du service domestique au Brésil, les lois sur ce travail ne sont pas toujours respectées. A en croire les interviewées, ces travailleuses sont sollicitées à n’importe quelle heure. Mais si les servantes de jour travaillent moins d’heures chez les patronNEs, elles n’en sont pas moins épuisées puisqu’elles doivent aussi s’occuper de toutes les responsabilités domestiques de leur propre famille. On parle de « la double journée » pour les « femmes qui travaillent » et qui doivent aussi travailler chez elles en rentrant (Gagnon, 1983). On peut donc parler de « double domus » pour ces travailleuses domestiques qui doivent aussi s’atteler au travail domestique dans leur propre demeure. Dans leur maison peu équipées, le travail peut être encore plus pénible.
Et comme on l’analyse dans la conciliation pour « les femmes » en général, c’est souvent plus compliqué pour les travailleuses mères. Elles n’ont souvent pas de temps à consacrer à leurs enfants. Les problèmes de conciliation se posent dès la grossesse qui leur vaut régulièrement des licenciements. Puis elles doivent rentrer en milieu rural pour bénéficier de l’aide de leurs proches et pour recommencer à travailler à Port-au-Prince, elles sont obligées d’y laisser leurs enfants. Quand elles accouchent à la capitale (ce qui est plus rare), elles doivent aussi envoyer leur bébé à leur famille. D’où l’existence de « familles transrégionales » au cœur du service domestique des paysannes d’origine rurale à Port-au-Prince, ce qui pose à ce niveau aussi ce que d’autres comme Devi, Isaksen et Hochschild (2010) appellent les coûts émotionnels de la mondialisation. Sò Nana explique avec tristesse comment son premier enfant n’a développé aucun lien avec elle : « Je ne me sens pas bien parce que j’aurais aimé que quand elle me voit elle saute de joie, qu’elle me donne un câlin. Mais elle n’est pas comme ça avec moi. (…) Elle dit à sa tante que c’est elle sa maman et que je ne suis pas sa maman ». Or ces mères qui souffrent de cette distance affective provoquée par l’éloignement ne peuvent même pas se montrer plus présentes pour leurs enfants. Une semaine de congé demandé pour participer à un évènement de la vie de ces enfants peut leur coûter leur poste, comme l’a vécu Sò Nana. La galère des familles « transrégionales » qui rappelle la misère des familles transnationales chantée par Manno Charlemagne dans 37 rekòt kafe (37 ans). Cette chanson parle, entre autres, des mères haïtiennes qui sont domestiques à l’étranger et qui doivent prier leur patronne pour pouvoir rentrer en Haïti participer par exemple à la première communion de leur enfant. Dans cette mondialisation néolibérale, l’extraction de l’amour du Sud par le Nord critiquée par Hochschild (2004) est alimentée par ce drainage de l’amour du rural à l’urbain.
Mais vivre à Port-au-Prince avec leurs enfants est presqu’impossible pour ces femmes si elles veulent continuer à travailler. Chaque maternité limite ainsi l’investissement des femmes dans le service domestique. Bét ki gen ke pa janbe dife (les animaux à queue ne traversent pas le feu), dit le proverbe. Sò Nana explique que depuis qu’elle a ses deux derniers enfants avec lesquels elle vit, elle ne peut plus travailler comme bonne à demeure. En 2010, cette femme venait d’avoir sa cadette et elle m’a déclaré : « Oui, je regrette d’avoir fait cet enfant. Oh, regarde ma situation! N’est-ce pas ce bébé qui me met dans cette misère ? Si j’avais seulement l’ainée, je pourrais aller chez une voisine et lui demander de me la garder. Mais aujourd’hui, puis-je laisser ce tout petit dernier à quelqu’un ? Qui acceptera de garder un enfant aussi jeune ? (…) Je suis donc dans la galère pour longtemps encore ». Elle prévoit de recommencer à travailler quand sa dernière sera plus grande. Elle explique qu’elle devra alors se lever tôt pour s’en occuper le matin avant de partir et demander à la patronne de revenir tôt pour leur préparer à manger et laver leurs vêtements. C’est d’ailleurs ce que fait Sentàn avec son fils qui avant vivait avec sa mère et qui l’a finalement rejointe à Port-au-Prince. Elle déclare travailler encore plus chez elle que chez la patronne.
Mais contrairement à Sentàn qui habite à Pétion-Ville, Sò Nana vit dans un milieu où la solidarité entre voisines est encore de mise. Elle est ainsi obligée de soigner ses relations pour garder cet avantage du « bon voisinage ». Elle explique comment elle fera pour partir travailler : « Je les laisserai dans la cour en demandant à tout le monde de jeter un coup d’oeil. (…) Cela veut dire que, tu n’as qu’à les laisser dans la cour. Même s’il devait leur arriver quelque chose, Dieu les épargnerait à coup sûr. Il enverra quand même une personne pour les délivrer. En les laissant je dis à tout le voisinage : ‘Elles sont là dans la cours. Je vous en prie, que tout le monde les surveille !’ ». Le proverbe dit Kabrit san mèt mouri nan solèy (Le cabri qui a trop de maîtres meurt au soleil). Tout le monde surveille parce que personne ne peut vraiment surveiller, ce qui met ces enfants en danger. Anglade (1986) estime que ce manque de soin des enfants dans ces familles monoparentales urbaines où les mères sont obligées de se surinvestir au travail est cause de mortalité infantile, mortalité qui, pour Gilbert (2001) augmente en zone métropolitaine. Mais Sò Nana reste optimiste. Elle croit au bon coeur des femmes de son voisinage. Elle déclare : « Oui ! Chaque enfant dans cette cour a plusieurs mamans. Mais ce sont les pères qui ne sont pas présents ». Le bon voisinage est donc lui aussi une affaire de femmes. Et à part cette solidarité dans le quartier, les servantes peuvent aussi « externaliser ». Elles comptent alors sur le travail plutôt gratuit de plusieurs catégories de personnes, y compris des restavèk, si leur situation économique leur permet au moins de nourrir une bouche en plus.
Tout compte fait, si ces servantes sont engagées pour aider leur patronne à faire face aux difficultés de conciliation, cela ne signifie nullement qu’elles ne connaissent pas ces problèmes dans leur propre vie. Au contraire, ils peuvent être encore plus criants pour ces femmes qui n’ont pas les moyens économiques pour externaliser. Elles doivent alors soit arrêter de travailler, ou compter sur la disponibilité généreuse de leur mère et de leur voisine. Elles aussi ont recours à l’externalisation quand leur situation le leur permet. Penser la conciliation service domestique/travail domestique c’est reconnaître que les servantes aussi sont des femmes même si dans la relation de travail cette humanité peut être niée.
<< CHAPITRE II LE SERVICE DOMESTIQUE A PORT-AU-PRINCE 2.2. Relation de service >>
(73) La loi du 13 mai 2003 a abrogé le chapitre 9 du Code du Travail traitant « des enfants en service ». Cette loi reconnaît toutefois qu’un enfant peut être confié à une famille d’accueil sous certaines conditions de traitement égal avec les enfants de la famille. Mais évidemment cette loi n’est pas respectée et peu de dispositions sont prises pour qu’elle soit correctement appliquée.
(74) Alter Presse, 28 aout 2006.
(75) SENECAL, Richard (2001). Barikad
(76) Winnicott (1960 A propos de sécurité), pour présenter la prise en charge des nourrissons comme un véritable travail, développe que les jeunes enfants ont besoin d’être tenus, déplacés, lavés, nourris, maintenus à la bonne température, protégés des courants d’air et des bruits violents. Il ajoute qu’ils ont besoin qu’on réponde à leurs impulsions et qu’on comprenne leur spontanéité.