En construction
La division sexuelle du travail paysan qui marque le travail agricole et le travail domestique des femmes plonge celles-ci dans une grande désolation qui cause leur migration. Ici on approfondira d’abord les différents indicateurs de la misère des interlocutrices pour ensuite regarder comment cela les pousse à définir l’exode comme stratégie de survie.
Si le milieu paysan de manière générale est marqué par un appauvrissement, il existe un appauvrissement spécifique des femmes. (Anglade, 1986 ; Gilbert, 2001 ; Moujoud, 2007). Une femme du Centre affirme : « Quoi qu’il en soit, les femmes souffrent encore plus que les hommes. […] Je ne dis pas que les hommes ne souffrent pas. Mais toute la douleur c'est pour les femmes ». Ce groupe du Centre qui, le matin, avait beaucoup discuté de la place de la polyandrie/maternité en série dans le dénuement des femmes paysannes, commence la rencontre de l’après-midi par ce refrain tant significatif :
« Fanm malere ou se poto mitan lavi a (femme pauvre, tu es le centre de la vie)
Lakay la se ou jaden an ti komès la se ou menm (le domestique, le jardin, le commerce reposent sur toi)
Fanm malere san ou lit la pa ka reyisi (femme pauvre, sans toi la lutte ne peut réussir)
Mwen wete chapo ba devan ou (Je salue ton courage) ».
La terre n’a plus aucun rendement, se plaint-on depuis des décennies en Haïti. Ces agricultrices vivent les conséquences de cette plaie du milieu paysan signalée dans la plupart des recherches. Elles se plaignent comme les hommes d’être à la merci de la pluie et du mauvais temps, ce que Bastien (1951) puis Moral (1961) déploraient pourtant depuis fort longtemps en Haïti. Ces travailleuses agricoles insistent beaucoup sur les investissements qui partent après un ouragan, les récoltes perdues à cause de l’absence d’irrigation, le changement de climat qui les rend encore plus démuni face aux « saisons », etc. Vyèj se lamente dès le début : « Parfois tu te casses la tête, tu dépenses beaucoup d’argent pour planter alors que tu pourrais faire autre chose avec cet argent. Après, tu ne récoltes rien. Mais c’est argent, tu l’as jeté, n’est-ce pas ? ». Le discours de cette femme montre aussi que, de plus en plus, avoir beaucoup de terres en milieu rural ne fait pas forcément échapper à la misère. L’augmentation du prix des terres fertiles que des citadins s’arrachent pour la construction de logements, le manque de bras causé notamment par la scolarisation des enfants, et par-dessus tout l’irresponsabilité de l’Etat face à ce milieu, tout cela explique ce manque de rendement agricole. Ce discours nous porte à rappeler qu’elles sont directement touchées par cela, pas uniquement en tant que femmes de paysans mais aussi en tant qu’agricultrices. Mais elles sont touchées de manière spécifique puisque ce sont surtout elles qui gèrent le manger dans les familles. D’abord, ce sont elles qui récoltent, donc elles peuvent bien évaluer le déficit. Puis ce sont elles qui vont vendre. Ce sont aussi elles qui se battent – parfois contre leur partenaire– pour garder suffisamment de denrées pour le repas quotidien. Ce sont elles qui cuisinent, qui donnent à manger. Et quand les denrées manquent, ce sont elles qui partent acheter à crédit, soulignent-elles. En cela, même celles qui ne travaillent pas la terre parce qu’elles s’occupent du parentage, sont suresponsabilisées dans le rôle de « pourvoyeuses ». C’est ce que déplore une femme qui critique le fait que son mari qui pourtant est le seul à gagner de l’argent attend que ce soit elle qui apporte à manger à la famille dans les périodes de grande nécessité. C’est elle qui doit acheter à crédit par exemple. Les femmes « qui ne travaillent pas » ne sont donc pas que caregiver. Elles sont aussi breadwinner.
Malgré le manque de rendement, certaines femmes continuent à travailler la terre. Une participante du Sud déclare : « Au lieu d’attendre 5 gourdes de quelqu’un, je préfère travailler au champ. (…) Même si je perds la récolte, j’aurai quand même la feuille des plantes. Je préfère travailler la terre ». Mais comme l’a expliqué Vyèj dès le début, tant d’autres partent, et en grande partie des femmes. L’agriculture en Haïti est peu mécanisée, ce sont les bras, ceux des femmes et de leurs enfants, qui faisaient fructifier les terres. Ces femmes déplorent que tous ces bras fuient vers Port-au-Prince. « Tu fais des enfants, tu ne les trouves pas pour t’aider », regrette une femme. Cette « fuite de bras » concerne aussi le travail domestique comme on l’a vu plus haut. La détérioration de la vie paysanne qui produit la migration massive des jeunes augmente ainsi la pénibilité de leur travail, à la fois dans les champs et à la maison.
Les femmes racontent que les récoltes ne suffisent plus à la subsistance de la famille. Elles précisent que pour survivre, il faut avoir une autre activité économique à côté de l’agriculture. Or, les alternatives sont minces. Elles parlent très peu de l’élevage, même pas de cet élevage de volailles assuré traditionnellement par les femmes. Vyèj se plaint des épidémies de fièvre qui la découragent même d’élever des poules. Et de 2009 à 2012, elles étaient plusieurs à regretter de ne pas avoir de l’argent pour s’investir comme avant dans le commerce. Le commerce est une activité typiquement féminine dans la paysannerie haïtienne et cette activité, selon les analystes (Bastien, 1951 ; Anglade, 1986) est fondamentale dans la survie du ménage. Il s’agit souvent d’un petit commerce d’appoint, pour la vente de minuscules portions de sucre, cacahuètes, cassave, allumettes, barres de savon, sucreries, beurre d’arachide, etc. Les paysannes vendent aussi au marché, comme on le signale souvent les regards scientifiques ou artistiques portés sur le milieu paysan. Dans la séance de photolangage, Zaya choisit l’image d’une femme portant son commerce sur sa tête, image qui l’a fait penser à sa propre mère qui portait sur sa tête un panier rempli de bananes. Elle estime que c’est de la misère. Vanya à Paris et plusieurs patronnes interviewées en groupe à Port-au-Prince reviennent sur la misère des commerçantes paysannes dans les marchés à ciel ouvert ou au bord du chemin, posant leurs denrées sur le sol, etc. C’est de la misère disent-elles, de la misère pour ces travailleuses, et aussi pour les consommateur-trice-s qui n’auront ainsi droit qu’à des produits mal conditionnés. Malgré les mauvaises conditions de travail dans ce secteur, le commerce reste important comme activité de survie à côté de l’agriculture. Il vaut mieux s’adonner à ces deux activités en même temps, exposent ces femmes. Mais aujourd’hui, plusieurs d’entre elles abandonnent l’idée de faire du commerce dans leur commune parce qu’à force de vendre à crédit elles font faillite. Quand elles ont de l’argent, elles préfèrent, ne serait-ce que dans le cadre d’une migration très temporaire, aller vendre à Port-au-Prince où l’anonymat les protège de la vente à crédit.
Avec l’agriculture en déclin et l’impossibilité de survivre par l’élevage ou le commerce, les femmes doivent gérer la faim puisqu’elles sont surinvesties dans la gestion du manger. Le manger revient beaucoup dans les entretiens. On est dans cette fixation sur « l’individu vivant » que Jean-François (2011) décrit si bien. On dit souvent que la faim est impossible en milieu rural à cause de la proximité avec les jardins, les feuilles et fruits. Mais j’étais surprise d’entendre ces femmes parler autant de la faim. Vyèj explique que parfois elle n’a rien à mettre sur le feu, ce qui me restait jusque-là impensable même en considérant la dégradation des conditions de vie de la population paysanne. Zaya se plaint aussi de la monotonie des repas, du maïs moulu qui revient quotidiennement sur la table. La vie est chère dit cette femme qui souligne qu’elle doit acheter pas mal de nourriture au marché, le potager n’étant pas suffisant pour nourrir la famille. Ces femmes sont suresponsabilisées dans la lutte contre la faim, et c’est leur corps qui paie en période de disette puisqu’elles doivent d’abord donner à manger à leur compagnon, puis à leurs enfants, avant de penser à elles(61). Elles sont ainsi particulièrement touchées par la malnutrition (EMMUS-V, 2012)(62) qui s’ajoute à l’épuisement au travail et au stress de la suresponsabilisation pour les rendre malades.
Ces femmes, celles du Sud en particulier, se plaignent beaucoup de maladies. En 2009, elles parlaient d’épidémie de fièvre et de douleurs, ainsi que de convalescence des enfants ou des maris. Cela crée un manque de bras et augmente leur épuisement au travail. Elles critiquent longuement le manque de service de santé et acculent l’État qui ne se préoccupe pas du bien-être de ses citoyenNEs, qui ne leur garantit pas les droits économiques et sociaux, ces droits-créances qui protègent contre les risques. La maladie les empêche de travailler comme c’est le cas pour Vyèj qui est restée plusieurs mois sans travail agricole. Elle se plaint en disant :
« Cette année n’annonce rien de bon pour moi ». Comme Zaya, elle est hypertendue et n’a pas les moyens de se procurer les médicaments. Elle est obligée de laisser certaines activités économiques comme faire de la cassave (galette de farine de manioc) qui lui demande de dépenser trop d’énergie. Or, elle dit que c’est le commerce de la cassave, assez répandue dans sa commune, qui serait à sa portée vu ses moyens. De même, elle souffre de douleur au poignet, ce qui l’empêche de faire la lessive, ce qui la fait regretter de devoir abandonner tout espoir de retravailler comme servante. Et quand après l’entretien je lui fais mes au revoir, elle déclare: « A l’année prochaine, si je ne meurs pas ! ».
Lors de la restitution en 2012, j’ai dû accompagner une participante au dispensaire puisque sur le chemin elle a eu un accident de moto-taxi. Au retour, cette même femme blessée a pris la moto avec deux autres participantes et le chauffeur. Quatre sur une moto, c’est de la folie, ai-je pensé ! C’est surtout de l’urgence. A trois, elles paient beaucoup moins et économisent alors la moitié des frais de transport que je leur ai offert.
La mortalité touche fortement ce milieu. En discutant de la maternité, les femmes font référence, quoique brièvement, à la mortalité maternelle. La mortalité infantile est encore assez présente dans ce milieu (EMMUS-V, 2012)(63), y compris les avortements non-désirés, ce que racontent ces femmes dans les exercices sur la généalogie. Il y a aussi plusieurs cas de mortalité des maris, et ces femmes soulignent la grande misère des veuves obligées de travailler plus péniblement qu’avant. Vyèj insiste grandement sur la mortalité. Elle a fait intervenir ce sujet dès le début de la première rencontre en 2009. Elle exposait alors son désespoir et sa misère après la mort de son deuxième fils assassiné à Port-au-Prince. Cet évènement revient souvent dans le discours de cette femme qui croit que ce fils l’aurait fait sortir de la misère. Elle critique ainsi la misère des paysans qui porte les enfants à migrer vers Port-au-Prince où ils se font assassiner. « En cherchant la vie, je perds la vie », commente-elle souvent à propos de la migration vers Port-au-Prince, ce qui fait penser à ce texte de l’UNICEF, Germaine, chercher la vie(64), qui expose la condition des femmes d’origine rural galérant à Port-au-Prince. Mais là encore, elle va pointer du doigt la paternité au rabais dans la migration – et donc la mort – des jeunes. En prenant en exemple le cas de son fils, elle explique : « Pourquoi il est mort ? Tu vois, les hommes qui font des enfants et qui ne s’en occupent pas, ce sont des voleurs ! (…) Si son père s’en occupait, il ne serait pas obligé d’aller à Port-au-Prince ». Ce père irresponsable était son deuxième mari. Lui aussi est mort. Heureusement, clame cette femme : « Il n’a pas pris soin de son fils. Il est mort lui aussi, lui qui a fait mourir mon fils à Port-au-Prince, mon fils qui a migré parce qu’il ne voulait pas s’en occuper. Il est mort lui aussi ! ».
Mais la mortalité ne touche pas que les « méchants ». Elle est partout dans ce milieu délaissé par l’Etat. Et cette population abandonnée, dans sa lutte pour sa survie, se voit construire sa propre mort, par le déboisement par exemple.
Vyèj se lamente : « Si j’avais quelques arbres, je ferais du charbon ». Elle explique que c’est à cause des circonstances économiques que les paysanNEs coupent les arbres. « Tu ne peux pas ne pas couper l’arbre, commente une femme du groupe du Sud. C’est seulement l’arbre que tu as ». Elle explique alors ce grand paradoxe qui consiste à couper le peu d’arbres qui reste alors qu’elles devraient les protéger. Les femmes déplorent aussi le fait que, avec l’absence des arbres, même leur potager ne résiste plus à la pluie et aux vents. Le grand paradoxe c’est que, en cherchant la vie, ces femmes s’attellent au jour le jour à détruire leur vie. L’urgence devient le quotidien, et l’urgence les porte systématiquement à agir à l’encontre de leur intérêt. C’est d’ailleurs ainsi que se construit la polyandrie en série, telle que les femmes l’ont présentée. Elles doivent de toute urgence donner à manger à un enfant ou lui donner des soins de santé, et même si l’aide d’un homme débouchera sur une nouvelle grossesse, elles cèdent. Ventre affamé n’a point de tête, pourrait-on dire. L’urgence devient comme une « culture », plus encore que la débrouillardise. Et elle explique en Haïti la folie collective qu’on peut voir aujourd’hui dans les bidonvilles, les lotissements sur les pentes dangereuses, les maisons en béton qui pullulent dans les lits des rivières asséchées. Tout cela fait penser à un « suicide collectif », entrepris par des personnes pleinement conscientes du danger mais qui disent – et avec raison – qu’elles n’ont pas le choix. Les interviewées, en Haïti et en France, parlent des madan Sara, ces femmes qui font le commerce inter-urbain et passent beaucoup de temps entassées avec leurs produits dans des transports de fortune au péril de leur vie. Non seulement l’Etat ne construit pas les routes qui désenclaveraient les communes, mais il ne contrôle pas ces types de transport. Il ne facilite pas à l’accès au logement pour les pauvres, et/donc il ne fait rien pour interdire ces constructions dangereuses qui font que, chaque cyclone voire un séisme, coûte la vie à un nombre important de personnes. Et à chaque fois, quand on compte les morts, la population invisibilisée est encore cette population paysanne qui compte des disparues après chaque grande pluie en province ou chaque catastrophe qui touche les zones urbaines.
L’Etat propose également peu de débouchés économiques aux paysanNEs. Les femmes s’en plaignent, disent qu’il pourrait au moins leur proposer des crédits plus convenables que ceux offerts par les banques. Ces femmes qui avant faisaient des tontines (sòl ou sabotay) ou au pire prenaient un ponya (prêt à usure) chez d’autre paysanNEs aiséEs, ont actuellement accès à des microcrédits (Gilbert, 2001). Ces crédits sont offerts par leurs organisations, ou des banques, ou d’autres caisses. Zaya a ainsi bénéficié d’un crédit de son organisation pour la construction de sa maison. Mais comme l’analyse Hedwige Peemans-Poullet (2000) sur cet endettement des femmes en analysant le cas du Bengladesh, les paysannes haïtiennes se disent ruinées par ces crédits. Pourtant, elles expriment en avoir besoin, notamment pour la scolarité de leurs enfants. Il en résulte qu’elles consomment plus qu’avant, investissent plus dans des petits commerces qui n’arrivent pas à couvrir des frais de maladie ou de scolarité, et finalement n’arrivent pas à rembourser leur dette. La famille doit alors vendre du bétail ou le peu de lopins qui reste quand elle n’est pas dépossédée pour éponger les dettes. Wilta disait en 2008 : « Si tu n’arrives pas à payer, on te met en prison, ou ils te prennent tout ce que tu as. Or moi, je n’ai rien. Ah ! Je n’ai rien ! ». Au pire des cas, elles doivent fuir leur communauté et aller se cacher à Port-au-Prince. Ce petit crédit qui répond à l’urgence ruine aussi, confirment ces femmes qui concluent qu’il vaut mieux les éviter. Elles demandent que ce soit l’Etat qui gère ces crédits. Mais comme le rappellent Madunagu (2002) ou Falquet (2003), ce serait absurde que les Etats endettent les femmes pour leur permettre de mieux payer ces services qu’ils devraient offrir gratuitement.
Pour faire face à la misère et survivre, les femmes paysannes doivent se comporter en véritables gestionnaires. Comme le précise les femmes du Centre, ce sont surtout elles qui s’occupent de la gestion dans les maisons. Même celles qui ne gagnent rien sont portées à gérer. D’autres gèrent à la fois leur argent mais aussi celui de leur compagnon. Le fait est que ce sont elles qui gèrent toutes les dépenses, qui économisent, qui réinvestissent en faisant de l’élevage par exemple. En ce sens, elles s’attendent à ce que leur compagnon leur donne de l’argent, même pour celles qui, dans une grande volonté d’autonomie, se débrouillent pour gagner elles aussi de l’argent. Pour elles, le mieux serait que ce soit les femmes qui gèrent l’argent des hommes puisqu’elles se révèlent de meilleures gestionnaires. Rappelons que les hommes paysans gagnent plus que les femmes. Ils ont plus accès aux autres formes d’activité comme le travail dans les organisations, eux qui sont en moyenne plus instruits que leur femme. En effet, parmi les femmes du milieu rural, 34 % n’ont aucune instruction contre 14 % en milieu urbain; chez les hommes, ces proportions sont respectivement de 26 % et de 8 %. (EMMUS-V, 2012). Plusieurs travaux (monter dans un arbre, couper du bois, faire du charbon), par la division sexuelle du travail, sont réservés aux hommes, ce qui leur constitue un surplus de revenu auquel n’ont pas accès les femmes. Ils peuvent aussi, de temps en temps, faire un 6 pour 6, ce travail de 6 heures du matin à 6 heures du soir qu’on n’offre pas aux femmes qui, d’ailleurs, seraient incapables de s’y mettre à cause des problèmes de conciliation. Et quand on y ajoute les inégalités de salaire pour le travail dans les champs, les femmes ont vraiment moins de revenus que les hommes, même si elles ne travaillent pas moins comme elles le précisent. Mais les interviewées préfèrent quand ce sont elles qui gèrent le revenu du ménage puisque, selon elles les hommes gaspillent. Ils se gardent leur argent de poche qu’ils gaspillent, disent-elles, au jeu avec des amis, dans l’alcool et le tabac, ou qu’ils donnent à d’autres femmes. « Ils gaspillent l’argent des récoltes », déplorent-elles. On peut alors parler de comportement irresponsable. Mais en plus, il faut ajouter leur manque de débrouillardise que ces interviewées leur reproche. Ils sont incapables de gérer la quotidienneté, de faire bouillir la marmite. Les enfants souffrent trop, disent certaines, quand ce sont les hommes qui gèrent. Pour tout cela, il faut que ce soit les femmes qui gèrent la totalité des gains. Or, rares sont les familles où ce soit le cas. Selon l’EMMUS-V (2012), seulement 13 % des femmes en union ont déclaré décider principalement de l’utilisation du revenu de leur conjoint. Dans 51 % des cas, la décision concernant l’utilisation de l’argent gagné par l’homme est prise de manière conjointe et, dans 36 % des cas, c’est l’homme lui-même qui décide principalement. Aucune des interviewées ne déclare gérer le revenu de son mari. Il y a même des cas où les hommes veulent gérer non seulement les revenus provenant des activités communes (le travail de la terre par exemple), voire des rares revenus qu’elles gagnent de leur propre activité (leur commerce par exemple). Les femmes, Vyèj par exemple, parlent beaucoup d’hommes qui lésinent, qui laissent leur femme dans le besoin. Dans le sociodrame du Centre, le mari furieux qui ne trouve pas à manger, pour spécifier à sa femme qu’il ne lui doit rien, lui demande avec arrogance : « Est-ce-moi ton père ? ». Ces femmes s’indignent face à ce propos qui, selon elles, est assez répandu. C’est pour cela qu’elles refusent d’être des « femmes-cochons » qui, comme le disait cette femme dans sa présentation personnelle, attendent des hommes qu’il leur tende la main. Une femme du groupe narre : « Dans les familles où les femmes sont mieux traitées, tu peux voir que les femmes ont des droits, elles peuvent gérer les denrées récoltées, elles peuvent décider de ce qu’il faut faire ou pas. Mais dans d’autres endroits, les hommes ont la clé du dépôt, la clé de la petite pièce en main. Ce sont eux qui décident de donner ou non aux femmes ». Même les petites graines sont alors comptées. Vyèj, dans le Sud, a vécu ça de la part de quelques compagnons qui pourtant lui avaient fait des enfants. Son troisième compagnon qui lui a fait trois enfants, était dur avec elle. Un jour, il a compté 8 marmites(65) de maïs et lui a dit : « Viens, prends ça et va me le vendre ! ». Vyèj s’indigne : « Il vient mesurer des denrées et m’ordonne d’aller le vendre marché. Ça c’est un manque de respect ! Ça c’est quelque chose qu’il aurait dû réserver aux gens qui lésinent comme lui ». Elle a refusé, lui a demandé d’aller le vendre lui-même. Elle justifie sa réaction en ces mots :
« C’est moi qui ai produit le maïs! Et tu veux que je te laisse me contrôler dans son utilisation ? En plus tu m’ordonnes d’aller le vendre pour toi ?
-Myrlie : C’est toi qui l’as produit ?
-Oui ! Tu creuses la terre et moi je sème les graines ! (…) Et après tu le mesures, tu m’ordonnes d’aller le vendre et de te ramener l’argent ? Je suis donc ta domestique! Quel manque de respect ! ».
Elle veut ainsi qu’on valorise son apport dans la production des denrées, puis elle ajoute que c’est d’ailleurs uniquement elle – ou les femmes en général – qui travaille à les récolter. Cette non-reconnaissance de l’apport des femmes est assez importante, et s’amplifie aussi avec le fait qu’une grande partie de cet apport ne peut pas être évalué monétairement, une grande partie du travail des femmes étant gratuite. Les hommes pensent ainsi qu’ils sont les seuls à « donner ». C’est ainsi qu’ils arrivent, après une rupture, à mettre à la porte une femme qui, selon les interviewées, a participé à la construction de la maison familiale. Ils donnent de l’argent ou des denrées à leur compagne comme on fait de la charité, ce qui indigne Vyèj. Une femme a dû voler du maïs du dépôt de son mari pour le vendre et acheter l’uniforme scolaire de leur enfant. De même, Vyèj était obligée de voler le café de son père qu’elle vendait pour leur acheter à manger. Les hommes, maris et pères, lésinent parce qu’ils sous-estiment les besoins de la famille. Ils lésinent parce qu’ils n’ont jamais appris à gérer le quotidien. Et quand ce sont eux qui gèrent, ils lésinent encore. Tout devient un cercle vicieux. Et bien entendu, ils reprochent aux femmes de gaspiller. Une femme du Centre raconte : « Les quelques graines qu’ils donnent pour la cuisine, ils disent que cela doit rester jusqu’au mois d’avril. Et quand c’est fini, ils disent parfois que c’est parce que tu ne sais pas gérer ».
Dans le groupe du Centre, on a largement discuté de cette image de femmes qui gaspillent, les fanm gaspiya. Une femme a commencé à critiquer les femmes dépensières qui méritent que les hommes lésinent. J’ai mené la discussion en leur posant quelques questions : que font les femmes avec l’argent ?(66) ; quelle part du revenu les femmes consacrent-elles à leurs besoins personnels ? Parfois, les maris qui donnent de l’argent aux femmes pour aller au marché leur reprochent de tout dépenser. « Lajan pa janm ase pou fanm » (l’argent n’est jamais suffisant pour les femmes), disent-ils. Ils sous-évaluent le prix du kérosène et des allumettes, eux qui ne vont jamais les acheter au marché. Dans le milieu paysan et en Haïti en général, les courses restent un travail de femme : 61.3% de femmes contre 17.1% pour les hommes s’en chargent (ECVMAS, 2014). Ce sont elles qui, quand elles partent au marché vendre les denrées, reviennent avec le nécessaire. L’image de l’autonomie pour les femmes haïtiennes est justement cet argent du pétrole lampant et des allumettes qu’il ne faut jamais avoir à demander à un homme. En plus, les interviewées insistent sur le fait que les femmes achètent surtout pour les enfants et leur compagnon. En outre, les hommes critiquent le fait que les femmes dépensent autant dans le manger. Une femme du groupe rapporte le propos d’un homme à sa femme : « Toi, quand tu vas au marché, ton argent ne passe jamais à la rue des belles choses, mais toujours à la rue des choses à manger ». Cette participante déplore l’injustice du propos en rappelant que ce sont les hommes qui ont toujours la plus grosse part de tout ce qui sort de la marmite. Tout cela montre que les femmes dépensent effectivement plus que le voudraient leur mari, mais moins pour elles que pour les autres, y compris ces maris qui trouvent toujours à redire et qui sont pingres. Je les ai menées à conclure que l’argent des hommes qu’ils donnent aux femmes n’est pas un cadeau qu’ils leur offrent mais un capital à gérer, et que cette gestion est en soi un véritable travail. Pourtant, dans ce contexte où les hommes irresponsables, dépensiers et pingres semblent être si nombreux, les hommes qui donnent voire ceux qui « donnent tout » font un réel cadeau à leur famille, à leur femme. Et peut-on dire que ceux qui gagnent plus donnent plus à leur famille ? Comment mesurer ce plus ? En comptant la quantité qu’ils donnent ou le pourcentage que ce « don » représente par rapport à leur gain ? Le fait est que les femmes qui se montraient les plus satisfaites par rapport à leur mari, celles qui disaient que leur mari prenait bien soin de leurs enfants, sont les femmes de leaders d’organisations paysannes qui, justement, gagnent souvent plus que les autres paysans.
Les femmes paysannes ne s’occupent pas uniquement du travail reproductif et du productif lié à l’agriculture. A côté des actions bénévoles dans les associations, certaines sont aussi des employées de l’Etat, d’entreprises privées et surtout des ONG. Jusqu’au séisme du 12 janvier qui a entraîné une concentration des aides sur Port-au-Prince, il y avait plusieurs projets des ONG implantés dans le milieu paysan. Il était étonnant de voir comment la paysannerie était la population ciblée par beaucoup d’ONG (contrairement aux populations des bidonvilles) même si leur siège social était à Port-au-Prince et que leurs cadres vivaient à la capitale. Et dans le milieu paysan, plusieurs personnes étaient recrutées pour faire marcher les projets. Des cadres paysanNEs émergeaient de ces nombreuses années de vie des projets de développement et de l’humanitaire en Haïti. Même en gardant des activités agricoles, plusieurs hommes et femmes vivaient de leur travail dans ces organisations. Le niveau de vie s’améliorait et dépassait largement celui des autres paysans. Des femmes étaient aussi impliquées dans ces projets, aussi parce que certains bailleurs imposent la participation des femmes comme condition de financement, avec l’idée d’intégration des femmes dans les projets portée par plusieurs bailleurs comme la coopération canadienne (Joseph, 2009). C’est aussi dans ce contexte qu’il faut inscrire la survie des paysannes en Haïti avec d’un côté celles qui étaient les bénéficiaires des services et de l’autre les employées de ces ONG. Et dans beaucoup de cas, c’est dans les mêmes familles que se concentraient les employéEs. Les responsables des organisations de femmes sont ainsi, souvent, les femmes des hommes cadres de ces ONG. Cela a créé l’ascension sociale de tout un couple ou de toute une famille et a fait accroître les écarts entre ces salariés et le reste des paysanNEs. C’est dans ce contexte où se mélangent survie et action collective qu’il faut inscrire le discours de ces femmes paysannes ainsi que les tensions qu’elles ont exprimé dans l’une de nos rencontres. Elles expliquent alors comment la survie des unes peut se construire sur l’exploitation de la participation des autres dans ces projets communautaires.
Dès la première rencontre en 2009, les participantes du Sud ont exprimé leur mécontentement face à ces initiatives de réunir les femmes. Alors que, les femmes du Centre, pendant toutes les rencontres, faisait l’éloge des groupes de femmes en général et des organisations. Pour elles, l’organisation des femmes en groupe leur permet de se former, de discuter de leur problème et d’agir ensemble. Les femmes du Sud, même si elles aussi portent un discours féministe, critiquent les organisations féministes qui, d’après elles, ne servent qu’à l’enrichissement de certaines femmes paysannes. Même une responsable d’organisation du Sud formule ces mêmes propos. Les ONG creuseraient ainsi les inégalités dans le milieu paysan en construisant ou en renforçant une élite « alors que les pauvres deviennent plus pauvres », disent-elles. Des femmes élues déléguées parlent au nom des autres sans jamais les écouter, ce qui fait que leur discours ne pose pas les problèmes concrets des paysans. Elles habitent désormais à Port-au-Prince et s’occupent de leurs enfants et de leur commerce au lieu de revenir discuter avec les associations de base. Ces participantes se plaignent d’avoir été instrumentalisées dans ces groupes et parlent de l’inutilité des organisations féminines-féministes face à leurs besoins socio-économiques.
Dans le groupe du Sud, les participantes relient ces propos à ma recherche ou à ma présence dans ces groupes constitués spécifiquement dans le cadre de ce travail de terrain. D’une part, elles se disent contentes de ma présence et me félicite de cet intérêt porté à leur point de vue. Vyèj dit: « C’est important qu’une personne vienne nous poser des questions sur notre misère (…) Tu dois valoriser les gens qui se déplacent pour venir te parler ». Une participante ajoute : « Les femmes seront toujours après les hommes, car les femmes dirigeantes ne reviennent pas parler à la base ». D’autre part, ma présence faisait l’objet de suspicions, même si dès le début j’ai essayé de bien établir la différence entre mon travail de recherche et certaines activités des ONG. Une femme n’a pas mâché ses mots et a dit à propos des repas servis dans les rencontres des organisations : « Ce qui nous met dans cette misère c’est parce que nous avons mangé des collations dans les groupes de rencontre sans maîtriser la provenance du financement ». Ces femmes se sentent à la fois lésées dans ces groupes de femmes, et en même temps elles ont soif d’espace où analyser la cause particulière des femmes et discuter entre femmes. Cette participante très sceptique dit finalement : « Mais si tu veux manger des poules, tu ne dois pas regarder les saletés qu’elles mangent. C’est pour cette raison que je continue à venir dans les groupes ». Les femmes partagent ce point de vue et déclarent être prêtes à sacrifier même des jours de travail, de marché ou de rencontres religieuses pour participer aux groupes que je proposerais. Dans le groupe du Centre, le propos est différent aussi parce plusieurs femmes ont une activité rémunérée dans cette organisation qui investit plus que celui du Sud dans des activités de développement économique des femmes.
Au Dans le Sud, l’intérêt semble être plus porté sur des projets de formation au droit des femmes, et trop peu sur leur réalité socio-économique. Les ONG qui disent travailler avec les femmes séparent souvent les « besoins économiques » et les « intérêts stratégiques » des femmes, séparation critiquée par Caroline Moser (2000). Dans le Centre, à côté des formations sur les droits des femmes, on privilégierait aussi la participation des femmes aux formations sur les techniques agricoles. Aussi ont-elles un autre rapport avec l’organisation qui leur permet d’améliorer concrètement leurs conditions matérielles en leur offrant un travail. Il en résulte une différence entre ces deux groupes de femmes au niveau des modes de survie et du regard sur l’action collective.
Les ONG permettent aussi à ses leaders de se déplacer davantage, y compris pour des activités à Port-au-Prince, ce qui, paradoxalement, a pour effet de mieux les armer pour la migration interne. Dans la plupart des cas, ils gardent un pied à terre dans le milieu paysan et y habitent le temps de la durée du projet. Après, ceux-celles qui ont accumulé suffisamment de « richesses » peuvent continuer à faire fructifier leur terre, tout en restant dans un va-et-vient entre leur commune et la capitale. Les femmes peuvent ainsi s’investir dans un va-et-vient commercial plus avantageux qu’un simple commerce en milieu rural. Et surtout cette ascension permet à ces familles de mieux assurer la subsistance de leurs enfants à Port-au-Prince. Ces enfants figurent parmi les rares à pouvoir aller jusqu’au bout de leur scolarité alors que la plupart des paysans envoient leurs enfants à Port-au-Prince. Plus que les autres, ces familles comptent des enfants ayant passé le bac et fréquentant les « universités » de plus en plus nombreuses à Port-au-Prince. On les retrouve aussi dans les universités étrangères, en République Dominicaine par exemple.
Il en résulte que l’intervention de ces ONG a permis l’ascension sociale d’un groupe de paysanNEs, par la formation dans un ensemble de séminaires sur des thèmes diverses y compris le genre, et par l’emploi. Toutefois, face à la visée développementiste de ces structures, on ne peut pas dire qu’elles ont radicalement changé la vie des femmes qui continuent par exemple à manquer des services sociaux de base. Mais elles vivent mieux que les femmes qui ne sont que les bénéficiaires des programmes de ces organisations et qui vivent donc dans la misère. C’est ce qui les porte à partir.
La condition paysanne est assez critique, ce qui crée l’exode rural. En Haïti, la confrontation urbain/rural qui n’est pas particulière à ce pays range la vie de la population des campagnes haïtiennes parmi les plus misérables du monde entier. Et cette confrontation est assez fondamentale dans la situation sociale en Haïti, ce pays essentiellement agricole.
Ce rapport ville/campagne très injuste pour la population paysanne est très critiqué dans les analyses sur la société haïtienne (Rémy Bastien, Paul Moral, Mireille Neptune Anglade, Gérard Barthélemy, Myrtha Gilbert, Lenz Jean-François). Et de plus en plus, l’agriculture s’essouffle, est très concurrencée par les importations provenant notamment de la république voisine (la République Dominicaine) ou des Etats-Unis d’Amérique, ce qui participe à son affaiblissement croissant. Pourtant, aujourd’hui encore, le rapport urbain/rural perdure puisqu’on continue à concentrer tous les investissements étatiques dans les villes.
Les villes en général et particulièrement la capitale sont une grande attraction pour les femmes paysannes(67). Déjà, toutes jeunes plusieurs y ont été placées en domesticité. Et devenues adultes, d’autres vont y travailler comme servantes. Cette migration spécifiquement pour le service domestique explique aussi que, comme le montre l’ECVMAS (2014), les femmes paysannes migrent plus que les hommes. Après, certaines retournent à la campagne où elles s’installent dans la vie de couple, d’autres partent définitivement à Port-au-Prince, et plusieurs d’entres elles font le va-et-vient entre les deux milieux, surtout pour celles qui ont des enfants à l’école à Port-au-Prince. Mais il est difficile pour une femme qui a vécu longtemps à la capitale de retourner vivre dans l’arrière-pays, explique Sentàn, une servante d’origine paysanne qui vit désormais à la capitale : « Même quand tu dis que tu vas repartir en province, quand tu es déjà habituée à Port-au-Prince, tu ne pourras pas rester en province, non. (…) Tu ne peux pas rester. Moi je ne peux pas. Je vois que je dois être à Port-au-Prince, Ah ah ah ! (…) Pour rester en province, je dois être sûr de trouver un travail qui puisse vraiment m’aider ». Vyèj qui a longtemps travaillé à Port-au-Prince avant de revenir s’installer dans sa campagne comprend l’attraction des villes sur les personnes qui, après le séisme notamment, sont revenues à Port-au-Prince quelques semaines plus tard. « Ils ne resteraient pas. Qu’est-ce qu’il y a ici ? Ah ! Ici il n’y a rien ! (…) Quand les gens sont habitués à vivre à Port-au-Prince, ils ne restent pas ici ». Cette femme dit par exemple préférer que ses enfants vivent à Port-au-Prince qu’auprès d’elle en province, même si c’est elle-même qui a commencé dans le groupe à se plaindre de la « fuite de bras ». Avec le séisme du 12 janvier 2010 et l’élan de (re)construction qui a suivi, les besoins du monde rural continuent à passer après les préoccupations urbaines, y compris dans les programmes des ONG. Cela a pour effet d’accélérer l’exode rural alors qu’on pensait qu’il allait diminuer. Au contraire, avec la concentration de l’aide sur Port-au-Prince et les promesses de logement des acteurs nationaux et étrangers, la migration interne a augmenté. Parmi cette foule attirée par Port-au-Prince et fuyant la misère des campagnes il faut compter les femmes. Elles fuient le manque d’accès aux services. Et la quête de l’éducation constitue de plus en plus une cause de migration, pour elles ou pour leurs enfants.
En racontant leur histoire et notamment la centralité de la terre dans les activités féminines, les paysannes expliquent qu’il y a quelques temps l’éducation était moins valorisée. Cela explique que, dans le groupe du Sud où les femmes sont plus âgées, la plupart ne savent ni lire ni écrire. Les parents avaient peur des enfants scolarisés qui voleraient leurs terres, racontent-elles. Pour les filles, les pères disaient que si elles savaient lire elles écriraient aux garçons. Et à cause des risques d’abandon scolaire liés à la grossesse précoce, on priorisait les garçons. Les filles sont de l’argent gaspillé (pitit fi se lajan pèdi), disaient les parents(68). C’est aussi ce qui explique que dans ce milieu, les hommes soient en moyenne plus instruits (voir Bastien, 1951; Celestin-Saurel, 2000)(69). Vyèj n’a jamais été à l’école. Zaya n’y a été que pendant un temps. Dans le photolangage, celle-ci commente une photo de salle de classe et dit que ça lui fait penser à son illettrisme et à ses efforts pour faire avancer ses enfants dans leur éducation. Dans le sociodrame du mari furieux, elle qui a joué la femme insultée a analysé particulièrement les échos des propos du mari dans sa propre histoire, surtout quand celui-ci dit à sa femme : « Je ne suis pas comme toi. Moi, mes parents m’ont envoyé à l’école ». Et dans le psychodrame émotionnel de 2012, elle m’a choisie moi pour représenter sa mère à qui elle reprochait, en pleurant, de ne pas l’avoir encouragée dans son instruction. Au Sud comme au Centre, plusieurs femmes reprochent à leurs parents, et parfois leurs mères, pour cette même raison. Après, elles analysent la situation en évitant tout anachronisme, replaçant ainsi cette attitude de leur mère dans le contexte de ce temps passé. Les reproches s’adressent surtout aux pères – parfois aux beaux-pères – qui, quand les mères le voulaient, ont refusaient d’investir dans leur éducation. Aujourd’hui, ces femmes sont animées par ce que j’appellerais le « mythe de l’éducation ». D’abord, elles expliquent leur misère par le fait de ne pas savoir lire et écrire. Vyèj dit que c’est pour cela qu’elle ne peut plus oser se présenter pour un poste dans le service domestique à Port-au-Prince, chez les particuliers ou dans un restaurant. Elle affirme : « Si je savais lire et écrire, ce n’est pas là [dans cette misère] que je me trouverais ». Wilta qui illustrait son illettrisme par l’expression assez courante du « je suis aveugle des deux yeux » pense que c’est pour cela qu’elle a toujours vécu comme une paysanne pauvre et que finalement elle est devenue servante à Port-au-Prince. Anderfuhren (2002) souligne rôle déterminant du manque d’instruction dans la condition des servantes du Brésil. Toutefois, il est peut-être exagéré d’expliquer tous les échecs dans le milieu paysan par l’illettrisme et l’analphabétisme. Est-ce par exemple ce qui explique le faible rendement actuel des terres ?
Comme on le verra avec Madanpas, une patronne à Port-au-Prince qui était agricultrice, les femmes paysannes sont convaincues que « la terre ne vaut rien », du moins à côté de l’éducation. C’est ainsi qu’elles investissent dans l’éducation pour donner à leurs enfants ce que leurs parents ne leur avait pas légué. Elles sacrifient tout à l’éducation qui devient l’une des premières causes du déboisement. La scolarité reste une charge extrêmement lourde pour ces femmes (Gilbert, 2001) et représente la première cause des migrations internes d’après Colette Lespinasse du GARR (Groupe d’Appui aux Rapatriés et Réfugiés)(70). Les écoles sont éloignées des maisons ce qui retarde l’âge du début de la scolarisation et épuise les enfants sur le chemin de l’instruction. En plus, elles ne dépassent souvent pas le niveau primaire. Madanpas, cette ancienne agriculture explique que face à tout cela, les parents qui « voient plus loin » migrent à Port-au-Prince avec leurs enfants. Là ils ont moins à manger mais trouvent un meilleurs accès aux services comme l’éducation. Dans ce contexte, il est parfois plus facile pour la famille que tous ses membres migrent tant il est difficile économiquement de nourrir une famille transrégionale. Une femme du Centre explique comment c’est difficile pour elle et son mari de nourrir trois maisons : celle des enfants plus grands à Port-au-Prince, celle dans le chef-lieu de leur département pour ceux qui sont en secondaire, et la leur maison en milieu rural proche des terres qu’ils travaillent. L’Etat échoue à développer des écoles de proximité pour les paysanNEs, ce qui les fait migrer, les éloignant ainsi de la terre. En même temps, leur volonté est d’assurer la mobilité sociale rêvée en éloignant leurs enfants de l’agriculture. Alors qu’avant on encourageait les enfants à travailler la terre comme on le voit dans le laboureur mourant de La Fontaine, maintenant, les femmes semblent dire à leurs enfants : « Partez. La terre ne vaut rien ».
Le dernier coup donné à la paysannerie haïtienne c’est le mythe de l’éducation. Au lieu d’améliorer leurs conditions de vie en leur offrant par exemple une éducation de proximité, au lieu de les aider à développer l’agriculture, on leur fait croire que c’est leur illettrisme qui est à la base de tous leurs malheurs. Les enfants migrent pour l’école, et très peu arrivent à aller jusqu’au bac, dans ce pays où la formation professionnelle est méprisée et où, de plus en plus, il faut un « diplôme dit universitaire » pour mériter l’estime. Peu de paysannes avaient leurs enfants qui arrivaient au bac finalement(71). Et ce sont surtout les enfants des leaders/travailleurs des organisations qui arrivaient plus loin dans leurs études. Les autres rentraient dans le petit commerce en ce qui concerne les filles. D’autres, après une grossesse par exemple, devenaient servantes à Port-au-Prince. Et dans certains cas, elles arrêtent d’aller à l’école et deviennent restavèk ou servantes à Port-au-Prince. Et même quand les enfants finissent leur formation, très peu trouvent du travail. Les interlocutrices avouent finalement que si elles visent un changement économique pour leur famille, la formation ne doit pas être une « fin en soi » sans la garantie de travailler après les diplômes. Le combat c’est aussi que ces jeunes diplômés trouvent un emploi et que, comme le précise une participante, les filles ne soient pas obligées d’échanger leur corps contre un poste où en plus elles gagnent moins que les hommes.
L’éducation de proximité allègerait le poids économique des familles prises actuellement dans l’éducation par la migration. Elle permettrait également de garder les jeunes paysans près du travail agricole qu’ils pourraient concilier avec leur scolarité. Mais pour cela, il ne faudrait pas opposer les deux : la terre d’un côté et la tête de l’autre.
Parmi les restavèk à Port-au-Prince mais aussi dans les bourgs et villes de province, il faut compter toutes ces filles à qui leur mère veut simplement offrir une éducation qu’elles n’ont pas les moyens de leur donner. En même temps, la ville ne constitue pas uniquement le lieu d’apprentissage scolaire. C’est aussi un espace où les filles apprennent à devenir femme, à acquérir de bonnes manières en vue de la vie conjugale future. Port-au-Prince est la ville qui leur permet de devenir eklere (dégourdies, dégrossies) comme on le dit. Port-au-Prince est ainsi une « ville lumière » qui permettrait aux filles de devenir pleinement femmes. En ce sens, il y a une migration massive de jeunes paysannes vers la capitale. Quand je demande à Sò Nana pourquoi elle est venue à Port-au-Prince, elle me dit, entre autres : « Parce que je vois que toutes les jeunes filles viennent ici pour travailler, je suis venue moi aussi ». Il faut insister sur ces formes de migration où ces femmes pauvres partent « seules », comme l’a souligné Moujoud (2007) dans la migration interne au Maroc. Le projet est parfois d’acquérir à la fois les bonnes manières mais aussi de l’argent pour se marier ou se placer. La migration est aussi comme un « rite de passage » de l’enfance/adolescence vers l’âge adulte, vers la vie de couple. Parallèlement, c’est aussi par la maternité qu’elles passent, pour la plupart, de l’enfance/adolescence à une vie d’« adulte », comme l’ont analysé Agurto et al. (1985) dans certaines familles pauvres. La maternité porte quelques-unes comme Vyèj à retourner dans le milieu paysan, tandis qu’elle pousse d’autres comme Zaya à partir travailler à Port-au-Prince. C’était aussi le cas pour Sò Nana qui, comme Zaya, a été enceinte pendant qu’elle était encore en domesticité: « Quand je voulais partir pour Port-au-Prince, on ne voulait pas que je parte. Mais j’ai vu que j’avais un enfant et qu’il n’était plus convenable que je reste encore chez le gens en domesticité. Tu comprends ? Parce qu’on dit que à partir du moment où tu as un enfant, dès que tu commences à avoir des enfants, tu n’es plus un enfant ». C’est ainsi qu’elle est partie travailler à Port-au-Prince, comme les autres jeunes filles de son milieu. D’autres partent travailler pour devenir autonomes, avant même d’avoir des enfants. Dans cette démarche d’autonomie, elles finissent par avoir des enfants et peut-être un mari, soit en restant à Port-au-Prince comme c’était le cas pour Zaya, ou en repartant en province comme Vyèj. Et dans tous les cas, c’est surtout le fait d’avoir un enfant ou pas qui déterminera si elles restent à Port-au-Prince ou si elles retournent en province.
Partir, c’est aussi pour certaines une manière de refuser la vie de paysanne. Sò Nana expriment cela : « Je ne voulais pas me mettre en couple dans cet endroit où ma mère vivait, où les gens travaillaient la terre. (…) J’ai compris que si je commençais à avoir des enfants dans ce milieu, je n’aurais aucun avenir ». Elle ajoute : « Par exemple, si je prends un homme de ce milieu où vivait ma mère et je fais un enfant avec lui, que deviendra cet enfant ? Il n’aurait aucun avenir, avec une mère qui travaille la terre et un père qui travaille la terre. Et peut-être que cette fille fera comme moi, elle me voit travailler la terre et elle aussi, devenue grande, prendra un homme de la zone, qui travaille la terre lui aussi. Tu vois ? Tu vois ce que je veux te dire ? ». Cette femme comme d’autres dévalorise le travail agricole. Surtout pour les filles qui, comme elles, deviennent très tôt des enfants domestiques dans une grande ville, la terre n’a aucune valeur. C’est à se demander si elles ne préfèrent pas le service domestique au travail agricole.
Finalement, toutes ces raisons portent les paysannes à partir. Le manque de service dans les zones rurales rend les villes – la capitale particulièrement – plus attractives. La fixation sur l’éducation fait migrer des familles entières, y compris des filles qui s’arrêtent parfois en chemin à cause d’une grossesse non-désirée. D’autres filles sont placées dans les villes dès leur enfance comme mineurs en domesticité pour acquérir les bonnes manières. Après elles deviennent travailleuses domestiques, et rapidement mères, ce qui les fait rester dans le service domestique à Port-au-Prince ou retourner dans le milieu paysan. Mais même après des années de vie dans ce milieu, les paysannes peuvent à tout moment repartir vers les villes, pour faire face à la misère et répondre aux besoins de leurs enfants, notamment leur éducation. En 2009, j’ai proposé un sociodrame à chacun des deux groupes de femmes paysannes. Dans la scène, une femme expose son choix de partir pour Port-au-Prince. Une amie partage son choix et une autre lui conseille de rester. Après le débat, chaque femme du groupe rentre dans la scène et lui conseille de manière argumentée à son tour de partir ou de rester. Au Sud ou au Centre, la scène ne se déroule pas forcément pareillement, et les femmes du Sud argumentent plus en faveur du départ ou un va-et-vient entre leur campagne et la capitale, tandis que les femmes du Centre lui proposent de rester. Ce tableau résume un peu les arguments évoqués surtout dans le Sud.
Dans le Sud, à part la femme qui a été choisie pour jouer le rôle de celle qui conseille de rester, quasiment toutes les autres participantes penchent pour le départ, même si plusieurs proposent plutôt une migration temporaire. Cela paraissait très surprenant, y compris pour une participante. Pourtant, dans leurs arguments, les femmes parlaient vraiment d’elles au sens où il y avait beaucoup de liens entre leurs arguments et ce qu’elles avaient racontés de leur histoire dans la première partie de la rencontre. La femme qui dit que si on compte sur les hommes on risque de manquer même de quoi laver l’ourlet de sa jupe, c’est celle qui se plaignait d’être mère au foyer, de ne s’occuper que du soin des tout petits enfants, alors qu’elle vit avec un homme trop peu débrouillard. Mais là où il y a contradiction c’est qu’elle disait que c’est parce qu’elle a des enfants petits qu’elle ne migre pas alors que dans le sociodrame elle est la première à parler des enfants et à dire qu’au lieu de rester auprès d’eux sans pouvoir les aider, il vaut mieux partir. En même temps, cette contradiction est probablement sa situation actuelle : elle hésite entre partir travailler à la capitale en laissant les enfants à un mari négligeant et rester auprès d’eux sans pouvoir leur donner à manger. Cette contradiction n’est pas rare chez les mères pauvres. Finalement, pour rester dans l’exercice, les femmes « choisissent », s’arrêtent sur une seule idée et ici plutôt celle du départ. Mais dans la réalité, il est fort probable que la plupart vivent constamment dans ce déchirement entre l’envie de rester dans la misère du monde rural et la possibilité de gagner leur vie dans cette capitale où elles risquent de la perdre. Si on écoute certaines interviewées, le service domestique reste à Port-au-Prince l’activité la plus accessible et la moins dangereuse pour les femmes paysannes.
Ce ne sont pas uniquement les rapports sociaux de classe causant leur pauvreté et la confrontation urbain/rural rendant la capitale plus attrayante qui font migrer les femmes paysannes. Ce sont aussi les rapports sociaux de sexe qui les mettent à la merci des paysans même les plus opprimés. C’est aussi à cause de la division sexuelle du travail paysan qu’elles migrent. Et comme elles deviennent systématiquement des travailleuses domestiques à Port-au-Prince, on pourrait ajouter à la phrase « Sans le paysan aurais-tu du pain ? » de Jean Aicard, en celle-ci : « Sans le paysan aurais-tu ta bonne ? ». Les femmes paysannes partent d’abord dès leur plus jeune âge pour devenir mineur en domesticité, dans les villes de province ou à la capitale. Presque toutes les paysannes du Sud ont connu cette condition. Et souvent, elles deviennent par la suite des bonnes, ce qui rend très juste l’expression de « petites bonnes » utilisée par Mélanie Jacquemin (2002) pour parler des fillettes en domesticité à Abidjan. D’autres partent plutôt à l’âge adulte et deviennent bonnes à Port-au-Prince. La migration et donc le service domestique des femmes paysannes est causée par de multiples facteurs comme les rapports sociaux de sexe, de classe, et les confrontations rural/urbain. Il faut donc questionner dans leur existence soit comme travailleuses agricoles dans le milieu paysan ou comme travailleuses domestiques en ville à la fois la division sexuelle du travail, la division sociale et ce que j’appelle la « division nationale du travail ». La division nationale fondée sur le rapport urbain/rural transforme les femmes pauvres issues de migration interne en travailleuses domestiques à Port-au-Prince. Cette transformation des paysannes en bonnes existe depuis très longtemps et a marqué l’histoire du monde. C’est le cas par exemple pour l’Europe, à en croire Fauve-Chamoux (2001) et Gubin (2001), et c’est aujourd’hui le cas pour des pays latino-américains (Anderfuhren, 2002; Rodríguez Romero, 2005 ; Sánchez Néstor, 2005). Les histoires de vie de Sὸ Nana et de Sentàn illustrent bien le confinement des migrantes paysannes dans le service domestique à Port-au-Prince.
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Tout compte fait la vie des femmes paysannes est construite autour de différentes formes de travail même si elles vivent dans une misère qui les pousse à migrer. Dans l’unité de production familiale, elles travaillent en tant qu’épouses ou femmes placées après avoir quitté les terres de leurs parents. Elles oeuvrent d’abord comme agricultrices, à côté de leur mari, dans des associations traditionnelles de travail (eskwad/konbit et awoyo fanm) ou en tant qu’ouvrières agricoles d’une organisation. La division sexuelle du travail marque leurs tâches, différenciées de celles des hommes par les outils utilisés. Elle marque aussi leur temps de travail ainsi que leur salaire qui est deux fois inférieur à celui des hommes quand leur force de travail n’est pas tout simplement exploitée gratuitement. Elles sont aussi les premières responsables des activités domestiques qu’elles tentent d’articuler avec un travail agricole de proximité où elles entretiennent un potager, s’adonnent à l’élevage et à la transformation des produits agricoles. Parallèlement, elles doivent s’occuper de leurs enfants ainsi que des parents âgés qui – les grand-mères surtout – leur donnent un coup de main dans le care quand elles sont valides. Les enfants constituent une charge mais sont également des bras pour le travail dès qu’ils deviennent plus grands. En outre, les responsabilités domestiques et familiales des femmes rurales sont sous-évaluées et leur complète gratuité ne facilite pas l’amélioration d’une vie marquée par la faim, la maladie voire la mortalité. Elles doivent donc développer d’autres stratégies de survie, aussi pour pallier le faible rendement de l’agriculture. Le commerce, l’élevage, les microcrédits ou le salariat dans les ONG les aident en ce sens. Mais malgré tout, la stratégie la plus répandue reste la migration définitive ou temporaire, pour celles qui ont suffisamment de moyens pour partir et pas suffisamment de confort pour rester. L’accès aux services sociaux de base et principalement à l’éducation reste alors le mobile de la migration des jeunes, y compris des jeunes filles qui, en plus, partent en masse pour acquérir « les bonnes manières » et devenir pleinement femmes. Cette migration constitue un passage vers la vie adulte pour ces jeunes filles qui deviennent vite mères. La paternité au rabais fait qu’elles doivent subvenir seules aux besoins de leurs enfants, ce qui les pousse vers la polyandrie en série et la maternité en série. Ces maternités successives appauvrissent les femmes et les portent souvent, pour celles qui peuvent compter sur l’aide des grand-mères, à travailler en tant que domestiques à Port-au-Prince.
Cette partie témoigne de la suresponsabilisation des femmes dans tous les aspects de la vie quotidienne. Elles s’occupent de tout le travail domestique et familial dans ces familles où l’absence des hommes est particulièrement importante. Elles réalisent parallèlement plusieurs autres travaux et parfois s’investissent dans des secteurs dits masculins (le travail agricole par exemple) où elles ne sont jamais traitées comme les hommes. Leur apport est constamment nié alors qu’il est au fondement de la production rurale, quelle soit familiale ou institutionnelle. Leur très faible revenu les met constamment dans des situations d’urgence, les portant ainsi à faire des choix souvent compliqués faute de latitude. Elles arrivent difficilement à se forger une place dans cet environnement hostile. Tout cela s’explique par la confrontation urbain/rural qui empêche la population paysanne de se construire individuellement ou collectivement. Mais la situation particulière des femmes résulte aussi du fait qu’elles paient le prix étant constamment utilisées comme marchepied. On est donc face à un patriarcat rural qui profite de privilèges grâce au travail des femmes. Pour que ce système fonctionne, le travail des femmes doit être nié. Nombre de phénomènes comme la grossesse s’expliquent par le manque d’accès à la contraception par exemple. Mais la grossesse participe aussi au maintien des femmes en situation d’extrême précarité, donc en situation de dépendance face aux hommes qui deviennent ainsi à la fois des exploiteurs (par la division sexuelle du travail par exemple) et un recours face à la précarité et l’urgence. Ainsi tout un système maintient le corps des femmes à disposition pour l’exploiter sous toutes les formes possibles (dans le travail agricole, dans le travail domestique et dans la production d’enfants). En plus, la situation est paradoxale : les femmes qui seraient alors mieux seules, peuvent difficilement s’en sortir sans les hommes. Ceux-ci sont quasiment les seuls à gagner de l’argent, ce qui rend les femmes dépendantes d’eux malgré leur surinvestissement au travail. Et ce qu’ils accordent aux femmes est chèrement payé, par les maternités successives notamment. Ces femmes présentent une très grande lucidité face à leur situation, mais leur capacité d’action est très limitée. Leur destin semble être scellé, ce qui explique que leur perspective de changement se vit dans le mouvement : la migration. Elles ne se font pas d’illusion sur la vie en ville mais mesurent les très faibles possibilités de mobilité sociale dans leur milieu. Ne pouvant plus rêver à une répartition plus juste du travail global (domestique et non-domestique) et du travail de gestion des ressources, la migration vers la ville devient la seule voie possible vers une (sur)vie meilleure.
En effet, si en milieu rural les femmes sont prises comme dans un étau avec des possibilités très limitées, leur situation n’est pas meilleure en ville notamment en raison de l’absence de débouchés professionnels qui les pousse au travail domestique, y compris pour les plus jeunes. On est donc au coeur du premier maillon de la chaîne de travail et de migration qui marque la mondialisation néolibérale. Ce premier maillon est cette situation d’oppression où, à cause des rapports sociaux, les femmes paysannes deviennent domestiques en ville. La migration interne des femmes qui transforme les paysannes en domestiques dans les villes est déterminée simultanément par le travail dans ses divisions et l’amour. Et c’est l’exploitation des femmes rurales pauvres du Sud qui explique celle des migrantes plus aisées du Sud vers le Nord, lesquelles sont également poussées vers le domestique. Dans le chapitre suivant, je regarderai la trajectoire de ces femmes d’origine paysanne qui migrent en ville. La vie de Sentàn et Sὸ Nana illustreront le destin des paysannes pauvres comme Vyèj et Zaya que je viens d’analyser.
<< 1.2. Travail domestique et production d’enfants
CHAPITRE II : LE SERVICE DOMESTIQUE A PORT-AU-PRINCE >>
(61) Elles souffrent de faim chronique. Plus de quatre femmes sur cinq (46 %) sont anémiées, et elles sont nombreuses à souffrir d’une « déficience énergétique » (EMMUS-IV, 2007). Cela s’explique aussi par le fait qu’elles donnent la meilleure part aux hommes. Cette répartition des biftecks est soulignée aussi par Molinier (2003), et Gianini Belotti (2009) rappelle que dès la plus tendre enfance on nourrit plus les garçons que les filles.
(62) Selon cette enquête, la proportion de femmes atteintes de malnutrition a varié de 12 % en 2000 à 16 % en 2005-2006 pour diminuer par la suite et s’établir à 13 % en 2012
(63) La mortalité infantilo-juvénile, ainsi que la mortalité maternelle, sont particulièrement élevés en Haïti. Les femmes de 15-49 ans au moment de l’enquête EMMUS-V (2012) ont donné naissance, en moyenne, à 1,9 enfants parmi lesquels 1,7 sont encore en vie, ce qui signifie qu’environ 11 % de leurs enfants sont décédés. Anglade (1986) et Gilbert (2001) critiquent l’importante mortalité infantile qui augmente dans les couches populaires urbaines où les femmes pauvres se surinvestissent au travail. (EMMUS-V, 2012).
(64) UNICEF (1993). Germaine ou chercher la vie. Port-au-Prince: Imprimeur II.
(65) Une marmite vaut environ 3.10 kg de maïs.
(66) Gilbert (2001) expose que 70% du revenu des femmes est consacré à la famille contre 40% de celui des hommes.
(67) Cela s’explique entre autres par la dégradation du secteur agricole qui augmente la pauvreté des paysannes. En plus, l’exode rural détermine la pauvreté des femmes dans les bidonvilles Tardif (1991).
(68) Dans ce cas, les parents considèrent surtout la grossesse précoce parmi les causes d’abandon scolaire. Pourtant, tout en rappelant ce facteur, Anglade (1986) et Gilbert (2001) rappellent l’impact du surinvestissement des filles dans le travail domestique sur leur moindre performance scolaire. La déperdition scolaire chez les filles est aussi analysée par Myrtho Célestin Saurel (2000). Toutefois, l’ECVMAS (2014) note une féminisation du niveau secondaire marquée par une plus grande proportion (42.6%) de filles de 12-17 ans fréquentant une école secondaire comparativement à leurs homologues garçons du même âge (33.9%).
(69) Plusieurs auteures critique cette discrimination des femmes haïtiennes face à l’éducation de base et la formation supérieure. Et Suzy Castor (1988) explique qu’il n’existe pas de conditions objectives favorisant la leur création intellectuelle.
(70) Les écoles sont insuffisantes dans la plupart des communes (ECVMAS, 2014).
(71) Le milieu rural est particulièrement touché par le faible accès à l’éducation en Haiti, ainsi que les femmes et les pauvres (ECVMAS, 2014). Les enfants pauvres des deux sexes sont victimes de la non-responsabilisation de l’Etat face à l’éducation. Les familles monoparentales particulièrement touchées par cette injustice qui augmente leur pauvreté connaissent, pour Gilbert (2001) un taux élevé de redoublement.