En construction
Comme l’ont démontré depuis très longtemps les recherches sur le milieu rural en Haïti (Bastien, 1951 ; Moral, 1961), la production agricole en Haïti repose sur la famille. C’est dans le cadre de cette unité de production familiale que s’inscrit la division sexuelle du travail paysan.
Les familles disposent de très petites parcelles pour l’agriculture, à cause du grand morcellement des terres (Oriol, 1989). Les conflits terriens liés aux titres de propriétés font que certainEs paysanNEs abandonnent leur héritage. C’est ainsi que Vyèj, une paysanne du département du Sud, laisse ses terres et préfère s’associer dans le cadre du métayage, ou affermer un lopin à cultiver. Malade et sans ressources, Vyèj n’a pas du tout travaillé en 2009. Zaya, une autre paysanne du département du Centre, n’a jamais travaillé sur ses terres héritées non plus. Cette paysanne n’a rien hérité de sa mère qui de son côté n’avait aucun héritage, ayant laissé très tôt ses parents pour devenir domestique dans une autre commune. A la mort de son père, sa mère n’a gardé aucun contact avec la famille du défunt. Zaya se retrouve ainsi sans terre. Elle a dû acheter un lopin pour se bâtir une maison et s’aménager un potager.
L’abandon des terres, par peur des conflits terriens ou par manque de lien avec la famille d’origine, serait assez répandu aujourd’hui dans la paysannerie haïtienne. Mais quand on écoute les femmes interviewées, on peut déduire que les femmes abandonnent plus que les hommes, même si Vyèj insiste sur le fait que les hommes aussi abandonnent de plus en plus. Cet abandon des terres est étroitement lié à la migration vers Port-au-Prince. Cette femme explique que plusieurs personnes de sa communauté préfèrent s’installer à Port-au-Prince : « La personne est à Port-au-Prince, elle a trouvé de quoi vivre, elle a trouvé une petite pièce où habiter, pourquoi chercherait-il à récupérer ses terres ? Il s’en fout de cette région ». Pour cette femme, cette situation concerne à la fois les hommes et les femmes. Il est pourtant nécessaire de considérer le cas particulier des femmes dans les héritages terriens en Haïti. Dans le groupe du Centre, une femme m’explique que la misère des femmes s’explique grandement par le fait que les familles ne disposent que de très petites parcelles. « Toutes les terres sont entre les mains des grands propriétaires, de l’église et de l’Etat », déclare-t-elle. On devrait ajouter qu’elles sont aussi entre les mains des hommes. Car si la loi n’établit pas clairement une inégalité entre les sexes face à la propriété terrienne, il est impossible de confirmer que, dans la pratique, les femmes héritent autant que les hommes. Ensuite, il y a un « abandon » de facto de l’héritage au moment de la mise en couple des femmes, par plaçage(32) ou par mariage, surtout si le partenaire habite loin des terres de cette femme. Vyèj par exemple a dû à chaque fois suivre ses maris à chaque plaçage, ce qui fait qu’elle travaillait leur terre et non les siennes qui étaient travaillées par ses frères.
Paul Moral (1961) analyse l’importance du couple dans le mode de production agricole en Haïti. Moral soulignait notamment le rôle du « plaçage » (concubinage) dans ce milieu. Bien avant lui, Bastien (1951), explique comment cette forme d’union a perduré dans cette paysannerie où le mariage continuait à se faire rare. Il explique aussi comment ce plaçage était aussi, pour les paysans, un moyen de faire fructifier leur terre. Ce phénomène remonte à l’indépendance où les hommes plaçaient les femmes sur leur terre pour la faire fructifier. Les femmes ayant été plus nombreuses que les hommes à l’époque, chaque homme propriétaire plaçait plusieurs femmes sur ses terres. Longtemps après, ce phénomène a perduré. Chaque paysan avait plusieurs femmes, aussi en fonction de ses besoins en main-d'œuvre. D’où ces fameuses fanm jaden (femmes de jardin) qu’un paysan pouvait avoir, à côté d’une femme principale avec qui il peut être marié ou placé. D’où un phénomène de polygamie étroitement liée au mode de production agricole en Haïti au sens où il répondrait à une nécessité économique.
Il en résulte une très grande dépendance des femmes face à leur partenaire. Une « vraie paysanne », celle qui dans la plupart des cas travaille vraiment la terre, a un homme dans sa vie. Cette relation conjugale a une grande incidence économique pour ces femmes, même si, comme la majorité des femmes haïtiennes, elles préfèrent ne pas dépendre des hommes, avoir au moins un « salaire d’appoint ». Lysiane Gagnon (1983) présente l’autonomie financière comme le premier pas vers la liberté et la dignité. Cette autonomie semble fondamentale pour les paysannes(33).
Pourtant, la dépendance existe malgré tous les efforts des femmes vers l’autonomie. En plus, comme elles connaissent successivement plusieurs partenaires qu’elles suivent à chaque fois sur leurs terres, il existe en plus de la dépendance une grande instabilité socio-économique dans la vie de ces femmes paysannes. Ce rapport à la propriété qui fait qu’elles deviennent des femmes sans-terres attachées à la fructification des biens de leur partenaire, crée une inégalité des sexes dans la production agricole des familles haïtiennes. Et c’est aussi dans une division sexuée de ce travail agricole(34) que cette inégalité s’exprime.
Quand on discute avec les femmes, venant du département du Sud et du Centre, on peut déceler une division du travail entre elles et leurs partenaires. Une femme du Centre a même utilisé le terme « division » en critiquant cette différenciation sexuée qui d’ailleurs accompagne une grande inégalité salariale. Dans le Sud comme dans le Centre, les femmes gagnent deux fois moins que les hommes. En 2009, Vyèj explique qu’on donnait 100 gourdes35 par jour aux hommes et 50 aux femmes.
La différenciation des tâches est assez répandue. En 2009, les deux groupes de femmes étaient invitées dès la première rencontre à se pencher sur cette question. Au départ, dans les deux groupes, les femmes disent travailler « comme les hommes ». Et quand on rentre dans les détails, on découvre la différenciation qu’elles racontent alors. Rapidement elles font référence aux outils de travail, ce qui fait penser à Paola Tabet (1998) qui, dans Les mains, les outils et les armes, décrit la place des outils dans la division sexuelle du travail. Ces paysannes rappellent alors comment la houe, et aussi la pioche (pikwa) sont réservés aux hommes qui font le travail de préparation du sol, remuent la terre et creusent les trous pour les plantes ou les graines que les femmes vont, dans un second temps, s’occuper à planter et à semer. « C’est un travail trop dur, dit Vyèj. Les femmes ne peuvent pas le faire. Ce sont les hommes qui doivent le faire ». Zaya aussi partage cette idée d’une pénibilité plus grande du travail des hommes : « Il y a certains travaux que les hommes font qu’on ne peut pas exiger de nous. Par exemple creuser la terre. Nous ne pouvons pas creuser la terre ». Cette paysanne qui travaille pourtant la terre pour le compte d’une organisation ou dans son potager dit qu’elle n’aime pas sarcler la terre, qu’elle déteste la houe, mais qu’elle peut sarcler avec la machette. Elle explique que c’est parce qu’elle n’est pas habituée au travail agricole puisqu’elle a été placée toute jeune comme restavèk dans une maison en ville. D’autres femmes disent que les hommes peuvent travailler plus durement et plus longtemps que les femmes. Vyèj explique que c’est à cause de cette pénibilité que les hommes gagnent plus que les femmes. Et les femmes du Centre critiquent le fait qu’avec cette idée de pénibilité on donne plus à manger aux hommes qu’aux femmes. Ce phénomène peut expliquer une malnutrition spécifique chez les femmes paysannes. Il est un fait que, contrairement aux associations de travail féminines, dans les coopératives masculines, les eskwad ou konbit (36), on donne à manger aux hommes qui ont aussi droit au tafia et à la musique pendant leur travail.
Quand il s’agit de décrire le travail des femmes, on ne parle même pas des outils. Même la serpette généralement utilisée ne revient pas dans le discours de ces femmes paysannes. Elles se contentent de citer les tâches : planter, semer, arracher les herbes, ramasser les graines pendant la saison des récoltes (moisson), etc. Il est un fait qu’elles sont moins outillées que les hommes, et le prétexte est alors que les outils (la houe et la pioche) sont trop épuisants pour elles, argument que Zaya reprend à plusieurs reprises. Paola Tabet (1998) explique comment on juge les femmes trop faibles physiquement et peu habiles voire peu intelligentes pour manier les outils, tout cela pour justifier la division sexuelle du travail. Or, comme je l’ai démontré en 2008, les tâches des femmes sont pénibles elles aussi d’autant plus qu’elles sont réalisées avec très peu d’outils, et usent les corps dans une posture prolongée avec dos recourbé vers le sol, jambes repliées, etc.
D’autres tâches comme la récolte sont réservées aux femmes. Les hommes disent que ramasser les graines (haricots, petits pois) et les épis est un travail de femme, rapporte une femme du groupe qui renchérit :
« Quand c’est la récolte, c’est encore les deux qui le font. Mais dans beaucoup de cas, les hommes disent que la récolte dans le jardin est un travail de femme. Ils disent que ça leur suffit de devoir travailler la terre -Et pourtant, dans bien des cas, ce sont eux et leur femme qui travaillent le jardin-. Ils disent que la récolte c’est plutôt un travail de femme, que ramasser les petites graines de pois, ramasser les petites graines de maïs dans le jardin, c’est le travail des femmes ».
« La petite graine » à laquelle on se réfère pour porter à croire à l’insignifiance de l’apport des femmes à l’agriculture est pourtant au centre de tout. Zaya comme d’autres femmes du Centre, en 2009, devaient se présenter en se comparant à quelque chose. Plusieurs d’entre elles se comparaient à des petites graines, la petite graine d’aubergine par exemple qui après produit beaucoup de légumes. Zaya se compare alors à une petite graine d’épinard. Une fois semée, cette graine se développe et donne tant de légumes qu’on peut en donner aux voisines et amies, ou en vendre. La petite graine tant méprisée par les hommes est donc au centre de la vie et du travail des femmes, comme le dit Shiva (1996) en considérant le cas des femmes indiennes. La petite graine est aussi au centre de la cuisine, un travail que, même au jardin, les hommes refusent de faire seuls. Dans les konbit ou eskwad, des femmes sont recrutées pour préparer à manger et pour aller chercher l’eau. Parfois, elles se font accompagner d’enfants, des fillettes en général. Zaya accompagnait ainsi sa mère qui suivait son mari, le beau-père de Zaya, au travail. Si la plupart des analystes de la paysannerie haïtienne valorisent la solidarité et l’« égalité » que prônent ces associations paysannes, il faut pourtant remarquer qu’elles se construisent sur une grande inégalité : la division sexuelle du travail.
Néanmoins, certaines femmes tenaient plutôt à affirmer que les femmes travaillaient « comme les hommes », soit pour valoriser leur apport, ou pour ne pas sous-évaluer la pénibilité de leur travail, ou encore pour contester l’idée qu’elles n’utilisaient pas les outils des hommes. Finalement, le groupe admet que, même si certains outils sont réservés aux hommes ou encore détestés par les femmes, nombre de femmes les utilisent régulièrement. C’est ainsi que dans le groupe du Sud, sur 9 participantes, plus de la moitié du groupe (5 femmes) savait utiliser la houe, « comme les hommes », ont-elles ajouté. Elles déclarent avec fierté être capables de faire tout ce qu’un homme peut faire. Une paysanne du Sud, énonce :
« Cette idée que les hommes creusent la terre et que les femmes… Il n’y a rien qu’un homme puisse faire qu’une femme ne peut pas faire. Les hommes se servent d’une pioche pour creuser la terre, moi aussi je m’en sers et je creuse la terre. Ce n’est pas bien que les hommes attendent que les femmes reviennent, que ce soient elles qui balayent. Tout ce qu’une femme peut faire, un homme peut le faire aussi. Et tout ce qu’un homme peut faire une femme peut le faire aussi. Moi je trace un sillon, je creuse la terre, je plante ; j’arrache les pousses de manioc pour couvrir le sol, comme les hommes le font. J’avais l’habitude de le faire quand j’avais un homme. Et maintenant que je n’ai plus d’homme, Dieu me montrera comment faire, et tant que je le peux je le ferai. Si tu vis avec un homme et tu restes là à attendre que ce soit quand il revient qu’il te donne quelque chose, un jour il viendra et il te dira : «Ainsi, tu m’attends ! Ne compte donc pas sur moi pour manger ce soir ! ». C’est encore pire si cet homme a deux femmes. Et moi, c’est avec un homme marié que je vivais. Je ne pouvais pas attendre que ce soit cet homme marié, quand il vient, qu’il me donne 10 centimes. Quand il vient dans l’après-midi, je veux lui donner à manger, je lui donne à manger. J’ai l’habitude d’utiliser la pioche, j’ai l’habitude d’utiliser la serpette, je… je travaille ».
Dans les deux groupes, les femmes s’entendent sur le fait que la différenciation existe mais que certaines femmes la transgressent. Une femme du Centre, qui déclare travailler comme un homme conclut : « Parfois l’homme prend la houe et la femme passe derrière lui pour planter. Mais d’autres fois, ce sont les deux qui prennent la houe. Les deux le font ». Mais si quelques-unes manient la houe en accompagnant leur mari, la plupart le font parce qu’elles n’ont pas le choix. C’est par exemple le cas des femmes seules ou des veuves. Une femme dans le groupe du Sud explique une autre situation à prendre en compte, le cas où les maris sont malades : « J’entends dire souvent que les femmes comptent surtout sur le travail de leur mari. Moi je ne fais pas ça. Si je savais attendre les hommes sans travailler, ce serait dur pour moi. Parce que l’homme avec qui je vis, voilà maintenant 5 ans qu’il ne peut plus travailler la terre. Dieu seul et moi travaillons, avec une simple serpette(37) ». Il est vrai que cette paysanne savait accomplir les tâches des hommes même quand son mari se portait bien, mais pendant sa maladie elle le fait encore plus. Et dans ces cas où elles doivent alors travailler pour deux, leur travail est certainement plus pénible que pour les femmes qui suivent leur mari. Elle ajoute que les gens qui la regardent la plaignent en disant : « Mon dieu ! regarde la misère de cette pauvre femme ! Son mari travaillait si bien la terre. Et aujourd’hui, elle est obligée de prendre la serpette pour travailler la terre ». En effet, pour la plupart de ces paysannes, même si les femmes et les hommes ont la capacité de faire le même travail, certains travaux incombent aux hommes, ce qui fait qu’elles ne les effectuent qu’en absence de leur partenaire. Quand je demande aux femmes du Sud : « Mais pourquoi donc vous ne creusez pas le trou ? ». Elles me répondent : « Et bien, le mari est là, il n’est pas malade ! ».
Pourtant, elles paraissent toutes critiques face à cette différenciation et semblent dire qu’elle n’est pas fondée sur une quelconque incapacité naturelle. Elles défendent certains principes comme l’accès des femmes aux mêmes types de travaux que les hommes (dans les bureaux comme elles le précisent), ou encore elles luttent pour la participation politique et citoyenne des femmes. Zaya se montrait moins critique de cette différenciation et précisait qu’elle ne savait pas faire du travail agricole avant d’être embauchée par l’organisation. Elle n’a donc travaillé la terre ni dans son enfance, ayant été restavèk très jeune, ni pendant sa vie en couple qui s’est déroulée à Port-au-Prince. On est porté à croire que, plus les filles laissent tôt le milieu rural (ce qui les poussent souvent aussi à avoir une vie d’adulte en dehors des campagnes), plus elles intériorisent la différenciation sexuée comme une idée de nature. En effet, quasiment toutes celles qui travaillent la terre savent manier la houe même si elles le font surtout en l’absence des hommes, ne pensent pas que ce soit particulièrement pénible comparativement au travail des femmes et ne pensent pas que les femmes sont trop faibles pour effectuer les mêmes travaux que les hommes. La différenciation sexuée des tâches agricoles existe, même si les femmes poussent parfois les limites, ce qui ne semble pas vraiment le cas pour les hommes. Et comme le dit Gianini Belotti (2009) à propos des préjugés, cette différenciation perdure dans les coutumes parce qu’elle présente une utilité sociale.
Si les femmes accompagnent souvent leur compagnon au travail de la terre, il y a une bonne part du travail agricole qui se fait « entre hommes ». C’est le cas des eskwad et konbit où la présence des femmes est rare, sauf pour la préparation des repas et la fourniture en eau. Vyèj nous dit que dans ces associations il y a une ou deux femmes qui gagnent alors autant que les hommes et parfois un peu moins. La konbit est analysée par plusieurs auteurEs en Haïti. Mildred Aristide (2003) la présente comme une association paysanne de travail basée sur le coup de main des voisins pendant les semailles ou la récolte, en échange d’un plat de nourriture et l’assurance d’être à son tour aidé au besoin. D’après Laënnec Hurbon (1989)(38), cette gestion non salariale du travail fait partie des stratégies pour se mettre à l’abri de l’Etat. Mildred Aristide (2003) note simplement que cela rentre dans le cadre des stratégies de résistance de la paysannerie, comme une arme de lutte pour la survie. Et à côté de cette entraide en rotation, cette association peut aussi vendre sa journée de travail à une personne extérieure du groupe qui la paie. En 2009, dans le Sud et dans le Centre, on donnait à chaque homme de la konbit 100 gourdes pour une journée de travail, ce qui fait que, comme l’expliquent ces femmes, les plus pauvres, femmes et hommes, ne peuvent pas avoir accès à cette main-d’oeuvre. Déjà dans les années 80, Labelle (1987) disait que seuls les « paysans aisés » pouvaient se la payer.
En 2008, Wilta me disait qu’il n’existait pas d’association féminine de travail agricole comme les eskwad ou konbit. Mais en 2009, j’ai compris que dans la commune où habite Vyèj il en existait plusieurs. Elle m’explique alors que toutes les femmes du groupe que j’ai interviewées font partie d’associations féminines de travail appelées awoyo fanm. Ces femmes peuvent travailler dans le cadre de la rotation solidaire, mais aussi pour de l’argent. Vyèj commente : « Tu leur paies, parce que c’est de ça que la personne peut vivre. Tu vois que des femmes sont obligées de prendre la serpette pour aller travailler la terre. Ce n’est pas un travail facile non ! ». Ces femmes travailleuses doivent affronter deux hontes qui exposent leur misère : celle de devoir effectuer un travail d’homme, et celle de devoir travailler pour de l’argent. Comme l’explique Labelle (1987), les paysans préfèrent le travail d’entraide par rotation et ne travaillent pour de l’argent que quand leur situation économique l’oblige. Aujourd’hui, avec la détérioration du niveau de vie dans la paysannerie haïtienne, cette gêne face à l’argent est moindre, mais elle existe encore chez les femmes et témoigne de leur grande pauvreté. Vyèj raconte que ces femmes de l’awoyo ne font pas le même travail que les hommes. Quand il y a trop de mauvaises herbes sur une terre (ce qui nécessite aussi des outils plus adaptés d’ailleurs, la houe par exemple), on fait appel plutôt aux hommes. On appelle les femmes plutôt pour sarcler la terre.
Pour Vyèj, on propose les tâches les moins imposantes aux femmes parce qu’elles rentrent plus tôt à la maison. Si les femmes terminent à midi par exemple, les hommes restent jusqu’à 16 heures. Ces associations de femmes n’ont pas de cuisinière. Les femmes rentrent chez elles à midi et doivent alors se préparer à manger chez elles, pour elles et bien sûr pour toute leur famille, y compris pour ces compagnons qui, eux, mangent au travail. Tout se passe de telle sorte qu’elles soient plus disponibles pour le travail domestique. Leur moindre investissement temporel dans le travail des champs et qui leur vaut moins de rentrée monétaire ne signifie donc pas qu’elles soient moins fatiguées que les hommes, comme le précisent d’ailleurs les interlocutrices. Et il s’agit du « temps partiel imposé », les femmes étant obligées de finir plus tôt pour s’occuper des activités domestiques. La division sexuelle du travail qui rend les femmes disponibles pour le domestique pendant que les hommes s’investissent plus voire trop dans le travail non-domestique marque ainsi les associations paysannes de travail caractérisées pourtant par un élan vers l’entraide et la solidarité.
A part les associations de travail, les ONG proposent aussi des espaces de travail en groupe. Dans le Sud, les hommes et les femmes de l’organisation sont ainsi appeléEs parfois à travailler en mixité pour le compte de l’organisation. Elles ne sont alors pas payées, disent les interviewées qui ajoutent que parfois il s’agit de groupes de femmes. Ces femmes critiquent alors le fait que leur force de travail soit ainsi utilisée gratuitement au nom d’une solidarité féminine qui pourtant ne sert qu’aux responsables de ces groupes de femmes. Mais dans le Centre, l’organisation propose à des groupes de travailler ses terres en échange d’un salaire mensuel. Zaya fait partie de l’un de ces groupes. Le sien est constitué d’hommes, avec elle et une collègue qui font office de cuisinière, ce qui rappelle fortement la structure des konbit. Mais à côté de leur travail de cuisinière, ces femmes participent aussi aux autres activités du groupe. Elles font de l’élevage en nourrissant les chèvres par exemple. Elles participent à la préparation de compost. Zaya explique que c’est aussi pour elle un espace d’apprentissage puisque ces groupes testent régulièrement de nouvelles techniques d’agriculture ou d’élevage.
Ces femmes participent aussi au travail de la terre. Zaya parle de ces champs qu’elle arrose, sarcle, ensemence, plante, etc. Elle participe à la culture de légumes (poireau, persil, tomate, chou, pois/haricots), de vivres, d’arbres fruitiers, etc. Mais si elle plante avec les hommes, si on lui demande de planter comme les hommes en utilisant la houe par exemple, seules les femmes de ce groupe font la cuisine. 6 jours par semaine, ces femmes se répartissent la tâche. Quand l’une cuisine le matin, l’autre accompagne les hommes au champ et prépare le repas du midi alors que celle qui a cuisiné le matin rejoint les hommes au champ. J’ai discuté avec ces deux femmes qui participaient par ailleurs aux entretiens en groupe. Je les ai observées cuisiner en 2009 et 2010. Les deux s’entraidaient pour aller plus vite, même si le roulement veut qu’elles travaillent plutôt séparément. Au menu, elles doivent alterner, le matin comme le soir, entre un maïs aux haricots(39) avec du hareng en sauce et du riz aux épinards.
Dans cette organisation où hommes et femmes sont appelés à développer de nouvelles techniques à la fois dans ce travail salarié mais aussi dans leur propre jardin, on propose aussi de nouvelles manières de vivre aux travailleur-euse-s. Le formateur étranger, dit « Blanc », coordonne ces groupes, propose ainsi de dépasser certains aspects de la division sexuelle du travail. Pourtant, cette division reste présente dans le groupe. Par exemple, le matin, les femmes arrosent les jeunes pousses pendant que les hommes ramènent de l’herbe pour les chèvres. Seules les femmes cuisinent même si le Blanc propose aux hommes de participer aux tâches en lavant leurs assiettes et couverts après les repas. Zaya ajoute que les hommes ne respectent ce principe qu’en présence du formateur, ce qui augmente la charge de travail des femmes ainsi que leur rythme de travail puisqu’elles sont censées être prêtes à partir au champ en même temps que les hommes après le petit-déjeuner par exemple. Notons aussi que même avec cette proposition du formateur, les hommes ne font pas toute la vaisselle. Et si certains lavent leur assiette et couverts, il ne s’agit pas de demander aux hommes de laver les marmites ou autres ustensiles de cuisine. Les hommes leur laissent aussi d’autres activités que le formateur leur demande de partager. Par exemple, ils sont censés ramener de l’eau et collecter du bois(40) pour les cuisinières, ce que la plupart d’entre eux ne font qu’en présence du formateur. « Quelques-uns font la différence », note Zaya qui explique comment ce refus massif augmente la pénibilité de son travail. Le partage des tâches est donc très peu intégré par ces hommes paysans qui ne le font pas de leur propre gré. Et ce principe est instauré dans le groupe non pas comme une obligation mais une option, ce qui fait qu’il peut être transgressé sans aucune conséquence. Pourtant, Zaya ajoute que quand il n’y avait pas de femme dans le groupe, les hommes allaient au marché, se préparaient à manger, faisaient la vaisselle. Ils n’acceptent de transcender la différenciation sexuée qu’en l’absence des femmes, de même que les femmes ne prennent la houe qu’en l’absence des hommes.
On pourrait dire que chez les femmes du groupe aussi, Zaya par exemple, il y a un refus de partager la tâche des hommes, alors qu’à ce niveau aussi le formateur leur propose de dépasser cette différenciation sexuée. En l’absence de celui-ci, Zaya refuse la houe. Elle décrit le travail de son organisation en disant que les hommes creusent les trous et les femmes plantent les bananiers. Cette paysanne va prétexter la pénibilité du maniement de la houe et de la pioche pour éviter ce travail. Elle préfère la machette qu’elle utilise pour arracher les mauvaises herbes. Et là encore, elle dit que cela dépendra de la bonne volonté, du « bon coeur » des hommes puisque certains vont exiger qu’elle prenne la houe. Il est étonnant de voir comment on peut l’obliger à faire ce travail alors qu’elle n’arrive pas à obliger les hommes à laver leur assiette ou à ramener du bois et de l’eau pour la cuisine. Eux n’obéissent qu’en présence du formateur, mais elle ne peut pas leur tenir tête jusqu’au bout. Sa collègue aussi refuse d’utiliser les mêmes outils que ses collègues masculins, alors qu’elle les utilise dans son propre jardin qu’elle fait fructifier seule. Elle dit pouvoir tout faire, tout ce que les hommes font, prendre la houe et la pioche et même la hache pour couper le bois qu’elle vend, comme les hommes.
Face à des hommes qui ne partagent pas, à un formateur qui propose mais n’exige pas, les femmes utilisent la division sexuelle du travail quand cela semble les « arranger ». Par exemple, refuser de prendre la houe ici leur permet de se ménager dans ce travail ou le non-partage des tâches domestiques par les hommes augmente la pénibilité de leur travail. Cette organisation reprend la structure des konbit en gardant la division sexuelle du travail. Mais elle reste importante aux yeux de ces femmes paysannes qui y trouvent le moyen le plus sûr pour gagner leur vie. Zaya insiste beaucoup sur la place de son salaire dans sa subsistance. Cette paysanne, ancienne travailleuse domestique à Port-au-Prince, élève seule ses enfants.
Elle déclare : « Cet argent ne peut pas répondre à tous mes besoins. (…) Dans mon cas, s’il n’y avait pas ce travail je serais obligée d’aller travailler chez une dame [chez la patronne]. (…) Mais l’argent de chez la dame ne pourrait pas vraiment m’aider avec la scolarité des enfants ».
L’un des aspects les plus invisibilisés de la place des femmes dans le travail agricole est ce travail que les femmes réalisent tout en étant « chez elles ». Ce travail de proximité leur permet de concilier le travail agricole et le travail domestique, mais il en résulte qu’il n’est plus du tout considéré comme un véritable travail. Par exemple, la transformation des produits agricoles se fait en grande partie à la maison, par les femmes (Gilbert, 2001). Les denrées qui arrivent à la maison doivent être séchées, triées, pilées, vannées, stockées, etc. Dans la plupart des cas ce sont les femmes qui s’en occupent, aidées des enfants quand ils sont déjà assez grands pour le faire et encore trop petits pour aller au jardin. Les femmes parlent de ce travail mais bien moins que du travail au champ, et celles qui ne vont pas au champ – à cause des enfants en bas âge par exemple – disent ne pas travailler, comme si elles ne faisaient aucun travail agricole à la maison. Elles parlent peu de l’élevage aussi, alors que l’élevage de la volaille par exemple reste assez important dans l’économie paysanne, et que cette activité se fait à proximité de la maison. Une partie du bétail aussi est élevée à proximité des maisons. C’est par exemple le cas pour l’élevage des porcs. On dit souvent en Haïti que le cochon – notamment le cochon créole abattu massivement au début des années 80 sous la dictature des Duvalier sous prétexte de la peste porcine – représente le livret d’épargne du paysan. Pourtant, la place de cet élevage à proximité de la maison explique que ce soient surtout les femmes qui s’investissent à construire et consolider cette épargne.
Parmi les tâches qui reviennent dans le discours des femmes du Centre figure la construction et l’entretien du potager. Cela permet à ces femmes de faire de l’agriculture tout en restant disponible pour le travail domestique. Aidées par leur organisation, ces femmes cultivent par exemple beaucoup de légumes à proximité de leur maison. Zaya explique que le rendement de son potager est très significatif, il lui permet de nourrir sa famille, de partager avec les voisines et amies, et de vendre au marché. Cela réduit ses dépenses puisqu’elle économise l’argent qu’elle consacrait avant à l’achat des légumes au marché. Ce potager est aussi « le jardin » des femmes, un espace de production qu’elles ne partagent pas avec les hommes, une ressource dont elles peuvent disposer plus ou moins à souhait. Le potager est donc leur espace de liberté, même si elles ne font pas référence à cet aspect. D’autres femmes ajoutent que cela leur permet de donner un repas équilibré à leur famille, d’augmenter l’apport en vitamines. Le potager reste en cela un véritable refuge contre la faim. C’est d’ailleurs ce potager qui différencie également les paysannes du Centre de celles du Sud comme Vyèj qui se plaint de ne pas avoir même une branche à mettre au feu dans sa cour. Quand les légumes sont dans les champs, donc souvent loin des maisons, ils peuvent difficilement dépanner les femmes. Ainsi, le fait que le potager soit à proximité des maisons représente un avantage considérable pour les femmes, non seulement pour la conciliation, mais aussi pour l’accès à la nourriture.
<< CHAPITRE I : LA CONDITION DES FEMMES PAYSANNES
1.2. Travail domestique et production d’enfants >>
(32) Le plaçage est une forme d’union consensuelle. Comme pour le mariage, il est caractérisé par une relative stabilité du lien ainsi tandis que les autres formes d’union se caractérisent souvent par la non-cohabitation. Le plaçage pourtant invisibilisé dans les lois est prédominante en Haiti. Selon l’EMMUS-V (2012), plus de la moitié des femmes (55 %) sont en union, dont 27 % se sont déclarées placées, 17% mariées. En 2007, le Ministère à la Condition Féminine et aux Droits des Femmes (MCFDF) a proposé des révisions de la loi qui définirait le plaçage, déterminerait les conditions, ainsi que les obligations pour les partenaires, notamment lors du partage des biens communs.
(33) Dans le groupe vivant dans le département du Centre en 2009, une femme s’est présentée en se comparant à un cochon. Cela a heurté tout le groupe puisque l’image du cochon en Haïti renvoie à la saleté. Elle explique alors que cette image lui fait plutôt penser à la dépendance, à « une femme qui reste là à se plaindre, qui ne prends pas si on ne lui donne pas ». Cela a été encore plus choquant pour le groupe, et dès la fin du tour de table, une femme a proposé qu’on discute ce point de vue en critiquant d’emblée la dépendance chez une femme.
(34) Le travail agricole des femmes est assez importante en Haïti, même si, comme le notent Anglade (1986) et le confirme Gilbert (2001), la participation des femmes dans cette activité continue de régresser.
(35) La gourde est la monnaie haïtienne. 50 gourdes valent moins d’un euro (0.90 centimes).
(36) Dans ce texte, Eskwad et Konbit (coubite) désignent la même chose (quoi ?) même si, selon les communes, il peut exister quelques nuances entre ce qu’on appelle une eskwad et une Konbit.
(37) Ici elle parle de la serpette, mais elle sait aussi utiliser la houe et la pioche.
(38) BARTHÉLEMY, Gérard (1989). Le pays en dehors : essai sur l’univers rural haïtien. Port-au-Prince : Henri Deschamps.
(39) Plat à base de maïs mélangé à du haricot. En Haïti on dit maïs collé. Ou riz collé quand c’est à base de riz.
(40) Cette collecte de bois, de même que l’approvisionnement en eau, représente une tâche importante dans le travail domestique en milieu rural (Anglade, 1986).